Satisfaire les demandes des gilets jaunes: y plus qu’à…


Si les gouvernements belge et français comptaient sur une démobilisation des «gilets jaunes», ils doivent pour l’heure déchanter. À Paris, le Premier ministre, Édouard Philippe, vient de lâcher du lest sur les taxes écologiques sur les carburants, et sur le prix de l’énergie, mais il y a fort à parier que les manifestants ne se contenteront pas de cela: ils en veulent plus, beaucoup plus…

En Belgique, Charles Michel a reçu des représentants des «gilets jaunes», ce mardi, mais l’exercice sera sans doute vain. Car les personnes qui se sont rendues au 16 de la rue de la Loi se verront sûrement rapidement désavoués par «la masse». Et puis, quelle que soit la réponse que le gouvernement belge donnera aux revendications de ces gens qui prétendent, rien moins qu’être «la voix du peuple» (comme si «le peuple» parlait d’une seule voix, selon la vieille théorie populiste), et qui, au moment même de la rencontre entre un Premier ministre en position de plus en plus délicate et des «citoyens lambda», détaillaient, à Liège, la liste de leurs revendications.

Des détails de cette liste ont été donnés, et ils donnent un aperçu de la quadrature du cercle que les gouvernants, quels qu’ils soient, devraient résoudre s’ils devaient répondre à toutes ces demandes. Dans la Cité Ardente, il a notamment été question, sans surprise, de la baisse des prix du carburant, de la baisse des prix de l’énergie, de la baisse de toutes les taxes (en France, certains veulent même «la suppression de toutes les taxes», rien moins que cela!), et… la gratuité des bus.

Ben voyons, des bus gratuits, il suffisait d’y penser. Feu Steve Stevaert y a pensé, lorsqu’il était bourgmestre de Hasselt, et, pendant quelques années, les bus ont été effectivement gratuits dans le chef-lieu du Limbourg. Leur fréquentation n’a pourtant pas augmenté de façon extraordinaire. Et surtout, au bout de quelques années, la ville de Hasselt a dû renoncer à l’expérience, qui lui coûtait beaucoup trop cher.

Car, oui, faire rouler des bus, cela coûte de l’argent, n’en déplaise au «gilets jaunes» qui en réclament la gratuité. Rien n’est jamais gratuit, d’ailleurs, il y a toujours quelqu’un qui paie. Et quand on réclame la gratuité, on doit avoir une idée de qui doit payer le service qu’on réclame.

On ignore si les «gilets jaunes» liégeois ont pensé à cela. On peut leur suggérer, par exemple, d’aller trouver les chauffeurs de bus et le personnel des TEC pour leur demander si, par hasard, ils n’accepteraient pas de travailler pour rien. Et puis aller négocier avec les firmes pétrolières la gratuité du carburant pour les bus. S’ils y arrivent, on rendra hommage à leurs capacités de négociations. On est curieux de les voir à l’œuvre. On peut les assurer en tout cas qu’ils seront chaudement reçus par les syndicats des TEC!

Raisonnement simpliste? J’imagine plus que, dans la logique d’une forme gauchiste de populisme, les «gilets jaunes» me répondront que pour faire rouler les bus gratuitement, il suffit d’aller prendre «l’argent là où il est». Mais où est-il? Chez les riches, bien sûr? Mais à partir de quand est-on riche? Et les «gilets jaunes» ne veulent-ils pas la baisse, voire l’abrogation de toutes les taxes?

Satisfaire toutes ces demandes relèvent, on le voit, de l’insoluble casse-tête. Et me fait douter désormais du fameux «bon sens populaire».

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Enodia pourra-t-elle faire oublier Publifin?


Surréalistes, les assemblées générales extraordinaire et ordinaire de Publifin, qui se sont tenues ce vendredi à Liège.

Surréalistes d’abord parce qu’elles ont été précédées d’un conseil d’administration assez chahuté, qui s’est réuni malgré une absence apparente de quorum au départ; qui a pinaillé pendant très longtemps sur une formulation, au point que le président du conseil provincial, le MR Jean-Claude Jadot, en est sorti, excédé; qui a évité de coopter le conseiller provincial écolo Julien Vandenburie, afin de n’avoir pas à débattre de la proposition écolo de motion à propos des Éditions de l’Avenir; et qui s’est enfin abstenu de désigner un(e) président(e). Afin de laisser le champ libre à la bourgmestre de Verviers, Muriel Targnion, groupie de Nethys dans sa forme actuelle?

IMG_7413L’occasion a ainsi été donnée à Hassan Bousetta de présider l’assemblée et de révéler, à côté de ses évidentes qualités d’enseignant et de spécialiste de l’immigration, une aptitude non moins grandes à manier la langue de bois et à éluder les questions et interpellations. Celle de la conseillère provinciale Muriel Gerkens (Ecolo), par exemple, sur le sort fait par le conseil d’administration de l’intercommunale aux motions du Parlement wallon et du conseil provincial de Liège à propos du groupe L’Avenir. Pour rappel, le texte voté à l’unanimité par le Parlement wallon  «demande au gouvernement de prendre en considération toutes les perspectives possibles de nature à assurer le pluralisme de la presse, de mettre en oeuvre la sortie des Éditions de l’Avenir de Publifin/Nethys et d’examiner en conséquence les possibilités permettant aux Éditions de l’Avenir de poursuivre leur mission d’information, que ce soit par une reprise de celles-ci par un opérateur de presse, par un portage régional temporaire ou toute autre alternative, dans une perspective qui garantisse la préservation de la diversité indispensable en démocratie des titres de presse et de la liberté de leurs équipes rédactionnelles». Le conseil d’administration a «pris connaissance» de ces motions, a expliqué doctement Hassan Bousetta, et il en «reparlera» dès sa prochaine réunion. En parler est une chose, a répliqué Muriel Gerckens; mais c’est de leur mise en œuvre qu’il aurait fallu débattre.

La motion du Parlement wallon interpelle en effet directement l’intercommunale, dont le conseil d’administration, en janvier, était intervenu, en la personne de sa présidente de l’époque, Stéphanie De Simone, pour signifier au conseil d’administration des Éditions de l’Avenir, qu’il ne lui appartenait pas de prendre une décision stratégique, comme le choix d’un nouveau centre d’impression. Le conseil d’administration de Publifin, rappelait sa présidente, est responsable des options stratégiques de toutes ses filiales privées…

Dix mois plus tard, le même conseil d’administration des Éditions de l’Avenir, colonisé par le conseil d’administration de Nethys, filiale privée de Publifin, non seulement a fait le choix (erroné) du centre d’impression du groupe Rossel, qui imprimera dès le 17 décembre les journaux du groupe L’Avenir dans un format rejeté par… 82% de leurs lecteurs; mais il a également lancé un féroce plan social, dont la négociation doit se poursuivre dès ce lundi. Sans réaction du conseil d’administration de Publifin, déstabilisé par les récentes élections provinciales et communales. Et qui aurait donc pu, ou dû, se manifester dès ce dernier vendredi, n’eussent été les manœuvres politiciennes du Parti socialiste liégeois.

L’autre question éludée par Hassan Bousetta était une des plus prévisibles qui soient dans une assemblée générale: le nouveau bourgmestre d’Olne, Cédric Halin, voulait savoir combien ont coûté les opérations de changement de nom de l’intercommunale, dénommée Enodia depuis vendredi. Manière de faire oublier le «scandale Publifin» né de la révélation, par le même Cédric Halin, alors échevin des Finances de sa commune, des rémunérations plantureuses accordées aux membres de fumeux «comités de secteur» de l’intercommunale, quel que soit le nombre de réunions de ces comités de secteur?

Donner le nom de lapin à une carpe n’a jamais transformé un poisson en rongeur amateur de carottes. Il en faudra manifestement plus que ce changement de nom pour faire oublier les graves dérives de gestion de l’intercommunale liégeoise, qui ne semble pas prête à tourner le dos aux anciennes pratiques: la probable élection de Muriel Targnion à la présidence; et le maintien dans Nethys de ses dirigeants les plus compromis ne vont pas dans le sens d’une orientation radicalement inverse.

On en saura plus dès ce mardi: le nouveau conseil d’administration de l’intercommunale se réunira à nouveau, et cette fois, cooptera les nouveaux membres issus du conseil provincial et des conseils communaux, installés la veille.

Du côté des Éditions de l’Avenir, le personnel – prêt à accepter un sacrifice social pour rétablir les finances du groupe, avec le préaccord convenu ce dernier jeudi, qui se traduira par le départ d’une cinquantaine de personnes – sera attentif à la fermeté d’Enodia à l’égard de Nethys. Car il y a urgence à empêcher la mise en oeuvre du choix illégitime du centre d’impression et la publication d’un journal qui aura tout pour déplaire à ses lecteurs.

La sortie des Éditions de l’Avenir du groupe Nethys n’est au demeurant plus qu’une question de temps: en tout état de cause, elles en sortiront au plus tard dans les six mois, dans le cadre de la revente de son pôle TelCo (Télécommunications). S’ils sont responsables, les administrateurs d’Enodia peuvent anticiper et favoriser la solution de portage par la Région, qui donnera le temps nécessaire de planifier sereinement l’avenir de L’Avenir. On verra très vite s’il y a des maçons au pied du mur…

Les communes peuvent sauver «L’Avenir»


Sortir les quotidiens du groupe «L’Avenir» des griffes de l’intercommunale Nethys, dont le réveil tardif n’effacera pas l’absence de gestion calamiteuse de ces dernières années, est une demande pressante du personnel, menacé par un massacre social comme on n’en a que peu vu dans la presse ces dernières années, hors peut-être récemment à RTL-TVI.

VA25%Ce message a encore été répété la semaine dernière, en commissions communes des Affaires économiques du Parlement wallon et des Médias du Parlement de la Fédération Wallonie-Bruxelles. Le message, manifestement, y a été entendu, et les membres des commissions réunies ont décidé de prolonger les auditions, et surtout de formuler une recommandation au gouvernement wallon, au contrôle duquel Nethys et son groupe faîtier Publifin échappent curieusement au contrôle, en dépit des mâles conclusions de la récente commission consacrée à la dérive de leur gouvernance.

Cette procédure risque de prendre un certain temps, alors que la direction des Éditions de l’Avenir (EdA) se dit pressée de conclure un accord social, afin de pouvoir procéder à une première vague de licenciements de membres du personnel âgés de 56 ans ou plus, dans le cadre d’un RCC (régime de chômage avec complément d’entreprise), le nouveau nom des prépensions, avant le 31 décembre prochain. Dès 2019, l’âge requis pour le RCC passera en effet à 59 ans. On aurait dès lors pu s’attendre à ce que la direction des EdA présente rapidement des propositions de départ susceptibles d’intéresser les personnes concernées: c’est le contraire qui se produit. Nouvelle preuve de la gérance erratique du groupe par un conseil d’administration pratiquement exclusivement composé d’administrateur de Nethys!

Mais c’est des communes liégeoises, actionnaires, avec la province de Liège, de l’intercommunale, que viendra peut-être l’initiative salvatrice: après Wanze, c’est la ville de Huy qui a adoptée une motion présentée par des élus écolos, réclamant la sortie des EdA du groupe Nethys. Sortie «immédiate», disait le texte initial, «sortie» dit le texte adopté. Dans une commune et une villle, dont les bourgmestres sont des élus PS, il est intéressant de le noter. Et même, à Wanze, un bourgmestre qui est un ancien ministre wallon du Budget. «Depuis le début, on se demande quelle est l’avenir du groupe. Je n’ai pas encore vu de projet global» a expliqué Christophe Lacroix, las de voir les «conclusions de la commission d’enquête bafouées». Les élus socialistes de la commune voisine de Villers-le-Bouillet se sont, eux, abstenus. Mais là aussi, la motion est passée.

À Huy comme à Wanze, on a insisté pour que le portage par la Région wallonne, issue privilégiée par la motion, ne soit que temporaire: c’est précisément la demande des représentants du personnel, dont votre serviteur. Des marques d’intérêt pour le groupe «L’Avenir» ont été perçues ces derniers temps, dont la plus spectaculaire, mais pas la seule, est celle du groupe IPM. Le portage permettra d’étudier et de comparer ces propositions, et aussi, on l’espère, de mettre sur pied une coopérative des journalistes et lecteurs du journal: les multiples demandes de lecteurs, s’enquérant de savoir comment participer à un «crowdfunding» parvenues à la rédaction depuis la réunion des commissions réunies, en constitue un heureux présage…

Une motion n’engage à rien, dit-on? On le verra rapidement: le 30 novembre, une assemblée générale devra procéder à l’évaluation annuelle du Plan stratégique 2017-2019 du groupe Publifin. Une belle occasion pour les communes concernées de faire part de leur opposition au bain de sang social et au démantèlement programmé des EdA, que ne peut masquer le terme de «plan de redéploiement» sans cesse brandi par l’administrateur-délégué du journal. Avec des redéploiements de ce type, la disparition de l’entreprise sera rapidement assurée!

D’ici au 30 novembre, d’autres villes et communes de la province de Liège pourront voter à leur tour la motion, et déterminer une attitude offensive pour une assemblée générale qui, pour une fois, pourrait prendre des allures de vraie assemblée de débat, où les actionnaires communaux réclament des comptes aux gestionnaires de l’intercommunale dont ils sont copropriétaires.

Il  leur appartient; il appartient aux élus provinciaux… dont certains sont d’anciens élus communaux, de prendre leurs responsabilités. Ils ont le sort d’une septantaine de familles en mains. Ils ont surtout l’avenir d’une presse pluraliste en Belgique francophone et plus spécifiquement en Wallonie, au bout de leur bulletin de vote!

 

 

 

Jusqu’à quand les assassins de journalistes resteront-ils impunis?


Le journalisme d’investigation a une nouvelle fois payé un lourd tribut à son indépendance d’esprit et à la liberté d’expression ce week-end: le corps de la journaliste bulgare Victoria Marinova (TVN), violée et étranglée, a été retrouvé ce samedi soir à Roussé, tandis qu’en Turquie, tout indique que Jamal Khashoggi, journaliste saoudien critique qui collabore notamment avec le Washington Post, à lui aussi été assassiné. Entré mardi dernier au consulat d’Arabie Saoudite à Istanbul, il n’a plus réapparu depuis lors, et sa mort a publiquement été évoquée par les autorités judiciaires turques qui enquêtent sur sa disparition et laissent entendre qu’il aurait été tué dans l’enceinte même du consulat. L’Arabie Saoudite dément et affirme que Jamal Khashoggi est ressorti libre de son consulat à Istanbul mais n’a pu fournir la preuve de cette assertion. Le consulat doit pourtant enregistrer entrées et sorties, et s’il est équipé de caméras de surveillance, il ne serait pas difficile de démontrer ce qui est affirmé.

Les noms de Victoria Marinova, à coup sûr, et de Jamal Khashoggi plus que probablement vont ainsi s’ajouter à la sinistre liste des 72 journalistes et collaborateurs de presse répertoriés par la Fédération Internationale des Journalistes depuis le début de cette année, et au scandale de leur mort violente s’ajoutera sans doute le scandale de l’impunité dont bénéficient leurs assassins. Les récents progrès faits en Slovaquie dans l’enquête sur l’assassinat de Jan Kuciak et de sa fiancée n’est en effet que l’arbre qui cache la forêt. Selon des chiffres dévoilés par la FIJ lors d’un colloque sur l’impunité il y aura bientôt deux ans, neuf assassinats de journalistes sur dix restent impunis dans le monde. À Malte, par exemple, les commanditaires de l’assassinat de Daphné Caruana restent inconnus, et on n’est pas certains que ce sont bien ses meurtriers qui sous les verrous.

Une des raisons qui expliquent cette situation scandaleuse tient sans doute dans le fait que des assassinats de journalistes ne sont pas considérés d’office comme une atteinte à la liberté de la presse, à laquelle tant d’États se disent attachés, du moins en théorie. Si des enquêteurs doivent travailler au départ sur toutes les hypothèses possibles, pourquoi ne pas privilégier l’attaque contre la journaliste critique plutôt que l’agression sexuelle dans un cas comme celui de Victoria Marinova?

La création au niveau de chaque État d’équipes de magistrats spécialisés dans les attaques de journalistes aiderait aussi à systématiser des enquêtes qui pourraient conduire plus souvent à l’arrestation d’assassins et de leurs donneurs d’ordres.

L’indifférence favorise aussi cette impunité, à commencer par celle des journalistes eux-mêmes : hors les médias bulgares et peut- être de la région, hors les médias turcs et quelques médias arabes dont Al Jazeera, victime, il faut s’en souvenir, d’une demande de fermeture formulée par une coalition menée par… l’Arabie Saoudite, AUCUN des multiples journaux télévisés que j’ai vus ce week-end (France, Belgique, Allemagne, USA, Espagne) n’ont mentionné ou fait un gros titres des « affaires » Marinova ou Khashoggi! Comme si cela ne nous concernait pas, nous, journalistes qui avons la chance de vivre dans un monde où la principale menace sur notre liberté ne venait que d’actionnaires ou de gros clients publicitaires plus que de politiques. Personne ne peut pourtant se croire vraiment à l’abri, et la solidarité professionnelle doit être notre outil essentiel de résistance.

À la fin de ce mois, par ailleurs, la FIJ ramènera le scandale de l’impunité devant l’Assemblée générale des Nations-Unies à New York en invitant les États à appuyer un projet de texte contraignant en la matière. Là aussi, il y aura de l’indifférence voire de la réticence à surmonter. Certains pays, heureusement, ont déjà annoncé leur appui, j’ose espérer que la Belgique, qui a fait dès le début de la liberté de la presse une valeur fondamentale de sa démocratie, se joindra à eux. Les contacts pris sont prometteurs…

Le franssai simplifier, je n’ême pa


Or donc, la dernière idée à la mode est de supprimer l’accord du participe passé avec «avoir», au motif que la règle est désuète, ou plutôt, trop compliquée à comprendre. Trop compliquée, vraiment? Il ne me paraît pourtant pas d’une complexité effroyable de se souvenir que le participe passé conjugué avec «avoir» s’accorde en genre et en nombre avec le complément d’objet direct qui le précède. Mieux, la simple application de ce principe unique permet, dans la foulée, de conjuguer sans faute les verbes pronominaux, et d’écrire ainsi correctement «elle s’est dit» ou «elle s’est rendu compte», mais «elle s’est regardée dans le miroir».

Bien sûr, une langue vivante n’est par définition pas figée: les cruciverbistes, en particulier, s’en rendent bien compte, qui se voient proposer des mots disparus depuis longtemps de notre vocabulaire: céans, oncques, etc.

Cette évolution ne se limite pas à la suppression ou à l’apparition de mots; elle passe aussi par des réformes périodiques de la grammaire. Faut-il encore que ces réformes ne portent pas atteinte au génie de la langue: «les oiseaux que j’ai vus manger» ne subissent pas le sort funeste des «oiseaux que j’ai vu manger».  Que la réforme évoquée ces derniers jours voie le jour, et le français perdra une part de sa finesse. Or on sait qu’avec l’apprentissage d’une langue, vient l’apprentissage d’un mode de pensée.

Et puis quoi? Parce qu’une règle semble trop difficile à apprendre, il faudrait la supprimer? Mutatis mutandis, on pourrait donc décider que, puisque le trafic automobile génère des accidents, il suffit d’imposer le… 0 kilomètre à l’heure pour réduire une fois pour toutes à néant le nombre de tués sur nos routes. D’autant que, dans la foulée, on voit mal pourquoi il faudrait conserver la distinction entre l’infinitif et le participe passé: pourquoi devrait-on plus avant distinguer «chanté» de «chanter». Pourquoi demain ne pas célébrer le «chanteur qui a bien chanter» pour «boire à sa santé (ou sa santer»? Et dans la foulée, pourquoi ne pas faire un sort à ces conjugaisons compliquées des auxiliaires «être» et «avoir»? Pour se coller encore plus sur l’anglais, on pourrait se contenter de deux formes des deux auxiliaires pour toutes les personnes. Voire faire mieux encore que les anglophones, et n’en conserver qu’une seule? «J’être», «tu être», «il ou elle être», «nous être», «vous être» et «ils être» par exemple? Encore quelques évolutions de ce style, est on en reviendra au b.a-ba, la langue des «barbares» comme disaient les Grecs antiques, pour se gausser…

L’illogisme d’un défenseur de la logique

J’apporte un petit complément à ce texte, à la suite de l’appui total à la suppression de l’accord du participe passé employé avec «avoir»  apporté ce week-end par le linguiste Jean-Marie Klinkenberg, président du Conseil de la langue française et de la politique linguistique, dans le journal qui, air connu, m’emploie et ne me rémunère pas assez à mon goût. Parce que «à l’oral, plus personne ne fait cet accord, et à l’écrit, on constate que cela se fait aussi de moins en moins» affirme, péremptoirement, ce brillant linguiste. Ah bon ? Le postulat ainsi démontré peut nous entraîner fort loin: si le vol à la tire se multiplie, deviendra-t-il légal pour la cause?

«Nous avons un enseignement fondé sur le dressage, poursuit-il. On pourrait l »axer davantage sur la réflexion et dégager du temps pour mieux comprendre la grammaire et l’étymologie. Quand un carrefour est dangereux, on y fait des aménagements. On ne dit pas aux gens : « Entraînez-vous à passer en faisant des sauts périlleux! »»

Passons sur l’ironie: quand un carrefour est dangereux, on y installe aussi des panneaux de signalisation pour y rappeler les règles élémentaires du code de la route qui y prévalent; on y place parfois des caméras pour repérer les contrevenants, et des policiers s’y postent aussi pour verbaliser.

Revenons au sujet. L’enseignement de Jean-Marie Klinkenberg, j’en suis sûr, n’a pas été fondé sur le «dressage». Et il a parfaitement raison de plaider une meilleure compréhension de la grammaire: c’est la façon la plus simple de faire comprendre cette règle simple qui est l’accord du participe passé employé avec «avoir». «Erreur d’un moine copiste du Moyen Age?», comme l’affirment les détracteurs de la règle. Argument ô combien spécieux: si cette erreur, à supposer qu’elle soit à l’origine de cet accord, n’avait pas correspondu à une logique, elle n’aurait pas traversé le temps. Et quand Jean-Marie Klinkenberg plaide la logique, qu’il m’explique donc comme je devrai interpréter la phrase « les oiseaux que j’ai vu manger», si l’accord du participe passé employé avec «avoir» avec le complément d’objet direct qui le précède disparaît: les oiseaux dont il me parlera mangeaient-ils… ou étaient-ils mangés? La nuance apportée par l’accord du participe passé est d’importance, on en conviendra. Encore plus  si on évoque les «manifestants que j’ai vu matraquer».

Autre exemple, bien plus significatif encore, cité sur Facebook par mon confrère et ami Luc Brunclair, chroniqueur (je n’utilise pas la qualification ironique qu’il se donne lui-même) judiciaire verviétois plein d’expérience, «la mort de cet homme que j’ai tant désirée» n’a pas du tout la même signification que «la mort de cet homme que j’ai tant désiré». Une démonstration limpide de la logique, chère à Jean-Marie Klinkenberg, qui soutient la règle de l’accord du participe passé utilisé avec avoir. Qu’on supprime cet accord, et il sera impossible de distinguer une proposition de l’autre. Sauf à… réinventer une règle?

Apprendre en s’amusant

Grammapire impertinenteOui, l’enseignement ne doit pas être un dressage. Oui, l’apprentissage de la grammaire peut être amusant. Pas convaincu(e)s? Je vous renvoie à la  «La grammaire impertinente» de ce cher Jean-Louis Fournier un ouvrage à la fois hilarant et sérieux, qui aide à retenir les règles les plus biscornues de notre langue. Une fois que vous en aurez terminé, il vous restera à parcourir «L’arithmétique impertinente», et dans la foulée, vous deviendrez un redoutable calculateur, ou une redoutable calculeuse, pardon, calculatrice.

Une fois que vous tiendrez ces ouvrages en mains, vous ne pourrez plus les laisser tomber. Et vous le verrez, même des exercices de grammaire deviennent très amusants. Le défi est bien plus passionnant que de supprimer des règles, au motif qu’elles sont difficiles à apprendre!

Et s’il reste malgré tout des rétifs, peut-être peuvent-ils espérer retrouver des enseignantes de grande qualité, prêtes à payer de leur personne, comme par le passé!

Ce qu’on aimerait savoir de Carles Puigdemont


Carles Puigdemont, l’homme politique indépendantiste catalan, a soigné son retour en Belgique ce samedi. Sa journée avait été dûment planifiée, avec notamment une conférence de presse qui lui permettrait de proclamer son crédo, puis son retour dans la luxueuse villa de Waterloo, qu’il a transformée (avec l’accord de son propriétaire?) en Casa de la Republica, et devant laquelle une bonne centaine de personnes ont organisé une manifestation de soutien (avec l’autorisation de la bourgmestre de Waterloo, Florence Reuter?) et chanté leur soutien à la cause indépendantiste catalane.

Pokemon à la retebePetite précision liminaire: Carles Puigdemont a évidemment le droit de défendre la cause de l’indépendance catalane, et il est proprement scandaleux que, dans un pays qui fait partie de l’Union européenne, des partisans de cette cause se retrouvent détenus. Cette détention résulte de l’aveuglement de l’ancien Premier ministre conservateur espagnol, Mariano Rajoy, qui a tourné le  dos au dialogue avec les partis catalans mis en place par son prédécesseur socialiste, Jose Luis  Rodriguez Zapatero, et a conduit à l’affrontement frontal entre les autorités centrales espagnoles et des partis indépendantistes majoritaires dans l’assemblée parlementaire catalane, mais pas en voix. Cet affrontement a culminé avec la tenue, en Catalogne, d’un référendum sur l’indépendance de la région tenu dans un climat de violence le 1er octobre 2017; les poursuites judiciaires à l’encontre des initiateurs des organisateurs de ce référendum; l’incarcération d’un certain nombre d’entre eux; et la fuite à l’étranger d’autres, dont Carles Puigdemont, réfugié en Belgique.

Paradoxalement, l’ancien président de la Catalogne devrait… remercier Mariano Rajoy de son obstination: elle lui permet aujourd’hui de se donner aujourd’hui l’image d’un réfugié politique. Image toutefois relative: après son arrestation en Allemagne, et l’autorisation limitée donnée par la justice allemande à son extradition vers l’Espagne, le mandat d’arrêt international lancé contre lui a été retiré. Il reste inculpé en Espagne, ce qui est hautement discutable. Mais il est donc libre, grâce à la justice allemande, d’aller et de venir comme bon lui semble.

M. Puigdemont se drape donc dans la dignité de la démocratie bafouée. Démocratie qu’il pratique de manière autoritaire à l’intérieur de son propre parti: les membres de la direction de son parti, la Convergence Démocratique de Catalogne favorables à un dialogue avec le nouveau gouvernement socialiste espagnol, ont été limogés et remplacés par des autonomistes purs et durs, bien dans la ligne de l’occupant de la luxueuse villa waterlootoise. Cette remise au pas témoigne bien, au passage, du degré d’autonomie dont dispose le président actuel de la Generalitat, Quim Torra, venu saluer le «grand homme», ce samedi, à Bruxelles.

Quoique confortablement logé en terre wallonne, Carles Puigdemont a lancé un vibrant hommage à la N-VA, le seul parti qui le soutienne vraiment en Belgique, ou plus précisément en Flandre: connaissant les options idéologiques de la N-VA, on peut imaginer que le positionnement du tenant de l’indépendance catalane n’en est pas très éloigné. Cela confirme, mais ce n’est pas une surprise, le caractère hétéroclite de la coalition indépendantiste catalane… auquel répond le caractère hétéroclite de la coalition anti-indépendantiste en Catalogne. On serait au passage curieux de savoir si c’est la N-VA qui règle le loyer «modeste» (4400 euros par mois!) de la Casa de la Republica catalane en terre brabançonne. La question n’a peut-être pas été posée à Carles Puigdemont, il n’a jamais jugé utile de donner la précision. Il serait tout de même intéressant de savoir si l’ex-président de la Generalitat possède une fortune personnelle qui lui permet de soutenir cette dépense. Et si ce n’est pas le cas, d’où lui viennent ses appuis financiers.

Reste aussi une question sans réponse: des partis indépendantistes majoritaires dans une assemblée, par la grâce d’une répartition des sièges judicieusement organisée, mais qui n’ont pas une majorité en voix, sont-ils légitimes pour organiser un référendum sur l’indépendance d’une région, dont, soit dit au passage,  les conditions de participation et de résultat (majorité spéciale? À quel niveau?) ne sont nullement fixées? Le martyr de la démocratie doit encore progresser sur le chemin de la démocratie…

Rendez-vous en 2038 avec… le Grand Jojo


Pourquoi gâcher notre plaisir? Avouons-le, nous avons «eu bon» comme on dit chez nous, ce vendredi soir, avec cette victoire historique de la petite Belgique sur le grand Brésil. J’ai d’autant plus savouré personnellement qu’en début d’après-midi, en conversation avec un collègue, je me trouvais fort généreux en accordant 25% de chances de se qualifier aux Diables Rouges. Thierry Luthers, le Johnny Halliday de la RTBF, et encyclopédie du football contemporain, ne disait rien d’autre, en début de soirée, quand sur VivaCité (j’ai suivi la première demi-heure du match à la radio, en voiture, comme au temps lointain de mon enfance), il se basait sur sa raison pour annoncer un score de 4-2 en faveur des Auriverde.

Belgique-BrésilLes Diables Rouges nous ont donné tort à tous les deux, et il ne m’est sans doute jamais arrivé d’être aussi heureux d’avoir eu tort!

Ils l’ont fait parce qu’ils ont disputé un match parfait, et c’est une excellente nouvelle.

Une moins bonne nouvelle pour eux, maintenant, c’est que les voilà obligés de… répéter deux fois ce match parfait: une première fois ce prochain mardi, face à une France qu’il faudra «bouger», d’autant que, jusqu’ici, elle n’a pas été défavorisée par les dieux du foot: coup de réparation accordé après intervention du VAR lors de son premier match, alors qu’elle piétinait; complicité du gardien uruguayen qui coupe bras et jambes à ses coéquipiers ce vendredi.

Le grand défi, pour Roberto Martinez, qui prend de plus en plus des allures d’Aimé Jacquet en 1998, ne sera pas tellement de motiver son équipe pour ce match contre les Coqs: non seulement, il s’agit d’une demi-finale de coupe du monde, mais en plus, ce match est un véritable derby. Et par surcroît, des Diables (Hazard, Batshuayi, Meunier, même si celui-ci ne sera pas de la fête ce mardi), ont joué en Ligue 1, et, pour eux, il y aura aussi la volonté de se montrer devant le public qui a été le leur. C’est paradoxalement pour la… finale, le cas échéant, que l’entraîneur catalano-britannico-espagnol de l’équipe belge devra se montrer persuasif. Car il faut bien avouer que les adversaires potentiels actuels de l’autre groupe (Russie, Croatie, Suède et même Angleterre) n’ont tout de même pas le même «pep’s» que le Brésil ou la France!

Quelle que soit son issue, ce Mondial russe sera marqué, côté belge francophone, par le «Je l’avais dit, bordel!» de Philippe Albert, qui sera poursuivi par son exclamation comme le «Golgolgolgol» de Roger Laboureur, en 1986, l’a accompagné jusqu’à ce jour. Au point que le Grand Jojo l’a reprise, dans son hymne aux Diables pour cette campagne de Russie.

Comme, statistiquement, la Belgique arrive en demi-finales du Mondial tous les 32 ans, on peut donc déjà prédire qu’en 2038, voire en 2042, pour le Mondial qui se jouera sur la lune, le Grand Jojo reprendra ce «Je l’avais dit, bordel!» dans la chanson qu’il écrira alors pour les Diables rouges de cette époque. Oui, j’ai bien dit le Grand Jojo, car le bonhomme est increvable. Et je compte bien, alors, pour l’entendre. En espérant à nouveau «avoir bon» au spectacle de notre équipe nationale.