Une solidarité propre aux journalistes

Une solidarité propre aux journalistes


Il a été (évidemment) question du conflit aux Édition de l’Avenir, ce samedi, à l’assemblée générale de l’Association des Journalistes Professionnels (AJP). Le conflit social, toujours en cours, et surtout la manière exemplaire dont les journalistes du groupe l’ont mené (et continuent à le faire) a été saluée, notamment par le vote unanime d’une motion de soutien.

Le vote de cette motion a traduit la solidarité de tou(te)s les journalistes francophones et germanophones, quel que soit le média pour lequel ils ou elles travaillent,  pour vote-de-la-motion-de-soutienleurs consœurs et confrères confrontés à une vague de licenciements dont les effets restent à mesurer. Il reflète aussi une spécificité d’une profession, que les organisations syndicales classiques ont décidément grand peine à prendre en compte.Le conflit aux Éditions de l’Avenir a effectivement été marqué, ces derniers jours, par la dénonciation unilatérale par les organisations syndicales de l’accord de coopération qui les liait, depuis une bonne dizaine d’années, à l’AJP et à la société des rédacteurs (SDR). Ce front commun, forgé lors d’un précédent social, avait permis, à l’époque, de limiter les dégâts. Il n’avait pas fonctionné sans heurts, mais avait tenu bon jusqu’ici.Pourquoi a-t-il pris fin?Un plan social aussi brutal que celui mis en œuvre par Nethys aux Éditions de l’Avenir crée inévitablement des tensions en interne.

Mais la restructuration d’un journal a des aspects spécifiques, que les deux organisationssyndicales en lice n’ont pu, ou n’ont voulu, prendre en compte, dans un débat pollué dès le départ par la proximité de l’une d’entre elles, avec les dirigeants de l’actionnaire principal.

La portée du débat politique et médiatique engagé sur le sort des Éditions de l’Avenir a Motion de soutienainsi manifestement échappé aux responsables syndicaux en charge du dossier.

«La restructuration de NLMK à Clabecq suscite elle aussi pas mal de remous» a expliqué l’un d’entre eux. Le constat est exact. Mais les causes de ces remous sont différentes. Dans ce cas-ci, c’est la combativité des sidérurgistes, que j’ai bien connue lorsque je couvrais la restructuration de la sidérurgie liégeoise, qui fait déborder le conflit du cadre strict des entreprises concernées. Mais lectrices ou lecteurs de journal ont avec leur quotidien une relation personnelle voire philosophique avec son quotidien, qu’ils n’ont pas avec la canette de boisson achetée dans leur grande ou moyenne surface habituelle ou avec leur voiture.Il y a de nombreuses années, j’avais visité l’usine de Wolfburg, en Allemagne, siège central de Vokswagen, où on m’avait montré l’emboutissement de tôles à flans soudés (c’est-à-dire une tôle dont l’épaisseur varie selon les endroits où on la mesure) dont j’avais assisté à la production, quelques heures auparavant, en région liégeoise. Le service de communication de Cockerill-Sambre, à l’époque, avait parfaitement fait son travail. Mais ce constat ne m’a pas poussé, pour la cause, à changer de marque de voiture. Et quand j’achète une canette, je ne vérifie pas si l’acier dont elle est faite a été produite à Liège, à Charleroi, à Gand, à Fos-sur-mer ou en Chine. Essayez, par contre, de convaincre une lectrice ou un lecteur de quotidien de changer de journal: il vous faudra des trésors d’imagination pour vaincre sa réticence!

De même si l’existence de «listes noires» est évoquée dans tous les graves conflits sociaux, elle est le plus souvent évoquée pour dénoncer les risques pris par des délégués ou par des travailleurs particulièrement engagés pour défendre l’emploi de leurs collègues.Dans le cas d’un journal, et plus précisément des Éditions de l’Avenir, elle traduisait la volonté potentielle de l’actionnaire de se débarrasser de journalistes particulièrement indépendants. Si l’existence de cette liste n’a pas (bien entendu) pas été confirmée, une allusion (indirecte) y a été faite par Stéphane Moreau lui-même: en conseil d’administration d’Enodia, le nouveau nom de Publifin, le patron de Nethys a avoué que désormais, il n’oserait plus licencier un(e)s seul(e) journaliste qui avait traité le dossier, sans être accusé de vouloir régler ses comptes.

Les motifs de l’engagement particulier des journalistes dans le conflit aux Éditions de l’Avenir a ainsi échappé aux syndicats. En témoigne notamment la manière dont ils ont ignoré volontairement une motion unanime du personnel réclamant la sortie du groupe du périmètre de Nethys. Bel exemple de démocratie syndicale, et en même temps témoignage éclatant de leur volonté de traiter la restructuration comme n’importe quelle restructuration! La préoccupation de voir Nethys assumer la responsabilité des dégâts qu’il cause était légitime; le rejet, par exemple, de toute hypothèse de «portage» par la Région wallonne, montre l’étroitesse de la réflexion syndicale sur le volet sociétal du conflit.

La défense obstinée de leurs droits par les journalistes portait sur la nature même du quotidien, et ce qui est remarquable aux Éditions de l’Avenir, c’est que les autres catégories du personnel, tout aussi attachées à leur produit, l’ont bien ressenti: des employé(e)s ont demandé, et obtenu, l’accès à la dernière assemblée générale des journalistes, organisée par l’AJP. Pour (enfin) être bien informés des derniers développements du dossier? Ou parce qu’ils étaient bien conscients que c’est à l’action des journalistes qu’ils devaient l’augmentation de 100 euros bruts par mois (cf. un billet précédent sur ce blog) pour tou(te)s les partant(e)s en RCC (régime de chômage avec complément d’entreprise), concédée par la direction aux syndicats au moment du seul jour de grève des journalistes. Espérant, en vain, désamorcer leur mouvement, heureusement conclu le dimanche suivant.

On ne peut exclure que cette perte d’audience des syndicats aux Éditions de l’Avenir ait provoqué leur raidissement. Ce n’est pas la seule entreprise, hors secteur médiatique, où ils sont pourtant confrontés à des organisations auxquelles des professionels d’un secteur font plus confiance pour défendre leurs droits. «Des organisations corporatistes», dénoncent-ils, dans une invective qui sent à la fois le médiéval et le soufre: les mouvements fascistes des années 30, du fascisme mussolinien au régime de Vichy prônaient le retour aux corporations.

L’injure est l’arme des faibles. Entre-temps, les syndicats autonomes de conducteurs de train ont réussi à s’imposer dans le débat social, au sein de la SNCB. Et chez Ryanair, on a vu la CNE bruxelloise prendre le pas des associations de pilote, tandis que le Setca restait à l’écart, au point de ne pas appuyer les grèves qui y ont imposé la négociation sociale à un patron aussi dure que Michael O’Leary.

Aux Éditions de l’Avenir, les syndicats ont, involontairement je l’espère, joué exactement la partition que Stéphane Moreau attendait d’eux. C’est incontestablement un recul. On n’en rejettera pas le bébé avec l’eau du bain pour la cause: les organisations syndicales sont et restent des acteurs essentiels de la défense des droits et du dialogue social. Mais quand leur appareil songe aussi, voire d’abord, à se défendre lui-même, ils perdent de leur crédibilité.

Cela n’échappe pas à des journalistes, habitués à la critique. Qui savent que leur union professionnelle comprend leurs préoccupations et défend leur cause. Et où ils trouvent la solidarité de celles et ceux dont ils sont habituellement des concurrents.

Irresponsabilité en cascade


La responsabilité en cascade est un principe bien connu des journalistes belges, qui, depuis l’adoption de la première Constitution, en 1831, protège la liberté de la presse, en posant que «si l’auteur est connu ou domicilié en Belgique», ni l’éditeur, ni l’imprimeur, ni le distributeur de journaux (à l’époque, c’était la seule forme de presse), ne pourront être poursuivis. En 1993, c’est un vertu de ce principe de droit que l’hebdomadaire «Charlie Hebdo» sera bloqué dans notre pays, pour avoir titré «Le roi des cons est mort», à l’occasion du décès du roi Baudouin, le 31 juillet. Les autorités politiques et judiciaires de l’époque n’avaient pas le sens de l’humour, et n’avaient peut-être pas perçu l’allusion aux blagues belges qui circulaient à l’époque en France.

Pourquoi cette évocation? Parce que la dégradation du climat social dans notre pays, et singulièrement en Wallonie, me semble procéder d’une… irresponsabilité en cascade, à laquelle personne ne semble plus échapper.

Grève au finishOr donc, les cheminots en grève, sauvage puis couverte par leurs syndicats, depuis mercredi dernier, viennent de déposer un nouveau préavis de grève, pour ces mercredi, jeudi et vendredi. Avec une revendication inchangée: le retrait de la décision de mettre en relation l’octroi de leurs jours de crédit aux journées de travail effectivement prestées.

Cette  revendication est d’autant plus difficile à faire passer dans le grand public, que, dans le privé, cette liaison entre récupérations et prestations est automatique dans tous les secteurs. Mais aussi parce que, depuis dimanche, on sait que les cheminots ont accepté cette liaison pour le passage de leur semaine de travail de 40 à 38 heures, mais pas pour la réduction de leur durée hebdomadaire de travail de 38 à 36 heures: le secrétaire général de la CGSP-Cheminots, Michel Abdissi, n’a en tout cas pas contredit l’ancien patron de la SNCB, Étienne Schouppe, sur ce point, dimanche, sur le plateau de «Ce n’est pas tous les jours dimanche» sur RTL TVI!

Les cheminots peuvent encore se faire comprendre des usagers, quand ils disent se battre pour le maintien d’un service public de qualité sur le rail. Ils n’en jouent pas moins un jeu dangereux: comme l’a rappelé le nouveau ministre MR de la Mobilité, François Bellot, la Belgique n’a obtenu qu’une exception limitée dans le temps au principe de libéralisation du rail dans notre pays, à la condition de démontrer que la solution nationale est plus efficace que la libéralisation.

Les cheminots expliquent à juste titre qu’ils ont déjà fait preuve d’un effort notable de productivité ces dernières années. Mais la paralysie prolongée du rail, wallon en tout cas, ne plaide pas en leur faveur. Et si plus aucun obstacle ne s’oppose à la libéralisation, ce ne sont pas tant des acteurs privés qui débouleront chez nous, comme ceux que le ministre Open vld de la Coopération, Alexander De Croo a évoqués de manière provocatrice… et donc très peu responsable, évoqués aujourd’hui. Mais des transporteurs, type la SNCF et la Deutsche Bundesbahn, voire les NS (Nederlandse Spoorwegen), tout aussi publics que notre paralysée SNCB.

Bus du TecLes chauffeurs du TEC, qui vont à nouveau débrayer ce mercredi, auront plus de difficultés à se dépeindre comme d’aussi rigoureux défenseurs du transport public, tant leurs grèves à répétition leur ont donné l’image, depuis des années, de gréviculteurs prêts à démarrer pour un oui ou pour un non.

Le mouvement a été initié par le TEC de Liège-Verviers, où on évoquait, ce mardi, la possibilité de prolonger la grève de ce mardi sans doute jusqu’à la fin de semaine. Cela ne redorera pas son blason: il y a plus de vingt ans déjà que les relations sociales sont parties en quenouille au TEC Liège-Verviers, et rien ne semble en mesure de les rétablir durablement.

Tout cela pose, mais pas là uniquement, la question de la gestion syndicale en elle-même. Je l’ai déjà exprimé en un précédent billet, un(e) leader syndical(e) est là, d’abord et avant tout, pour porter les revendications de ses mandataires. Et, parfois, pour déclencher une grève, arme ultime afin de débloquer une situation. Mais la responsabilité syndicale est aussi d’analyser la situation. De savoir jusqu’où on peut faire triompher le point de vue de ses mandataires. De se rappeler qu’un accord est toujours fait de compromis de part et d’autre. Et de pouvoir arrêter une grève quand elle cesse de servir l’objectif fixé.

Négocier un pré-accord, puis annoncer qu’on le présentera à «la base», mais qu’on ne le défendra pas, ne témoigne pas d’un grand sens des responsabilités. Car soit on estime qu’on a atteint dans ce pré-accord le maximum de ce qu’on pouvait espérer, et il faut alors aller l’expliquer. Soit on se rend compte qu’il reste encore une marge de progression… et on ne conclut pas un pré-accord. Présenter un pré-accord à «la base» sans le défendre, c’est paver la voie à un rejet, derrière lequel il est ensuite facile de s’abriter. On y gagne rarement en crédibilité.

Dans le dossier des cheminots, le retrait de la circulaire contestée de la direction semble être devenu un enjeu plus symbolique qu’autre chose. Difficile, dans ces conditions, attendre que les choses bougent encore.

Au TEC, c’est plus simple: aucune revendication spécifique ne semble avoir été invoquée: le mouvement de grève annoncés, outre le volet de confort qu’il contient, relèverait alors du bras-de-fer engagé par la CGSP et le gouvernement Michel. Qu’une grève ait, par nature, quelque chose de politique, ne doit pas surprendre; qu’elle ait une portée exclusivement politique est déjà plus discutable. L’exercice, en tout cas, est risqué: le puissant syndicat britannique des mineurs s’est laminé, en tentant de faire reculer une jeune Première ministre, dont les leaders syndicaux n’avaient pas compris qu’elle allait s’attirer le surnom de «dame de fer».

Un conflit social, je le répète, se conclut nécessairement par un compromis, où tout le monde est gagnant… ou perdant selon les points de vue. Le raisonnement vaut aussi pour le camp patronal, ou politique.

La direction de HR-Rail savait pertinemment bien qu’en appliquant une décision contestée par les syndicats après son adoption en commission nationale paritaire, en décembre dernier, elle risquait de provoquer un incendie social. Qu’elle n’ait, en l’espèce, apparemment pas préparé de position de repli semble, là aussi, singulièrement irresponsable.

Et que dire alors des acteurs du conflit dans les prisons? Côté syndical, l’encadrement du mouvement ne dégage pas une impression de maîtrise particulière. Mais on ose espérer que le ministre CD&V de la Justice, Koen Geens, n’a pas cru éteindre l’incendie, quand il a annoncé hier avoir signé un accord avec «trois syndicats sur quatre» et donc qu’il n’y avait plus matière à négociation! Que cet accord soit rejeté à plus de 90% dans les établissements pénitentiaires wallons est un fait dont le ministre ne peut pas ne pas tenir compte, d’autant que la représentativité du gouvernement  dont il fait partie est tout à fait déficitaire en Wallonie. Son annonce, dans ce contexte, manquait, elle aussi, singulièrement de responsabilité!

Koen Geens s’est déclaré prêt, encore, à rencontrer les leaders syndicaux de la FGTB et de la CSC. Mais pour qui leur dire, encore?

Reste, en dernier recours, une solution responsable, quand plus rien ne paraît pouvoir sortir une négociation de l’impasse: changer le niveau et les acteurs de la discussion. Allo, Charles Michel, Marc Goblet, ou Marie-Hélène Ska?

Sans un statut social fort des journalistes, c’est la qualité de l’info qui est en danger!


Nous l’avons déjà signalé, mais de manière incise, dans un billet précédent, très lu, sur l’éthique journalistique. Mais il n’est pas inutile de revenir sur le sujet, car il est grave: le statut social des journalistes est à nouveau menacé en Belgique, et, on ne le dira jamais assez, sans des conditions de travail décentes des journalistes, il ne peut être question ni de qualité de l’information, ni de prise en compte sérieuse de la déontologie journalistique.

Ce n’est rien moins qu’un bain de sang social qui s’annonce dans la presse en Belgique. Jugez plutôt: à l’agence Belgale licenciement brutal de 9 membres du personnel (dont 5 journalistes) a été annoncé cette semaine. Les motifs invoqués sont classiques: ils évoquent « la mutation« , « irréversible » et « résolument moderne » (sic) à laquelle l’Agence doit faire face. Le discours n’abusera personnne: il s’agit, une nouvelle fois, de compression des coûts, au détriment du personnel. Et on peut déjà en prévoir la conséquence: une défaillance encore plus grande de l’Agence dans sa couverture de l’actualité, spécialement dans le sud du pays. Étant donné le rôle central de l’agence Belga dans la diffusion de l’information, c’est toute la presse belge, en fait, qui va en être affectée. Et ce dans un contexte où les grands agences de presse nationales ou internationales, comme l’AFP par exemple, confrontées à l’explosion du Web, se préoccupent de plus en plus d’immédiateté et de moins en moins de qualité de l’information. Le personnel de Belga a réagi avec le vote, à l’unanimité, d’une motion de défiance vis-à-vis de la direction de l’information de l’Agence ainsi que le dépôt d’un préavis de grève à titre conservatoire. Le personnel exige en tout cas le respect des droits des collègues licenciés ainsi qu’une concertation sur le fonctionnement de la rédaction.
Chez Sudpresse, 35 personnes devraient quitter le groupe, sans qu’on sache à l’heure présente combien de journalistes sont concerné(e)s. Mais il y en aura nécessairement: l’évolution des métiers, dans la presse écrite, fait que la rédaction est devenue le service numériquement principal. Il sera donc nécessairement amputé. Là, les motifs invoqués sont économiques : augmentation des coûts, baisse des recettes, détérioration de la rentabilité alors que l’entreprise doit investir dans de « nouveaux outils« : entendez sans doute, le multimédia, la nouvelle vache sacrée des patrons de presse. Par parenthèses, Sudpresse fait partie du groupe Rossel, qui, soucieux d’économies chez nous, a trouvé les fonds nécessaires pour racheter des quotidiens français du groupe Hersant, de l’autre côté du Quiévrain. Où donc est l’erreur???

En Flandre, ce n’est pas plus rose: plus d’une centaine d’emplois sont menacés.  2 à TV Limburg, 8 à TV Oost, 12 à Rob-tv, 4 à Focus-WTV, 20 (dont 15 journalistes) à VT4, 28 à VTM, 3 ou 4 chez Think Media (éditeur e.a. de P-magazine), et 25 chez Concentra (Gazet van AntwerpenHet Belang van Limburg). Sanoma a annoncé la suppression des magazines Goedele et Glam*It,  » l’optimalisation » (et quand il s’agit d’annoncer des mesures socialement ravageuses, le langage patronal se fait toujours très imagé!!!!) de Vitaya et le regroupement en une seule rédaction nationale de Feeling et de Gael. 17 collaborateurs sont ici concernés, francophones et néerlandophones.

Et comme si tout cela ne suffisait pas, voici maintenant que c’est la pension complémentaire des journalistes qui est menacée par le projet de réforme à la hussarde, introduit par le très libéral ministre responsable, Vincent Van Quickenborne (Open VLD) qui, dans sa frénésie réformatrice, n’a peut-être pas pris le temps de bien étudier le dossier.

Pour les journalistes salarié(e)s, cela représente une perte de quelque 33% en fin de carrière. Mais le plus incroyable est que la suppression de la pension complémentaire, voulue par Vincent Van Quickenborne, ne fera réaliser… aucune économie à notre système de pensions.

Les pensions des journalistes professionnel(le)s, en effet:

• ne sont en aucun cas concernées par un « allongement des carrières » : les carrières des journalistes professionnels ont toujours été calculées sur 45 ans. Elles sont donc déjà alignées sur le régime général.

• sont financées par le secteur même et par les intéressés : des cotisations sociales supplémentaires et obligatoires (à l’Office des pensions) financent un complément de pension, équivalent en cas de carrière complète à un supplément de 33 %. Ces cotisations s’élèvent à 2 % du salaire brut du journaliste à charge de l’employeur, et à 1 % à charge du journaliste professionnel, tout au long de sa carrière.

L’Etat fédéral ne finance donc pas ce complément de pension. Il n’y aura pas d’économie budgétaire découlant de cette mesure !

La seule subvention est historique et provient actuellement des Communautés (depuis 1989, lorsque les aides à la presse ont été communautarisées). La Communauté flamande verse chaque année 54.000 €, la Communauté française 44.000 €. Ces montants ont été prévus depuis l’origine du système pour financer les premières pensions (parties de carrières avant l’obligation de cotiser en 1971) et font partie de l’aide à la presse.

Par surcroît, il y a actuellement bien plus de cotisants dans le système que de bénéficiaires : le nombre de journalistes professionnels admis au titre a doublé ces 20 dernières années, et les journalistes cotisent dès leur premier contrat de travail.

Supprimer la pension des journalistes professionnels dès 2012, même en garantissant les droits constitués à cette date, aura pour seul effet de permettre aux entreprises de presse d’économiser des cotisations sociales. Mais les grands perdants seront les journalistes eux-mêmes, alors que toutes les autres mesures tendent à renforcer le premier pilier, et qu’un très grand nombre d’entre eux ne bénéficie pas d’assurance groupe.

Il n’y a ici aucun privilège en jeu. Au contraire, si tous les secteurs cotisaient davantage à l’Office National des Pensions, il y aurait sans doute là une voie de sauvegarde des pensions légales.

Toutes ces informations sont disponibles en ligne sur le site de l’AJP-AGJPB  (www.ajp.be) qui ferraille pour faire rapporter cette mesure. Les journalistes ont intérêt à s’associer à ce combat, par exemple en alertant les députés et sénateurs qu’ils/elles connaissent. Se battre pour ses droits, c’est aussi se battre pour la qualité de l’information!

La flibuste sociale lourdement sanctionnée


La lecture du dernier numéro du mensuel de l’AJP, « Journalistes », m’a été particulièrement agréable, ce matin: le jugement rendu le 20 juin dernier par le tribunal du travail de Bruxelles, dans l’affaire qui opposait trois anciennes journalistes, ainsi que l’ancienne rédactrice en chef du «Vif-L’Express» y est beaucoup plus largement détaillé que dans la dépêche d’agence qui, à l’époque, avait communiqué la nouvelle essentielle: le groupe Roularta, dont le site Web affiche l’orgueilleuse façade, a été condamné à verser plus de 250000 euros d’indemnités aux plaignantes.

La manière brutale dont les journalistes avaient été licenciées avait déjà été évoquée ici (voir nos billets du 24 janvier et du 16 février 2009). Leur ton avait peut-être choqué certains visiteurs? Le tribunal du travail de Bruxelles a dénoncé, dans le chef de Roularta, un « exercice du droit de licenciement (…) qui dépasse manifestement les limites de l’exercice normal que ferait de ce droit un employeur prudent et diligent ». La direction du « Vif » a agi, a dit le tribunal bruxellois, « avec une légèreté coupable et un manque de considération » à l’égard de journalistes « qui n’avaient jamais démérité ».

Qui mieux est, le tribunal du travail dénonce une carte blanche publiée à l’époque par Amid Faljaoui, directeur des publications de Roularta, en réponse à une carte blanche rédigée par l’AJP et par sept professeurs de journalisme sous le titre « Un journalisme mis au pas ». Celui que nous avons qualifié à l’époque de « contremaître appliqué en matière de déni du dialogue social » a, dénonce le jugement, « en accusant publiquement les personnes licenciées notamment de prise d’otage éditoriale, de problèmes en interne de gestion, (de détérioration) de l’ambiance de travail et (de problèmes) d’éthique, (…) porté atteinte de manière incontestable », par ces « propos superflus (…) et inutilement blessants »  à « l’honorabilité professionnelle » des journalistes licenciées. D’autant, relève le juge, que « les reproches énoncés ne sont étayés par aucune pièce du dossier du Vif ».

Dans le style direct du gauche, direct du droit, et KO, on a rarement vu un jugement aussi cinglant! De quoi conforter la position prise, à l’époque, par l’Association des Journalistes Professionnels et par toutes celles et tous ceux qui s’étaient rangés aux côtés des journalistes licenciées. De quoi aussi tacher de manière indélébile la façade clinquante du groupe Roularta, et écorner sérieusement la réputation professionelle sans mesure avec son talent réel de M. Amid Faljaoui qui, pour rappel, ne gère les rédactions que derrière le paravent fiscalement avantageux d’une société.

Les lecteurs du « Vif », eux, n’auront pas vraiment été informés de ce jugement. S’en étonnera-t-on vraiment? Depuis l’éviction des journalistes concernées, et les départs qui ont suivi (hasard ou non? Tou(te)s les lauréat(e)s des prix Dexia de presse ont été exfiltrés de cette rédaction, qui n’a récupéré dans l’autre sens que deux signatures crédibles) le ton de l’hebdomadaire s’est singulièrement affadi. L’affaire lui avait déjà coûté un sérieux recul de ses ventes; la facture, désormais, s’est alourdie de plus de 250000 euros. Bravo M. De Nolf, bravo M. Faljaoui: les actionnaires de Roularta apprécieront la rigueur de votre gestion sociale!

Le journal sans journalistes: une recette usée!


Les promesses, on le dit souvent, n’engagent que celles et ceux qui y croient: il faudrait bien être naïf  pour faire crédit au directeur des rédactions du «Soir» et du «Soir Magazine», quand il affirme, après avoir signifié à douze journalistes du quotidien de la rue Royale qu’ils peuvent faire leurs valises, selon des modalités diverses, et après avoir aussi décrété un blocage des salaires des journalistes au niveau de 2009, qu’il remplacera les partants par des jeunes journalistes, qu’on devine déjà taillables et corvéables à merci. Le procédé est cousu d’un câble beaucoup trop gros pour abuser qui que ce soit. Faut-il rappeler à ce directeur des rédactions qu’il n’est pas légal de remplacer des personnes envoyées à la préretraite par de nouveaux engagés? Si besoin en était, voilà qui confirme combien l’engagement qu’il a pris est fallacieux!

La réalité est plus triviale: il s’agit simplement de réduire la masse salariale de la rédaction du quotidien vespéral. Et, au passage, de se débarrasser de l’un(e) ou l’autre journaliste trop peu malléable: les anciens visiteurs de ce blog ne s’étonneront sûrement pas de retrouver le nom de Martine Vandemeulebroucke parmi les destinataires de l’aimable courriel (on appréciera l’élégance du procédé!) qui signifiait aux inéressé(e)s qu’ils sont désormais malvenus à la rue Royale.

Que l’évolution du tirage du «Soir», à la baisse constante depuis plusieurs années, préoccupe sa direction, on peut le comprendre. Mais les événements de ce jeudi démontrent que cette direction n’a rien compris du mal dont souffre le quotidien. Il suffisait pourtant de s’enquérir de ce qui s’y est passé la veille du récent jour où trois recommandées ont  été envoyées à des journalistes «vespéraux» pour savoir que c’est bien plus au niveau des responsables de la rédaction que dans la rédaction elle-même que se situe le problème. Mais voilà, si, en sport, c’est souvent l’entraîneur qui paie les mauvais résultats de son équipe, dans la presse écrite quotidienne belge, c’est l’inverse qui se produit: même en cas d’incompétence notoire des entraîneurs, on préfère s’en prendre à l’équipe elle-même. Et c’est ainsi que la rédaction du «Soir», qui a déjà subi un plan social il y a à peine deux ans, va subir une nouvelle cure d’amaigrissement. Classiquement, c’est une part de la mémoire de cette rédaction qui va ainsi se dissoudre. Et même si quelques nouveaux engagés débarquent, ils ne parviendront pas à combler ce vide. Et il y a fort à parier que la déglingue du quotidien bruxellois se poursuivra…

Ma solidarité professionnelle accompagne évidemment ces journalistes ainsi stigmatisés. Je me réjouis par ailleurs de voir que la rédaction, qui s’était peut-être un peu trop facilement laissé désarçonner par la démission, ou plutôt par le savant repositionnement, de Béatrice Delvaux, a, cette fois, déposé un préavis de grève, et qu’une procédure de concertation a été engagée. Il en faudra néanmoins beaucoup plus pour reconstruire la confiance à la rue Royale. Car pour qu’une relation de confiance se rebâtisse, il faut que la rédaction puisse avoir confiance dans sa direction. Et une direction qui gère sa rédaction à coups de recommandées et de courriels a pratiquement épuisé tout son crédit en la matière!