La preuve par Ryanair, la mobilisation finit toujours par payer!


Si, selon un adage bien connu, il n’y a que les imbéciles qui ne changent pas d’avis, alors on peut dire de Michael O’Leary, le patron de Ryanair, qu’il frise le génie. Car enfin, quand un homme qui avait affirmé qu’il préférait se couper la main droite plutôt que d’autoriser les syndicats dans sa compagnie, admet aujourd’hui une représentation syndicale, et l’ouverture d’une négociation sociale, on peut parler de retournement complet de situation!

Michael O'LearySi l’homme, habitué aux déclarations fracassantes, mange ainsi son chapeau, ce n’est pas l’effet du hasard: c’est la menace de grève brandie par les pilotes italiens de Ryanair, qui l’a obligé à plier.

Son geste d’ouverture a désamorcé le mouvement dans la péninsule. Mais il lui faudra sans doute plus de concessions encore, par exemple autoriser la mise en place d’une représentation du personnel au niveau de la compagnie (sous forme d’un conseil d’entreprise européen?), pour dissuader les pilotes portugais et irlandais de paralyser à leur tour le trafic, le 20 décembre prochain.

Avions Ryanair cloués au solLa preuve est ainsi une nouvelle fois faite qu’une mobilisation sociale réussie peut conduire à des résultats positifs. Le contexte, il est vrai, est plutôt favorable au personnel de Ryanair, après les départs massifs de pilotes qui ont contraint la compagnie low-cost irlandaise à annuler des milliers de vols. Des dizaines d’appareils se sont ainsi retrouvés cloués au sol, et leurs passagers potentiels plongés dans des difficultés que Ryanair leur avait épargnées depuis ses débuts chaotiques. Et la communication maladroite de la compagnie n’a pas réussi à masquer le vrai malaise social qui la minait, compliqué encore par un arrêt de la Cour de Justice de Luxembourg, confirmant à la cour d’appel de Mons que le droit du travail s’applique à ses salarié(e)s, même si les contrats qu’elle leur a fait signer sont des contrats de travail irlandais.

C’est tout un modèle de développement du transport ultra-libéral qui se trouve ainsi remis en cause par la justice, mais surtout grâce à la mobilisation sociale, car si des cas ont été soumis aux juridictions du travail, c’est aussi sous impulsion syndicale.

Des esprits chagrins ressortiront sans doute à cette occasion la vieille association entre mouvement syndical et actions de grève. C’est oublier qu’une entreprise bien gérée ne peut l’être sans bonne concertation sociale, et que celles où la concertation se déroule de manière naturelle sont rarement celles qui se trouvent en difficultés. Car on sait y faire face ensemble.

Depuis une vingtaine d’années, c’est un autre type de gestion que Michael O’Leary a pratiquée, basée sur une forme de «terrorisme social». Contraint et forcé, le voilà aujourd’hui forcé de changer son fusil d’épaule. Trop tard? Il y a plus de joie au ciel pour un pécheur qui se repent que pour cent justes, a dit quelqu’un, il y a plus de deux mille ans…

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La Justice espagnole au secours des indépendantistes catalans!


Pokemon à la retebeExtraordinaire spectacle que celui donné par la politique et la justice espagnoles ces derniers jours!

Au moment même où les indépendantistes catalans semblaient avoir perdu la main, et où leur leader, Carles Puigdemont, avait pris piteusement la fuite en Belgique, l’incarcération de huit des ministres destitués du gouvernement autonomiste a rendu vigueur aux partisans de l’indépendance de la Catalogne, et a transformé le président destitué de la Generalitat en martyr politique. Ce qui lui a permis de jouer la victimisation à fond la caisse, ce vendredi, à la RTBF, et d’en remettre une couche sur la justice espagnole, accusée d’être aux ordres, et d’exhumer des relents de franquisme.

Puigdemont in't VlaamsPetite remarque ironique au passage, Carles Puigdemont a répété cette disponibilité pour la justice belge en moedertaal: extraordinaire, la vitesse à laquelle il a appris la langue de Vondel, pour complaire à ses grands amis de la N-VA!!!!

La manoeuvre était attendue. Sur le fond, comme nous l’a expliqué Xavier Arbós Marín, professeur de droit constitutionnel à l’université de Barcelone, rien ne permet d’affirmer que la juge qui a décidé l’incarcération des huit ministres catalans destitués l’a fait sous pression politique: en Espagne comme en Belgique, la justice est un pouvoir indépendant, et comparer l’Espagne démocratique à la dictature franquiste est une imposture. Au passage, c’est peut-être en souvenir du soulèvement de Franco, le 18 juillet 1936, ou, plus près de nous, de la tentative désespérée du colonel Tejero, le 23 février 1981, que le délit de rébellion, auquel ont à faire face les indépendantistes catalans, a été introduit dans le code pénal espagnol: on l’applaudirait sans doute aujourd’hui, s’il s’agissait de faire face à une tentative de putsch militaire. Quod non, comme disent les juristes.

Autre précision importante, apportée par Xavier Arbós Marín, l’incarcération préventive des huit ministres destitués n’est pas motivée par les faits qui leur sont reprochés, mais classiquement, comme chez nous, par le risque de les voir se soustraire à la justice, par celui de les voir détruire des preuves, ou par celui de les voir réitérer les faits répréhensibles qui leur sont reprochés. Et le professeur barcelonais de droit constitutionnel de poursuivre en estimant que ces conditions ne sont pas remplies, et que donc l’incarcération préventive n’est pas justifiée: si les huit ministres avaient voulu fuir, ils l’auraient fait dans la foulée de Carles Puigdemont; on voit mal quelles preuves ils pourraient détruire, puisqu’ils ont agi publiquement; et dans les circonstances présentes de campagne électorale, on les voit mal procéder à une nouvelle déclaration d’indépendance.

«Le juge doit appliquer la loi, et pour l’interpréter, il doit prendre en compte la réalité sociale, poursuit Xavier Arbós Marín. Mais il ne doit pas s’abstenir de trancher par crainte des réactions politiques et sociétales que sa décision peut susciter». Le raisonnement du juriste, qui a tout de même constaté «le choc causé dans la société catalane» par cette incarcération incongrue, est irréprochable: si un juge anti-Mafia, par exemple, s’abstient d’incarcérer un parrain par crainte pour sa sécurité ou pour la sécurité publique, on peut dire que l’illégalité a triomphé.

Mais ce qui est vrai de la magistrature assise ne l’est pas de la magistrature debout. Comme dans toute démocratie, le ministre espagnol de la justice a un pouvoir d’injonction sur le parquet général. Et si les ministres du gouvernement Rajoy avaient un tant soit peu de sens politique, il est bien clair que les procureurs n’auraient pas réclamé l’incarcération préventive des ministres «rebelles». De même qu’ils s’empresseraient de recommander leur libération.

Un peu tard, parce qu’ils sortiront de toute manière de prison auréolés de leur «martyre». Mais d’ici au 21 décembre, cette étoile aurait l’occasion de pâlir. Les maintenir en taule, par contre, c’est leur assurer une réélection triomphale, comme nous l’a confié par ailleurs le politologue barcelonais Gabriel Colomé-Garcia. Et peut-être aider à une victoire électorale des indépendantistes dont la coalition hétéroclite, rappelons-le, n’avait pas obtenu une majorité en voix lors du scrutin de 2015. Et qui, quoi que ses membres en disent, ne peuvent s’appuyer sur une consultation populaire exprimant une majorité de votes, et encore moins une majorité qualifiée qui devrait être exigée en pareil cas, en faveur de l’indépendance catalane.

La Catalogne et l’Espagne en manque de dirigeants responsables


Les deux coqs de combat qui se font face, dans l’arène catalane, peuvent être satisfaits: Carles Puigdemont se dit sans doute qu’il s’est assuré une place dans les livres d’histoire de la Catalogne, en étant le deuxième, après Lluis Companys en des temps plus lointains, à avoir proclamé ce vendredi l’indépendance de «son pays»; et Mariano Rajoy se voit Article 155peut-être en sauveur de l’unité espagnole, après avoir activé l’article 155 de la Constitution, qui destitue les autorités catalanes en général, et le président de la Generalitat en particulier. Lesquels se soucient vraisemblablement comme poisson d’une pomme de cette initiative. La mise en œuvre de cette mise sous tutelle comporte par ailleurs des menaces très claires pour la liberté de la presse, avec la mise sous tutelle de la radio-télévision catalane, accusée sans preuve formelle par Madrid de soutenir la cause indépendantiste.

Tout cela serait ridicule, s’il n’y allait des conditions de vie des Catalans eux-mêmes, dans une prétendue république qui ne sera reconnue par personne, hors quelques groupes autonomistes de ci de là, et si la dégradation de la situation politique dans la région et dans le pays n’était potentiellement explosive, surtout dans le contexte électoral qui balisera les semaines à venir, jusqu’au 21 décembre.

Les événements de ce vendredi témoignent, hélas, de l’irresponsabilité des principaux acteurs de cette confrontation, qui démontrent à leur manière la différence qui sépare les hommes et femmes d’État, qui transcendent leurs intérêts partisans pour s’attacher à la défense de l’intérêt général, des simples politiciens, qui ne songent qu’à leur intérêt électoral.

PokemonCarles Puigdemont tout d’abord. Le matamore catalan n’a pas fait preuve d’une grande constance ces derniers jours, en ne se désistant qu’au dernier moment de l’invitation qui lui avait été faite de venir défendre son point de vue devant le Sénat espagnol, qui devait précisément débattre de l’application de cet article 155. Puis en négociant plus ou moins secrètement avec Madrid sur l’organisation d’élections régionales, avant de se désister pour éviter la scission, au sein de son camp, avec la frange la plus indépendantiste de sa fragile majorité, celle des républicains du CUP.

Mais l’escroquerie du camp indépendantiste se situe d’abord dans la référence qu’ils font au référendum du 1er octobre dernier pour fonder leur déclaration unilatérale d’indépendance sur la volonté populaire. Que la réaction de l’État espagnol à l’organisation de ce référendum illégal à ses yeux (cf. ci-dessous) ait été ou non inappropriée, on ne peut en aucun cas dire qu’il a dégagé une majorité significative en faveur de l’indépendance de la Catalogne. D’autant qu’avant les tracasseries administratives et les violences policières qui ont marqué le déroulement de la consultation, les intimidations à l’égard des anti-indépendantistes suffisaient déjà à mettre en doute sa régularité.

Mais la tromperie réside surtout dans la manière dont les partis indépendantistes catalans ont transformé une élection régionale, qui ne leur a pas donné une majorité en voix faut-il le rappeler, en consultation sur l’indépendance, mais sans avoir, au cours de la campagne électorale, expliqué concrètement, sinon par des slogans creux, comment ils allaient concrètement réaliser cette indépendance. La Catalogne se retrouve ainsi dans la position du Royaume-Uni, forcé de négocier sa sortie de l’Union Européenne après une campagne électorale mensongère, et qui se retrouve bien démuni pour assumer les conséquences concrètes de son acte. Côté catalan, les indépendantistes avaient, eux, affirmé contre toute vérité juridique, qu’une Catalogne indépendante ferait d’office partie de l’Union Européenne. La réaction des entreprises qui quittent déjà son territoire confirment le caractère trompeur de l’affirmation.

RajoyMais Mariano Rajoy porte lui aussi sa part de responsabilité dans la dégradation de la situation dans la péninsule ibérique.

Sa manière de contrecarrer un référendum dont il avait par avance annoncé qu’il ne reconnaîtrait pas le résultat a eu pour effet de transformer une majorité probable du «non» – pour rappel, un sondage commandé par la Generalitat, juste avant le scrutin, annonçait 49% de rejet de l’indépendance pour 41% d’approbation, avec une dizaine de pour-cents d’indécis- en une possible majorité de votes favorables.

Le Premier ministre espagnol a singulièrement manqué de sens de l’État quand il a invité le gouvernement autonomiste catalan à organiser des élections pour se redonner une légitimité démocratique, mais tout en se gardant bien de prendre le même engagement pour lui-même. S’arc-boutant au texte de la Constitution, qu’il est chargé de défendre, il a omis, aussi, d’annoncer, en même temps qu’un retour aux urnes espagnoles, un débat pour modifier cette Constitution dans le sens, par exemple, d’une fédéralisation accentuée de l’Espagne, où toutes les régions jouiraient de prérogatives identiques. Le processus est bien connu en Belgique, où, s’il n’a pas toujours été maîtrisé, il a permis de rencontrer la plupart des aspirations des uns et des autres, dans des compromis qui n’ont donné entièrement satisfaction à personne, mais d’où toutes les parties ont pu ressortir avec la satisfaction d’avoir obtenu gain de cause sur un certain nombre de revendications.

Puigdemont et Rajoy réunis portent ensemble une responsabilité évidente devant les événements violents qui pourraient émailler une campagne électorale explosive en Catalogne, où les arguments passionnels remplaceront à coup sûr un débat sensé sur les conditions dans lesquelles les indépendantistes entendent réaliser l’indépendance de la Catalogne, et sur les motifs que les adversaires de l’indépendance peuvent leur opposer.

La fièvre nationaliste marquera à coup sûr cette campagne: nationalisme catalan contre nationalisme espagnol, comme les manifestations dans les rues de Barcelone et d’ailleurs le démontrent déjà depuis quelque temps. Et au risque de me répéter, je rappellerai une nouvelle fois la mise en garde de feu François Mitterrand, dans son discours d’adieu au Parlement européen: «le nationalisme, c’est la guerre!». La guerre des mots et des symboles est effectivement engagée en Catalogne…

Le gouvernement espagnol choisit la stratégie de la tension


Felipe VIPas un mot de compassion, hier soir, dans le discours du roi d’Espagne, à l’égard des personnes blessées, manifestants et policiers, lors des événements de dimanche dernier en Catalogne. Mais un discours musclé, au contraire, contre les dirigeants autonomistes qui ont lancé un référendum inconstitutionnel sur l’indépendance de la Catalogne. Mais peu leur chaut, puisqu’ils ne reconnaissent pas une constitution pourtant approuvée, en 1978, par référendum par le peuple espagnol, et notamment par 90% des Catalans.

Faut-il s’étonner du fond du message? Pas vraiment: le roi d’Espagne, comme le roi des Belges, est un roi constitutionnel, qui ne peut s’exprimer à titre personnel. Ses discours publics sont couverts par la responsabilité gouvernementale. À travers Felipe VI, c’est le Premier ministre, Mariano Rajoy, et son gouvernement qui s’exprimaient.

On ne connaît évidemment rien du dialogue que les deux hommes ont pu avoir. Et le discours du roi, pour reprendre le titre d’un film célèbre, était clairement orienté vers les anti-indépendantistes catalans, qu’un sondage commandé par le gouvernement autonomiste disait plus nombreux que les indépendantistes une semaine avant le référendum chahuté du 1er octobre. Aujourd’hui, on n’est pas sûr que le résultat serait identique.

On a beaucoup glosé sur les responsabilités des affrontements de dimanche dernier. Pour les uns, c’est le Premier ministre espagnol, et lui seul, qui en est responsable, notamment pour n’avoir pas laissé se dérouler tranquillement un référendum dont il pouvait penser qu’il tournerait à la confusion de ses contradicteurs. Pour d’autres, ce sont bel et bien les autonomistes catalans qui, en organisant un référendum illégal, sont à la base des incidents qui l’ont entouré. Comme souvent, le curseur peut sans doute se placer entre les deux opinions; reste à déterminer exactement son emplacement.

L’essentiel n’est probablement plus là aujourd’hui. Outre le fait que le roi d’Espagne n’a pas cru bon, ou n’a pas été autorisé de prononcer quelques paroles en faveur de victimes, sans se prononcer sur le fond, le discours de Felipe VI montre que les appels au dialogue lancés notamment par l’Union Européenne n’ont pas atteint le palais de la Moncloa, où siège le Premier ministre espagnol. Mariano Rajoy maintient la ligne dure, notamment parce que c’est l’attitude qui doit lui rapporter électoralement le plus auprès des électeurs du Parti Populaire.

C’est là qu’est aujourd’hui sa responsabilité. Il démontre qu’il n’a pas la stature d’un homme d’État, dont la perspective dépasse le cap des prochaines élections. Il joue surtout la stratégie de la tension. La politique du pire se retourne pourtant souvent contre ceux qui la pratiquent.

 

Si la Catalogne opte pour l’indépendance, elle devra faire ses preuves démocratiques


Capture d'écran 2017-09-30 23.41.16La journée de ce dimanche, mais plus encore la semaine qui va suivre, s’annoncent cruciales pour la Catalogne avec tout d’abord un référendum sur l’indépendance qui se déroulera sans les moindres garanties démocratiques qui devraient entourer pareille consultation -et les deux camps antagonistes de s’accuser mutuellement de la responsabilité de cette situation, le camp autonomiste criant à la répression d’un droit fondamental à voter, et le clan espagnol attribuant au viol même de la constitution le chaos dans lequel le scrutin va être organisé – puis, selon toute vraisemblance une déclaration unilatérale d’indépendance prononcée par un parlement catalan dominé en sièges par des partis autonomistes qui n’ont pas obtenu une majorité en voix lors des dernières élections régionales.

Les journalistes en particulier voient leur autonomie rédactionnelle se restreindre en cette période agitée, soit que leurs médias se soient vu interdire, sur intervention de la Garde civile, toute publicité électorale en faveur du référendum, soit qu’ils se voient pris à partie, notamment sur les réseaux sociaux, pour les opinions favorables ou défavorables à l’indépendance, qu’ils expriment.

De telles intimidations sont difficilement compatibles avec la démocratie dont la liberté de la presse est le thermomètre.

Si, comme il semble en avoir l’intention, le pouvoir autonomiste catalan risque, fort du vote de ce dimanche et qu’elle qu’en soit l’ampleur, de passer à une déclaration unilatérale d’indépendance lourde d’incertitudes pour les Catalans eux-mêmes, il aura à administrer rapidement la preuve de son engagement démocratique, notamment en protégeant la liberté d’expression des adversaires de l’indépendance.

Et à cet égard, la vigilance s’impose: le projet de Constitution brandi par la Junts pel Si (le Rassemblement pour le oui) aux dernières élections régionales prévoyait que le catalan serait la seule langue officielle d’une Catalogne indépendante -voilà qui rappelle le précédent ukrainien fâcheux retirant au russe le caractère de langue officielle, avant de le lui rendre quelque temps après sous pression internationale et parce que cette discrimination était invoquée par les sécessionnistes pro-russes de l’est du pays- et retirait la langue des critères de discrimination que la future république s’engagerait à proscrire. Les feux sont à l’orange clignotant…

Relire le passé avec les lunettes du présent


Leopold_IILe drame de Charlottesville, provoqué non par une agressivité «dans les deux camps» comme l’a affirmé le président des États-Unis, Donald Trump, mais par la haine nourrie par une extrême-droite nazifiante, xénophobe et raciste, qui abuse de la notion même de liberté d’expression, a conduit la ville de Baltimore à retirer nuitamment des statues célébrant la mémoire des soldats confédérés, sans doute au motif que ces monuments encourageaient le racisme actuel. D’autres cités états-uniennes ont pris le relais, et ont retiré du paysage le souvenir de généraux sudistes, au nombre desquels Robert Lee, bien connu des cruciverbistes, général en chef des armées du sud. Et dans la foulée, des voix s’élèvent, en Belgique, pour postuler le retrait des statues de Léopold II, deuxième roi des Belges, mais surtout premier souverain de l’État libre du Congo, en raison des crimes commis dans ce grand pays sous son règne.

Tout cela procède d’une lecture erronée ou incomplète de l’Histoire, comme l’ont rappelé Jean Quatremer, tout d’abord, dans une chronique documentée, puis, plus récemment, l’historien Pierre-Luc Plasman (UCL) et le politologue Pierre Verjans (ULg) dans un débat de circonstance sur La Première.

Le piège classique est de relire le passé avec les lunettes du présent, en faisant intervenir des notions qui n’avaient pas cours à l’époque des faits évoqués, ou à le peindre en noir et blanc (sans jeu de mots par rapport aux problèmes évoqués), en posant une frontière infranchissable entre «les bons» et les «méchants», au nombre desquels les soldats et généraux sudistes en général et Robert Lee en particulier, et Léopold II, souverain de l’État indépendant du Congo.

Robert LeeOr, comme l’a rappelé Jean Quatremer, Robert Lee, contrairement à ce que sa responsabilité militaire durant la guerre de Sécession pourrait laisser imaginer, était anti-esclavagiste et partisan de l’Union. Au point que le président nouvellement élu des États-Unis, Abraham Lincoln, avait pensé lui confier le commandement des troupes de l’Union. Mais «de toute la guerre, l’un des événements les plus malheureux pour le Nord fut l’entrée de la Virginie dans la Confédération,  signalaient Carl Grimberg et Ragnar Svanström, dans leur Histoire universelle publiée, il y a bien longtemps déjà par les éditions Marabout. Robert Lee était avant tout Virginien (…) Il quitta l’armée de l’Union, devint commandant en chef des troupes virginiennes, puis, en 1862, des forces réunies du Sud». Pour affronter Ulysses S. Grant, lui aussi familier des cruciverbistes, appelé plus tard à la présidence des États-Unis.

Abraham Lincoln 16th President of the United StatesPeut-être l’ancien commandant en chef des troupes nordistes n’aurait-il jamais occupé la Maison-Blanche si, le 14 avril 1865, il avait accompagné le président Abraham Lincoln au théâtre, où il allait tomber sous les balles de John Wilkes Boot? L’assassin avait en effet prévu de poignarder le général après avoir abattu le président, mais Grant, à la dernière minute, avait renoncé au spectacle. Lincoln  mourait donc dans une gloire éternelle, due essentiellement à l’abolition de l’esclavage sur le territoire états-unien. Là pourtant aussi, la légende prend des libertés avec l’Histoire. Car, comme l’a rappelé Jean Quatremer, Abraham Lincoln n’était pas forcément décidé à abolir l’esclavagisme, lors de son élection à la présidence en 1860. Et il aurait même songé, pour régler le problème sans remettre en cause son fondement, à transporter ailleurs la population noire des États-Unis. Avant d’en arriver à la conclusion que la seule solution réaliste était de mettre fin à l’esclavagisme. Sans, on l’a vu à Charlottesville, un siècle et demi plus tard, éradiquer le racisme.

Quant à Léopold II, ce roi «entré génie et gêne» comme l’ont titré Vincent Dujardin, Valérie Rosoux et Tanguy De Wilde, dans un ouvrage monumental et remarquablement documenté paru il y a quelques années, on ne peut nier les exactions qui se sont commises sous son règne dans l’État indépendant du Congo. Mais on ne peut non plus oublier que les campagnes menées contre lui, essentiellement dans les pays anglo-saxons, à la fin du XIXeme siècle, l’ont été sur base d’un témoignage pratiquement unique, largement relayé par des auteurs à succès, au premier rang desquels Mark Twain. Et sans mettre en doute la sincérité de la plupart des dénonciateurs du deuxième roi des Belges, on n’écartera non plus l’idée que ce concert de critiques venait essentiellement d’un Royaume-Uni dont les pratiques coloniales -rappelons pour mémoire la création des premiers camps de concentration en Afrique du Sud, lors de la guerre des Boers- n’avaient guère à envier à celles des colons belges. Et dont les gouvernants se rendaient peut-être compte qu’ils avaient été bernés par le roi d’un petit pays, qui, au congrès de Berlin, en 1885 s’était arrogé un immense territoire, dont on commençait à s’apercevoir qu’il constituait un «scandale géologique»…

Le recul doit permettre une évaluation plus sereine des événements du passé. Et, comme l’ont signalé les participants au débat de La Première, d’un échange de vues avec des historiens d’autres horizons, afin de croiser les perspectives historiques: il n’est pas sans intérêt, tout de même de constater aujourd’hui qu’en République Démocratique du Congo, il s’en trouve beaucoup pour faire de Léopold II le créateur d’un pays, dont le tracé des frontières n’a pas changé depuis 1885, puis auquel le général puis maréchal Mobutu, quatre-vingts ans plus tard, a donné une identité nationale…

Mais afin de confronter les perspectives historiques, faut-il d’abord connaître l’Histoire. Et, sur ce plan, l’abandon de l’Histoire, ou sa réduction à la portion congrue dans les programmes d’enseignement du primaire et du secondaire, risque, à terme, de priver la Belgique francophone d’historiens patentés.

Comme je l’avais déjà souligné sur ce blog, à l’occasion de la création difficile du «cours de rien» dans le primaire, le rétablissement de l’Histoire aurait permis de rencontrer les préoccupations des promoteurs de ce cours destinés à faire mieux comprendre aux jeunes la société dans laquelle ils vivent. Puisque cette société est elle-même le produit d’un passé aux sources multiples, européennes et extra-européennes. Sans doute était-ce trop simple? Ou l’aveu de l’échec d’une politique par le retour en arrière trop difficile?

La preuve par Ahmet Şik: la répression de la liberté de la presse en Turquie cible toute voix critique


La libération, ce vendredi, de sept collaborateurs du quotidien turc Cumhuriyet est une bonne nouvelle pour les intéressés: après des mois de détention, la liberté recouvrée a un goût particulièrement savoureux. Mais cette bonne nouvelle n’est pas complète. D’abord parce que ces journalistes ne sont remis en liberté que sous condition, et ils devront à nouveau comparaître devant le tribunal où, avec d’autres, ils sont accusés de soutien au mouvement Fethullah Gülen, accusé par le président turc – sans preuves jusqu’à présent- d’avoir planifié la tentative de coup d’État avortée du 15 juillet 2016, et aussi d’appui au PKK, le parti des travailleurs du Kurdistan, toujours considéré comme un mouvement terroriste par Ankara, mais aussi, de manière un peu plus interpellante, par l’Union Européenne.

Mais surtout, les principales figures du journal restent emprisonnées: le patron de Cumhuriyet, Akin Alatay; son rédacteur en chef, Murat Sabuncu; le chronique francophone Kadri Gürsel; et le journaliste d’investigation Ahmet Şik. Et ce dernier a même été menacé de poursuites additionnelles par le procureur, parce qu’il s’était montré trop critique du gouvernement en présentant sa défense devant le tribunal, ce mercredi! On ne pouvait mieux dire que ce qui est visé, par ces procès de journalistes (comme par ceux de magistrats, d’avocats, d’universitaires, de syndicalistes, etc.) ce n’est aucunement une participation de près ou de loin à la tentative de coup d’État du 15 juillet 2016, mais ce sont toutes les voix critiques du pouvoir AKP!

AhmetLe cas d’Ahmet Şik est significatif à cet égard. Il y a plusieurs années déjà, ce journaliste particulièrement dérangeant avait goûté aux délices des geôles turques, parce qu’il avait développé une thèse sur l’infiltration des rouages de l’État turc par le mouvement Fethullah Gülen! Il faut dire qu’alors, l’AKP de Recep Tayyip Erdogan et le mouvement Gülen étaient les meilleurs alliés du monde! En visite à Istanbul, à l’époque, pour apporter mon soutien aux journalistes détenus, j’avais rencontré Ahmet Şik, tout juste sorti de prison, et une sénatrice française, membre du Conseil de l’Europe, venue assister aux procès de journalistes alors, hélas, déjà monnaie courante: j’avais expliqué à notre interlocutrice politique qu’il m’était impossible de certifier que la théorie d’Ahmet Şik était vraie, mais que ce qui était en jeu, c’était la possibilité pour les journalistes de défendre des points de vue, à tort ou à raison.

Le piquant, c’est qu’aujourd’hui, par ses attaques contre le mouvement Fethullah Gülen, le pouvoir turc donne entièrement raison à Ahmet Şik: de retour à Istanbul, en août 2016, pour une manifestation en faveur de la liberté de la presse, j’avais souligné que le journaliste aurait dû recevoir non seulement des excuses pour sa détention abusive, mais un prix pour la qualité de son investigation journalistique!

Quelques semaines plus tard, je répétais le propos devant le ministre turc des Affaires européennes, M. Omer Celik, et devant l’ambassadeur de Turquie à Bruxelles, M. Mehmet Hakan Olcay: il m’était alors répondu que si Ahmet Şik avait été précédemment détenu, c’était précisément à cause de l’influence du mouvement Fethullah Gülen en coulisses; d’autres avaient évoqué l’affaire Ergenekon, ce complot présumé au sein de l’armée qui avait permis une purge du corps des officiers généraux. Purge insuffisante, apparemment, à en juger par ce qui s’est passé le 15 juillet 2016…

Aujourd’hui, les masques sont tombés: la nouvelle arrestation d’Ahmet Şik , celles de ses collègues de Cumhuriyet et celles de multiples journalistes turcs procèdent toujours du même mauvais procédé: la criminalisation du métier de journaliste. Elles ont toujours le même but: faire taire toute voix critique au pays de M. Recep Tayyip Erdogan. Le problème pour ce dernier, c’est que, comme Ahmet Şik l’a jeté au tribunal au moment de repartir pour sa prison, ce vendredi, les journalistes turcs critiques resteront toujours debout. Ils sont l’honneur de notre profession!