Un combat à reprendre pour la liberté de la Presse


Il est des combats dont il ne faut jamais croire qu’ils sont définitivement gagnés: le combat pour la liberté de la Presse est de ceux-là! Paradoxe dans un pays qui, depuis l’origine, proclame dans sa Constitution que «la presse est libre» et que «la censure ne pourra jamais être établie»? Hélas, hélas, hélas, comme le disait Charles de Gaulle en évoquant le putsch des généraux félons à Alger, en 1962, il faut bien constater, ces derniers temps, que, y compris chez nous, l’année 2019 a été marquée par un recul de la liberté de la presse.

Péril pour la liberté de la presseLe signe le plus évident en est la nécessité ressentie par nos collègues flamands de la Vlaamse Vereniging van Journalisten (VVJ) de créer, sur leur site, un point d’alerte pour toute violence faite aux journalistes.

En six mois, c’est une douzaine de faits qui ont été signalés à l’union professionnelle des journalistes flamands. On n’en est, pour l’instant, qu’à des menaces physiques ou de l’intimidation, comme lors d’une manifestation d’extrême-droite contre le Pacte de Marrakech sur l’immigration, en début d’année. Ou lors d’un procès de Hells Angels devant un tribunal correctionnel limbourgeois. Mais il y a aussi ce fermier qui détruit l’appareil photo d’un correspondant de presse qui, à distance, venait de prendre des images de l’incendie d’une de ses étables. Ou la police qui menace de saisir les images d’un cameraman de télévision, qui filmait les lieux d’un accident de circulation, en respectant le périmètre de sécurité imposé.

L’Europe a connu quelques cas tristement célèbres d’assassinats de journalistes. Sur l’île de Malte, plus de deux ans après l’explosion de sa voiture qui lui a coûté la vie, les assassins présumés de Daphné Caruna-Galizia ne sont pas encore jugés, et leurs commanditaires ne sont pas connus. En Slovaquie, l’assassinat de Jan Kuciak et de sa fiancée a déclenché une vive réaction populaire qui a conduit à la démission du Premier ministre et à un renversement de majorité. Leurs assassins ont été démasqués, et les commanditaires mafieux de leurs assassinats sont connus. En Roumanie par contre, la précipitation avec laquelle l’assassinat de Viktoria Marinovna a été qualifié de crime purement sexuels laisse subsister bien des soupçons.

En Italie, j’ai eu le privilège douloureux de rencontrer des journalistes qui vivent sous protection policière permanente, après les menaces de morts proférées contre eux par la Mafia. Et le monde entier a appris avec horreur, il y a quelques semaines, les détails de l’assassinat de Jamal Kashoggi, au consulat d’Arabie Saoudite à Istanbul.

Rien de tout cela chez nous et dans les pays voisins, me direz-vous? Il y a un an, rappelez-vous, des journalistes belges et des journalistes français étaient menacés, et parfois molestés, par des «gilets jaunes» qui les jugeaient par définition hostiles. En Catalogne, des journalistes ont été victimes de violences policières, et d’autres ont été attaqués par des militants indépendantistes.

En Allemagne, où j’ai assissté récemment au congrès d’un des deux grands syndicats de journalistes, le Deutscher Journalisten Verband (DJV), le rapport annuel a évoqué le refus opposé par l’Alternativ für Deutschland à la présence de journalistes au congrès ce ce parti d’extrême-droite. Tandis que d’autres voix réclamaient une meilleure protection des sources journalistiques. Une protection des sources, qui, comme l’a posé la Cour européenne des Droits de l’Homme, est la «pierre angulaire de la liberté de la presse».

Presse locale, non merci!

Les médias locaux exclus de la visite du Secrtaire d'EtatUn autre cas flagrant de censure a été dénoncé ce week-end par la section bavaroise du DJV, le BJV (Bayerischer Journalisten Verband) après le véto opposé par les autorités (états-unienne? allemandes? états-uniennes et allemandes?) à la présence de journalistes du quotidien régional Der Frankenpost, lors de la visite, à Mödlareuth, du secrétaire d’État états-unien, Mike Pompeo, et du ministre allemand des Affaires étrangères, Heiko Maas (SPD). Seul était autorisé, dans le sillage des deux excellences, un pool télévisé, composé de représentants de la ZDF (chaîne publique), et de RT L (chaîne privée). L’idée étant, on l’imagine, de diffuser des images de cette visite, mais de ne donner à personne l’occasion de poser des questions au secrétaire d’État et à son hôte. Et aussi sans doute une forme de mépris à l’égard de la presse locale? L’incident a en tout cas suscité une réaction d’un député SPD de la région. Klaus Adelt s’est dit choqué par le fait que cette mise à l’écart s’est produite «le jour même où on célèbre la liberté d’opinion et la liberté de la Presse» et qu’en plus, «elle est incompatible avec la Constitution qui proclame la liberté de la Presse et la liberté d’informer».

Des notions également ignorées des autorités turques,  qui maintiennent en détention des dizaines de jouralistes turcs , sous l’accusation fallacieuse d’appartenance à une mouvance subversive: depuis près de dix ans, la Turquie se révèle la plus grande prison pour journalistes d’Europe, voire du monde!

De son côté, la Maison-Blanche a retiré leurs accréditations à des journalistes russes travaillant pour des médias que le président français, Emmanuel Macron, a qualifiés d’officines de propagande. Et dans la foulée le président russe, Vladimir Poutine, a pris une mesure similaire à l’égarde de journalistes étrangers, qualifés «d’agents de l’étranger». Quant aux journalistes russes travaillant en Ukraine ou aux journalistes ukrainiens actifs en Russie, on devine le sort qui leur est réservé.

Je rappellerai enfin le combat mené depuis plus d’un an par la rédaction d’un journal qui m’emploie et ne me rémunère pas assez à mon goût, pour garantir son indépendance par rapport à une direction qui n’a pas hésité à procéder à des licenciements ciblés et à procéder à un lock-out, pour tenter de la faire plier.

Et que dire, dans le même ordre d’idées, des pressions exercées par le nouveau ministre-président flamand, Jan Jambon (N-VA) sur la VRT, pour que la chaîne publique de radio-télévision cesse sa «propagande» sur le réchauffement climatique et qu’elle offre la parole à des «climato-sceptiques»? Et la suppression, évoquée dans un autre billet de ce blog, des subsides à l’investigation journalistique indépendante?

La piqûre de rappel est sérieuse, et tou(te)s les journalistes doivent en être conscient(e)s: la défense de leur liberté est leur affaire, en tout premier lieu. Et s’ils/elles ne la défendent pas eux/elles-mêmes, personne ne le fera à leur place!

 

Paradoxe: le gouvernement flamand s’en prend à sa propre Culture


Loin de nous l’idée de comparer Jan Jambon au leader des Jeunesses hitlériennes, Baldur von Schirach. Mais de même que ce triste sire avait paraphrasé une réplique de la pièce Schlageter, créée en 1933, où un étudiant nazi s’écriait « Quand j’entends le mot Culture, j’enlève le cran d’arrêt de mon Browning », se référant à l’inanité de promotion culturelle dans un pays occupé, le nouveau ministre-président (N-VA) flamand pourrait déclarer que quand il entend le mot Culture, il «sort son « croc à phynances » » (Alfred Jarry).

Jan Jambon champion au jeuC’est que les dernières nouvelles venues du nord du pays font douter que la Culture figure bien parmi les attributions de l’ancien ministre fédéral de l’Intérieur, grand amateur de vidéo comme l’a démontré le débat sur sa déclaration de politique régionale au Vlaams Parlement (cf. un billet antérieur sur ce blog): l’annonce de la réduction de 8,47 à 3,39 millions (-60%) des subsides culturels flamands a mis en ébullition tout le secteur culturel flamand.

Jan Jambon n’est pas le seul ministre à sabrer de la sorte dans des subsides culturels: juste avant cette annonce forte, c’est le tout frais émoulu ministre flamand des Benjamin DalleMédias, Benjamin Dalle (CD&V), qui ava!t annoncé la suppression pure et simple du soutien public au Vlaams Journalistiek Fonds, une initiative lancée l’année dernière par son prédécesseur libéral et bruxellois Sven Gatz, qui l’avait dotée de 550000 euros, pour promouvoir l’enquête journalistique.

Le Vlaams Journalistiek Fonds était (est) une initiative commune du Département flamand de la Culture, de la Jeunesse et des Médias, de la Vlaamse Vereniging van Journalisten (VVJ) et de l’asbl Journalismfund.eu.

Cette dernière asbl est une initiative privée vieille d’une vingtaine d’années: elle portait à l’origine le nom de Fonds Pascal Decroos pour l’investigation journalistique. Elle avait été créée en souvenir d’un journaliste flamand décédé le 2 décembre 1997 à l’âge de 33 ans.  Depuis 1998, elle a distribué 3304987 euros en soutien à 671 projets, menés par 852 journalistes. Elle a sans doute inspiré le Fonds créé plus tard en Communauté française pour stimuler une investigation journalistique de plus en plus délaissée par les directions des médias, au sud comme au nord du pays.

Auparavant aussi, il y avait eu l’annonce d’une réduction drastique des moyens attribués à la VRT, doublées d’une injonction faite à la radio-télévision publique flamande de promouvoir le «canon flamand», entendez l’identité flamande.

Il y a donc un singulier paradoxe, dans le chef du nouveau gouvernement flamand, d’exiger une promotion de la Culture flamande, en lui retirant l’essentiel de son soutien financier. Comme s’il était possible de faire plus en en faisant moins?

À moins que le propos ne soit de concentrer les  maigres subsides restants sur des projets bien précis, comme l’a laissé entendre Jan Jambon? Tout cela paraît décidément cousu de câble blanc: on devine déjà quels projets et quelles institutions culturelles bénéficieront du soutien de ce gouvernement hyper-nationaliste. D’autant que l’investigation journalistique indépendante, elle, s’est simultanément vu pratiquement couper les ailes.

Cette situation relève aussi d’une certaine  ironie, si l’on s’en réfère à l’histoire du mouvement flamand, soutenu par des Fonds, d’inspiration chrétienne, libérale, et socialiste (Davidsfonds, Vermeleynfonds, Willemsfonds), dont l’activité principale était de soutenir la Culture flamande menacée par l’expansion du français. Pour rappel, la réforme constitutionnelle de 1970, qui a lancé le processus de fédéralisation du pays, satisfaisait la revendication flamande de création de Communautés culturelles. Et elle avait été précédée de la campagne flamingante contre l’université catholique francophone de Louvain, coupable de répandre et d’illustrer la Culture française, sur le Heilige Vlaamse grond.

Près de cinq décennies plus tard, c’est l’autorité flamande elle-même qui rompt le cou à cette autonomie culturelle. Ce n’est pas forcément rassurant, car la Culture, par essence, favorise la diversité des opinions. Et les milieux culutrels sont souvent contestataires. Est-ce cela qui inquiète tant Jan Jambon?

Avons-nous mérité cette « Elisabethmania »?


ElisabethLes aficionados de la famille royale auront passé toute leur matinée à regarder ou écouter les émissions spéciales, dégoulinantes de guimauve, consacrées par les chaînes publique et privée à l’anniversaire d’Elisabeth, fille aînée du couple royal, dont plus personne ne peut sans doute ignorer qu’elle célèbre son dix-huitième anniversaire, et qu’elle devient donc majeure.

Celles et ceux qui ne sont pas sensibles à cette brusque et un peu surannée « Elisabethmania » n’ont donc eu de choix que de se tourner vers les chaînes étrangères, pour échapper à l’ambiance empesée qui a marqué un événement autrement festif, pour tous les autres jeunes de cet âge, dont la préoccupation première est souvent de passer leur examen de permis de conduire, afin de marquer leur autonomie.

Cette préoccupation n’est sans doute pas première pour la jeune princesse. D’abord parce que d’autres responsabilités l’attendent… peut-être. Et puis parce que si elle veut se déplacer, des chauffeurs sont sans doute à sa disposition.

Quitte à doucher l’enthousiasme des commentateurs plus royalistes que le roi, il faut pourtant rappeler qu’il est un peu prématuré de décrire cette jeune personne comme « future reine des Belges ». Car, d’ici à son accession à la responsabilité éventuelle de cheffe d’Etat, bien des choses peuvent se passer. La plus dramatique, que nous n’évoquerons quà titre indicatif, serait qu’elle disparaisse avant son père, le roi Philippe. Idée sacrilège? Les contrats d’assurance sur la vie sont remplis d’hypothèses de ce type.

D’autres contingences pourraient empêcher son accession au trône de Belgique. La première, serait… qu’il n’existe plus de Belgique. Les partis indépendantistes flamands ne sont pas loin d’arriver ensemble à la moitié des sièges au Vlaams Parlement. Si un jour, ils l’atteignent, on ne donnerait plus cher du cordon sanitaire, qui tient le Vlaams Belang à l’écart de toute forme de pouvoir depuis bientôt trente ans. Rien ne dit non plus que l’indépendance de la Flandre l’emporterait, lors d’un référendum du type de celui qui s’est déroulé jadis au Québec, naguère et peut-être bientôt en Ecosse, et que la Catalogne n’a pu organiser de manière ordonnée.

Une autre hypothèse serait que la Belgique… ne soit plus une monarchie. « La Belgique a besoin de monarchie comme de pain », a souvent répété l’historien émérite liégeois, Francis Balace, fasciné par la monarchie belge, citant un aphorisme prononcé au XIXeme siècle. Mais la Belgique de plus en plus fédérale n’a plus rien à voir avec la Belgique unitaire des débuts, et qui sait, un jour, Flandre, Wallonie, plus Région bruxelloise et Région germanophone, pourraient décider d’un mode d’organisation de l’Etat sur le modèle de la Yougoslavie de Tito, avec une présidence de la République tournante?

Foutaises que tout cela? Peut-être. Comme l’hypothèse qu’Elisabeth, le jour venu, renonce au trône. Ou qu’on découvre dans son passé un élément l’empêchant d’accéder à la fonction de chef d’Etat. Du style fraude fiscale à grand échelle, adhésion à un parti rattachiste, ou autre cause dirimante.

Reste enfin la conjonction d’éléments (Elisabeth survit à son père, ou vit au moment de son abdication éventuelle; la Belgique existe toujours et est toujours une monarchie; la princesse est prête à assumer la fonction; et aucun obstacle ne se dresse sur sa route): voilà pourquoi on devrait dire qu’elle est non pas la « future reine des Belges« , mais la « future reine présomptive des Belges« . Tant il est vrai que, comme l’avait dit Albert Camus, « mal nommer les choses, c’est aujouter au malheur des gens ».

Pourquoi une majorité PS-MR est en cours d’élaboration en Wallonie


Or donc, à en croire d’éminents confrères spécialisés en politique fédérale et wallonne, vendredi dernier, sur La Première, de fortes réticences dans les bases socialiste et libérale constitueraient un problème de nature à freiner la mise en place d’une majorité PS-MR en Wallonie.

Je me garderais bien de remettre en cause la pertinence de l’analyse, mais tout de même, dès lors que le cdH a choisi la cure d’opposition (et que de critiques se seraient abattues sur Maxime Prevot si son parti avait fait acte de candidature au pouvoir, après sa déculottée électorale du 26 mai?), les hypothèses sont singulièrement réduites. Bien sûr, Thierry Bodson, le leader de l’interrégionale wallonne de la FGTB, continue à prôner une majorité PS-PTB-Ecolo, mais personne n’y croit. Notamment au PS, où aucune voix ne s’est élevée pour défendre cette hypothèse, a fait remarquer un des intervenants au débat de La Première, ce vendredi.

pexels-photo-1020315Donc, ne restent que deux hypothèses: l’alliance PS-MR en Wallonie, ouverte ou non à Ecolo. Manière de ne pas associer au pouvoir deux partis qui, quoi qu’en aient dit leurs dirigeants, et notamment le président du PS, Elio Di Rupo, dès le soir du scrutin, ont figuré parmi les battus de l’élection. Et de «mouiller» à nouveau les Verts dans une coalition où ils ne seraient pas indispensables, comme cela a déjà été le cas au niveau fédéral, en 1999, après la crise de la dioxine et le renvoi historique du CVP (devenu CD&V depuis lors) dans l’opposition, après plus de quatre décennies au pouvoir.

La perspective doit nourrir l’inquiétude chez Ecolo, d’où la nervosité de Philippe Defeyt, ce midi, au débat dominical de RTL-TVI. L’ancien coprésident des Verts a fustigé la décision «prématurée» du cdH de se mettre sur la touche, et le représentant du PS, Pierre-Yves Dermagne, a presque entonné le même refrain, ironie en plus, en rappelant que le cdH avait l’habitude de changer d’attitude. L’évocation du «tirage de prise» par l’ancien président humaniste, Benoît Lutgen, qui a conduit, sous la législature précédente, au remplacement de la majorité wallonne PS-cdH par une majorité alternative MR-cdH.

Les Verts pourront-il se permettre le luxe de refuser une participation à une majorité, alors que la thématique climatique, notamment, a pris de plus en plus d’importance, et qu’ils pourraient peser sur des décisions environnementales? Les plus pessimistes d’entre eux rappelleront l’expérience du passé: quand Ecolo n’est pas indispensable à une majorité, son poids devient très relatif. Et les décisions prises sous son influence (la sortie du nucléaire par exemple), sont rapidement annulées, une fois qu’ils sont renvoyés dans l’opposition. Car bien sûr, leurs électeurs, alors, ne leur pardonnent rien au scrutin suivant.

Le débat risque d’être chaud, entre «réalos» et dogmatiques, chez Ecolo, si PS et MR proposent l’ouverture de leur majorité. Il ne s’en manquera pour relever que, si les Verts acceptent la combinaison, l’opposition sera réservée aux seuls cdH et PTB. Et que pour les humanistes, l’occasion sera rêvée de se refaire une santé, en récupérant notamment des électeurs passés sous la bannière écologiste.

Pour le reste, PS et MR… ne sont pas aussi opposés qu’on veut bien le dire. En témoigne la négociation discrète qui vient de se produire en région verviétoise, où les deux partis se sont attribué les présidences d’intercommunale de manière impérieuse, puisque la section de Verviers-ville du MR a dû remiser ses exigences sur la présidence de l’intercommunale hospitalière.

Et puis, en province de Liège et en province de Hainaut, les deux provinces wallonnes les plus peuplées, PS et MR sont associés au pouvoir, depuis plus de trois décennies en province de Liège, sans que cette alliance soit décrite comme contre nature.

Alors, hors argument recevable sur le revers électoral, qu’est-ce qui empêcherait la reproduction de pareille majorité au niveau wallon? Une pincée de «concertation mosane» pour calmer le ban syndical; peut-être la mise à l’écart d’un ministre aussi clivant que le libéral hervien Pierre-Yves Jeholet; et les virulentes dénonciations de la campagne électorale s’effaceraient rapidement derrière un de ces «grrrrrands accord», célébrés naguère par feu Michel Daerden, au terme d’une soirée électorale bien arrosée, sur RTC, la télé régionale de Liège-Huy-Waremme.

Tout serait sans doute déjà en passe d’être réglé, s’il n’y avait l’enjeu fédéral, et le casse-tête bruxellois. Car à Bruxelles, Ecolo est sorti des urnes en deuxième position, derrière le PS, mais devant le MR. Tandis que dans le collège électoral flamand, son parti-frère, Groen, sortait en tête. Les Verts sont donc incontournables du côté francophone, sauf à imaginer une improbable association entre le PTB, le PS et le MR ou Défi. Mais un éventuel accord entre le PS et eux ne suffirait pas à dégager une majorité. Resterait dès lors à ouvrir les discussions à Défi… ou au MR. Côté flamand, entre-temps, écologistes, socialistes et…libéraux n’ont pas tarder à s’accorder.

Suivant le vieux principe que tout est dans tout, indispensable à Bruxelles, Ecolo pourrait donc s’imposer au niveau wallon avec plus de poids que son résultat arithmétique pourrait lui valoir.

Reste le fédéral, où là, une alliance des socialistes et des libéraux pourrait rassembler les deux familles politiques les plus importantes du pays… à condition que les socialistes flamands, laminés le 26 mai, ne s’associent pas à la démarche. Mais resterait encore à élargir l’attelage au CD&V. Ou alors convaincre la N-VA d’entrer dans la danse. Même si le PS donne des boutons à Bart De Wever….

Hommage à un grand confrère flamand ignoré des médias francophones / Hulde aan een grote Vlaamse collega die de Franstalige media niet kennen


Il n’est pas grand en taille mis il est énorme par le talent. Il a risqué plus d’une fois sa vie dans des pays en guerre, et il a parcouru le monde entier. À la VRT (Vlaamse Radio en Televisie) où il travaille depuis pas loin de trois décennies, son nom est devenu un nom de programme. Et la semaine dernière, il a été fait docteur honoris causa de la VUB (Vrije Universiteit Brussel), en même temps que la journaliste russe Elena Milashina qui publie ses articles critiques dans la Novaïa Gazetta, gagnante en 2009 du prix Alison Des Forges de Human Rights Watch, recevait la même distinction auprès de l’Université Libre de Bruxelles (ULB).

Elena Milashina a été interviewée par plusieurs médias francophones, et c’est mérité. Mais il m’est difficile de comprendre pourquoi Rudy Vranckx, lui, est passé totalement inaperçu.

« Rudi Vranckx est considéré comme l’un des journalistes belges et correspondants de guerre les plus estimés de sa profession. Le journaliste de la VRT doit sa notoriété à la façon dont il couvre les conflits internationaux : historien de formation, il s’attache à fournir un éclairage objectif et humain sur les raisons qui poussent les nations à provoquer des conflits meurtriers  » a expliqué l’ULB.

J’ajouterai que sa notoriété ne lui a pas tourné la tête et qu’il est resté le journaliste conscient de sa valeur mais modeste, qui faisait partie du conseil de direction national d’une AGJPB encore unitaire que je présidais de 1995 à 1999.

Il est l’honneur du journalisme télévisé flamand, et l’est aussi de la presse belge.

* * *

Dat groot is hij niet maar met zijn talent is hij reuzachtig. Meer dan eens heeft hij zijn leven in oorlogszonen geriskeerd en hij heeft de wereld meermals doorgekruisd. Bij de VRT waar hij nu al bijna dertig jaar werkt is zijn familienaam een programma naam geworden. En verleden week werd hij tot doctor honoris causa van de Vrije Univesiteit te Brussel genoemd , terwijl de Russiche journaliste Elena Milashina die haar kritische stukken in de Novaïa Gazetta publiceert en die in 2009 de Alison Des Forges prijs va Human Rights Watch won, dezelde eer kreeg bij de Université Libre de Bruxelles.a

Elena Mishima werd verdiend door verschillende Franstalige media geïnterviewd maar ik kan moeilijk begrijpen waarom Rudy Vranckx bij de gelegenheid total onbemerkt bleef.

« Rudi Vranckx wordt in het beroep beschouwd als één van de meest gerepecteerde Belgische journalisten en oorlogskorrespondenten. De VRT journalist dankt zijn beroemdheid aan de manier waarop hij internationale conflicten dekt: als geleerde historicus wil hij objectief uitleggen waarom sommige naties bloedige conflicten veroorzaken » verklaarde ULB.

Ik zal er bij toevoegen dat zijn beoemdheid zijn Koop niet deed draaien en dat hij nog altijd de journalist bewust van zijn waarde maar bescheiden die deeluitmaakte van de directieraad van de toen nog unitaire AVBB die ik van 1995 tot 1999 voorzat.

Hij is de ere van de Vlaamse Televisie, en hij is het ook van de Belgische pers.

Les regrets de Bruno Dayez et non ceux de Marc Dutroux


En termes commerciaux, on dirait qu’il y a tromperie sur la marchandise. «Marc Dutroux va écrire une lettre aux parents de ses victimes» a-t-on annoncé la semaine écoulée. La phrase a déjà déclenché des torrents de commentaires, sur la sincérité ou non des regrets que l’assassin de Julie et de Mélissa, d’An et Eefje, mais aussi, ne l’oublions pas, de son complice Bernard Weinstein, pourrait formuler.

Marc Dutroux 2017Le titre de l’article du Vif, dans lequel le nouvel avocat du «monstre de Marcinelle» a manifestement conservé ses entrées, même si sa chronique judiciaire en a été brutalement éjectée, il y a quelques années, entretient la même ambiguïté: «Dutroux: « bientôt une lettre aux parents des victimes »» peut en effet laisser supposer que le détenu le plus haï de Belgique se prépare à prendre la plume.

Ce sera une «lettre à quatre mains», avait-on dit cette semaine, ce qui relativisait déjà la portée des éventuels regrets de Dutroux. Quand on lit bien l’interview de Bruno Dayez par Thierry Denoël, dans le Vif, on s’aperçoit que ce ne sera pas le cas:  «Bruno Dayez annonce (…) qu’une lettre sera bientôt envoyé aux victimes ou aux parents de victimes , dans laquelle il exprimera, pour Marc Dutroux et avec son aval, les remords que celui-ci éprouve par rapport à ce qui s’est passé en 1996» écrit notre confrère. C’est donc bien l’avocat qui tiendra la plume. Pour s’exprimer au nom de son client? Le côté manipulateur de ce dernier a déjà souvent été évoqué. Et s’il ne signe pas la lettre, dans quelle mesure l’engagerait-elle, lui?

Pour nourrir des remords par rapport à des actes posés, il faut par ailleurs d’abord reconnaître ces actes. «Il me reproche de ne pas contester certains faits dont il a été  jugé coupable» précise Bruno Dayez, interrogé sur la réaction de Dutroux à son précédent ouvrage, déjà évoqué sur ce site, qui réclamait la remise en liberté du quintuple assassin.

«Il a sa vérité qui, comme pour beaucoup de condamnés, ne correspond pas forcément à celle du jugement dont il a fait l’objet» poursuit l’avocat. La banalisation du propos noie la réalité du dossier: les faits contestés par Dutroux, et pour lesquels il a été condamné, c’est notamment le martyre de Julie et Mélissa, enfermées dans la cage machiavélique qu’il avait aménagée dans la cave de sa maison de Sars-la-Buissière, et qu’il a en vain tenté d’imputer à son ex-épouse, Michèle Martin, qui les y aurait laissées mourir de faim, pendant que lui, déjà, était derrière les barreaux. Si c’est toujours cela «la vérité» de Dutroux par rapport au jugement qui l’a condamné, inutile de rédiger à sa place une lettre de regrets hypocrites!

Le vrai propos de Bruno Dayez, derrière cette annonce médiatique, c’est de remettre en valeur son combat – ses détracteurs diraient: de se remettre en valeur, en évoquant son combat – contre la détention perpétuelle, qu’il veut abolir, et pour laquelle il espère «faire cause commune» avec l’ancienne garde des Sceaux française, Christiane Taubira, récemment honorée d’u doctorat honoris causa par l’ULB, qui a fait beaucoup moins parler de lui que celui attribué par Ken Loach.

L’aveu le démontre: Bruno Dayez se sert donc à nouveau du cas Dutroux pour tenter de faire progresser une cause basée sur une vue rousseauiste de l’homme, naturellement bon. Ne lui en déplaise pourtant, il est des criminels irrécupérables, que l’on condamnait jadis à la peine de mort, heureusement abolie en Belgique comme dans de nombreux pays, mais qu’on ne peut laisser vivre en liberté. Dutroux est de ceux-là, et la seule perspective raisonnable et acceptable et de le laisser finir ses jours en prison, n’en déplaise à son avocat, qui n’est sans doute pas son dernier avocat. Cette détention doit certes se dérouler dans des conditions décentes, pour lesquelles Bruno Dayez a le devoir et le droit de se battre. Mais choisir ce dossier pour mener son absurde combat abolitionniste, c’est à la fois erroné et indécent

Relire le passé avec les lunettes du présent


Leopold_IILe drame de Charlottesville, provoqué non par une agressivité «dans les deux camps» comme l’a affirmé le président des États-Unis, Donald Trump, mais par la haine nourrie par une extrême-droite nazifiante, xénophobe et raciste, qui abuse de la notion même de liberté d’expression, a conduit la ville de Baltimore à retirer nuitamment des statues célébrant la mémoire des soldats confédérés, sans doute au motif que ces monuments encourageaient le racisme actuel. D’autres cités états-uniennes ont pris le relais, et ont retiré du paysage le souvenir de généraux sudistes, au nombre desquels Robert Lee, bien connu des cruciverbistes, général en chef des armées du sud. Et dans la foulée, des voix s’élèvent, en Belgique, pour postuler le retrait des statues de Léopold II, deuxième roi des Belges, mais surtout premier souverain de l’État libre du Congo, en raison des crimes commis dans ce grand pays sous son règne.

Tout cela procède d’une lecture erronée ou incomplète de l’Histoire, comme l’ont rappelé Jean Quatremer, tout d’abord, dans une chronique documentée, puis, plus récemment, l’historien Pierre-Luc Plasman (UCL) et le politologue Pierre Verjans (ULg) dans un débat de circonstance sur La Première.

Le piège classique est de relire le passé avec les lunettes du présent, en faisant intervenir des notions qui n’avaient pas cours à l’époque des faits évoqués, ou à le peindre en noir et blanc (sans jeu de mots par rapport aux problèmes évoqués), en posant une frontière infranchissable entre «les bons» et les «méchants», au nombre desquels les soldats et généraux sudistes en général et Robert Lee en particulier, et Léopold II, souverain de l’État indépendant du Congo.

Robert LeeOr, comme l’a rappelé Jean Quatremer, Robert Lee, contrairement à ce que sa responsabilité militaire durant la guerre de Sécession pourrait laisser imaginer, était anti-esclavagiste et partisan de l’Union. Au point que le président nouvellement élu des États-Unis, Abraham Lincoln, avait pensé lui confier le commandement des troupes de l’Union. Mais «de toute la guerre, l’un des événements les plus malheureux pour le Nord fut l’entrée de la Virginie dans la Confédération,  signalaient Carl Grimberg et Ragnar Svanström, dans leur Histoire universelle publiée, il y a bien longtemps déjà par les éditions Marabout. Robert Lee était avant tout Virginien (…) Il quitta l’armée de l’Union, devint commandant en chef des troupes virginiennes, puis, en 1862, des forces réunies du Sud». Pour affronter Ulysses S. Grant, lui aussi familier des cruciverbistes, appelé plus tard à la présidence des États-Unis.

Abraham Lincoln 16th President of the United StatesPeut-être l’ancien commandant en chef des troupes nordistes n’aurait-il jamais occupé la Maison-Blanche si, le 14 avril 1865, il avait accompagné le président Abraham Lincoln au théâtre, où il allait tomber sous les balles de John Wilkes Boot? L’assassin avait en effet prévu de poignarder le général après avoir abattu le président, mais Grant, à la dernière minute, avait renoncé au spectacle. Lincoln  mourait donc dans une gloire éternelle, due essentiellement à l’abolition de l’esclavage sur le territoire états-unien. Là pourtant aussi, la légende prend des libertés avec l’Histoire. Car, comme l’a rappelé Jean Quatremer, Abraham Lincoln n’était pas forcément décidé à abolir l’esclavagisme, lors de son élection à la présidence en 1860. Et il aurait même songé, pour régler le problème sans remettre en cause son fondement, à transporter ailleurs la population noire des États-Unis. Avant d’en arriver à la conclusion que la seule solution réaliste était de mettre fin à l’esclavagisme. Sans, on l’a vu à Charlottesville, un siècle et demi plus tard, éradiquer le racisme.

Quant à Léopold II, ce roi «entre génie et gêne» comme l’ont titré Vincent Dujardin, Valérie Rosoux et Tanguy De Wilde, dans un ouvrage monumental et remarquablement documenté paru il y a quelques années, on ne peut nier les exactions qui se sont commises sous son règne dans l’État indépendant du Congo. Mais on ne peut non plus oublier que les campagnes menées contre lui, essentiellement dans les pays anglo-saxons, à la fin du XIXeme siècle, l’ont été sur base d’un témoignage pratiquement unique, largement relayé par des auteurs à succès, au premier rang desquels Mark Twain. Et sans mettre en doute la sincérité de la plupart des dénonciateurs du deuxième roi des Belges, on n’écartera non plus l’idée que ce concert de critiques venait essentiellement d’un Royaume-Uni dont les pratiques coloniales -rappelons pour mémoire la création des premiers camps de concentration en Afrique du Sud, lors de la guerre des Boers- n’avaient guère à envier à celles des colons belges. Et dont les gouvernants se rendaient peut-être compte qu’ils avaient été bernés par le roi d’un petit pays, qui, au congrès de Berlin, en 1885 s’était arrogé un immense territoire, dont on commençait à s’apercevoir qu’il constituait un «scandale géologique»…

Le recul doit permettre une évaluation plus sereine des événements du passé. Et, comme l’ont signalé les participants au débat de La Première, d’un échange de vues avec des historiens d’autres horizons, afin de croiser les perspectives historiques: il n’est pas sans intérêt, tout de même de constater aujourd’hui qu’en République Démocratique du Congo, il s’en trouve beaucoup pour faire de Léopold II le créateur d’un pays, dont le tracé des frontières n’a pas changé depuis 1885, puis auquel le général puis maréchal Mobutu, quatre-vingts ans plus tard, a donné une identité nationale…

Mais afin de confronter les perspectives historiques, faut-il d’abord connaître l’Histoire. Et, sur ce plan, l’abandon de l’Histoire, ou sa réduction à la portion congrue dans les programmes d’enseignement du primaire et du secondaire, risque, à terme, de priver la Belgique francophone d’historiens patentés.

Comme je l’avais déjà souligné sur ce blog, à l’occasion de la création difficile du «cours de rien» dans le primaire, le rétablissement de l’Histoire aurait permis de rencontrer les préoccupations des promoteurs de ce cours destinés à faire mieux comprendre aux jeunes la société dans laquelle ils vivent. Puisque cette société est elle-même le produit d’un passé aux sources multiples, européennes et extra-européennes. Sans doute était-ce trop simple? Ou l’aveu de l’échec d’une politique par le retour en arrière trop difficile?