En Catalogne, les extrêmes se conjuguent


Au lendemain de la manifestation monstre – quelque 565000? – des indépentantistes catalans, ce vendredi, la situation reste confuse en Catalogne. Et le Premier ministre socialiste démissionnaire, Pedro Sanchez, se trouve pris entre deux extrêmes, qui souhaitent tous deux le pousser à la faute: l’extrême-droite réclame l’arrestation du président de la Generalitat, Quim Torra; le Parti populaire, dont il faut rappeler la responsabilité énorme dans la dégradation de la situation en Catalogne, postule l’instauration de l’état d’urgence ou la suspension des autorités catalanes… et les indépendantistes ne souhaitent sans doute rien tant que l’une ou l’autre hypothèse.

Manifs à BarceloneDans l’attente, l’impasse se poursuit. Il ne suffira pas aux indépentantistes catalans de descendre dans la rue pour faire annuler les condamnations, scandaleuses, de leurs leaders emprisonnés et condamnés à de lourdes peines de prison. Et de la même manière, on voit mal comment le calme pourrait revenir.

Une loi qui permet l’incarcération de représentants élus pour «rébellion» ou pour «sédition» n’a pas sa place dans l’arsenal législatif d’un pays démocratique. Les leaders indépendantistes condamnés étaient aussi prévenus de détournement de fonds publics, soit l’organisation d’un référendum considéré comme illégal: ce chef d’accusation ne peut en aucun cas valoir des condamnations de ce type.

Mais comme dans toute société démocratique, le pouvoir judiciaire est indépendant du pouvoir politique, et il n’appartient pas au gouvernement Sanchez de renverser cet arrêt, que les condamnés peuvent et vont contester, jusqu’à la Cour européenne des droits de l’Homme. C’est la voie normale à suivre.

Ce que le ministre espagnol de la Justice pourrait proposer, par l’intermédiaire du parquet, c’est une sortie de prison des mandataires détenus, soit sous forme de liberté conditionnelle, soit après amnistie ou grâce. Mais pareille mesure semble difficile à prendre dans le contexte actuel, car cela reviendrait à paraître céder à la loi de la rue.

La question, désormais, est de savoir comment en sortir. Et donc de savoir comment on en est arrivé là, sans s’arrêter au passé.

  • La responsabilité du Parti populaire dans la dérive de la Catalogne a encore été soulignée ce week-end par le secrétaire général du PSOE. Il l’a fait remonter au gouvernement Rajoy, et à la manière dont il a géré la situation née du référendum organisé, au-delà du mandat qui était le sien, par le gouvernement de Carles Puigdemont en 2017. On doit faire remonter la responsabilité du PP plus loin dans le temps, à l’époque où il a fait annuler le statut d’autonomie conclu avec les autonomistes catalans, avant les gouvernements de droite, par le gouvernement socialiste de Jose-Luis Zapatero. La mise en oeuvre de ce statut aurait peut-être, parce qu’on ne peut pas refaire l’Histoiren évité l’impasse actuelle.
  • Les indépentantistes catalans ont également une responsabilité énorme dans la dégradation de la situation. Faut-il rappeler que s’ils ont obtenu deux fois, par un habile découpage électoral, une majorité en sièges au Parlement catalan, jamais ils n’ont obtenu une majorité en voix dans les urnes? Organiser dans ce contexte un référendum sur l’indépendance, en 2017, était abuser du mandat qui leur avait été confié. Ils le savaient pertinemment; ils avaient correctement anticipé la réaction du gouvernement Rajoy, qui ne faisait que renforcer leurs positions. La conjonction des extrêmes leur a surtout bénéficié.
  • Ce référendum organisé dans ce contexte n’avait aucune chance de donner un résultat clair. Il le pouvait d’autant moins que la campagne électorale qui l’a précédé, à l’instar de la campagne sur le Brexit au Royaume-Uni, n’a jamais abordé des problèmes de fond, mais s’est concentrée sur des arguments sentimentaux, du type «Les Catalans ne sont pas appréciés des Espagnols», ou «Les Catalans ont été opprimés sous le franquisme». Ce dernier point est incontestable… mais les Catalans, ou les Basques ne sont pas les seuls à avoir été opprimés par le franquisme. Et, pour rappel, deux générations nous séparent de la mort du Caudillo, mort en 1975. Quarante-quatre ans après la Seconde Guerre mondiale, les pays européens, qui avaient souffert de l’occupation nazie, se réjouissaient avec les Allemands, de la chute du mur de Berlin, annonciatrice de la réunification des deux Allemagne.
  • Par surcroît, comme lors de la campagne électorale pour le Brexit, cette campagne électorale en Catalogne a été marquée par des mensonges destinés aux électeurs. Les deux principaux étaient de dire que la Catalogne ferait d’office partie de l’Union européenne, et que sa monnaire serat l’euro. Or même si il n’y aurait pas de raison de refuser à une Catalogne indépendante l’accès à l’Europe, elle devrait, comme tout État candidat à l’adhésion, passer par un processus d’adhésion plus ou moins long. Et en principe, l’euro ne pourrait être sa monnaie dans l’intervalle.
  • Le conflit catalan est un affrontement entre deux nationalismes: le nationalisme catalan et le nationalisme espagnol. Les premières victimes en sont les Catalans anti-indépendantistes, qui, pour l’instant, n’oseraient se risquer à afficher leur opinion, hors des nostalgiques du franquisme, dont les saluts fascistes ne peuvent réduire les Catalans anti-indépendantistes à des militants d’extrême-droite. Comme l’a posé Josep Borrell, prochain commissaire européen espagnol et catalan: «les indépentantistes catalans nient la « Catalanité » des Catalans anti-indépendantistes».
  • Pareille forme de nationalisme est à la fois insidieuse est courante: on est un mauvais Catalan si on n’est pas indépentantiste, comme, en Flandre, on est mauvais Flamand si on postule le maintien de la Belgique.
  • La ressemblance entre nationalismes catalan et flamand -ce n’est pas un hasard si Carles Puigdemont est soutenu par la N-VA, dans son exil doré à Waterloo-, ou encore avec les positions de la Lega en Italie (qui était à l’origine une Lega Nord, il faut le rappeler), c’est l’égoïsme d’une région riche, qui ne veut plus contribuer aux mécanismes de solidarité nationaux. Tous ces mouvements nationalistes sont fortement marqués à la droite extrême, voire à l’extrême-droite, y compris en Catalogne, où le spectre indépentantiste va pourtant de l’extrême-gauche à l’extrême-droite.
  • La manifestation de l’intolérance est contenue dans le projet de Constitution catalane, présentée par la coalition Junts pel si, constituée par l’ensemble des partis indépendantistes catalans avant l’élection régionale de 2015. Les dispositions anti-discrimination, se vantaient-ils, étaient intégralement reprise de la Convention européenne des droits de l’Homme. Un seul critère avait disparu dans la transcription: celui de… la langue. Ce qui, en pratique, permettait de craindre que les Catalans hispanophones deviennent, rapidement, des citoyens catalans de deuxième zone.

 

Pour en sortir par le haut, il faut d’abord que les élections prévues les 10 novembre en Espagne se déroulent normalement en Catalogne comme ailleurs. Ce sera peut-être l’occasion de revérifier les forces en présence.

À terme, les Catalans doivent avoir le droit d’organiser un référendum sur leur indépendance, comme l’ont fait les Québécois à deux reprises, ou comme l’ont fait les Écossais. Mais on ne peut accepter que pour de tels référendums essentiels, une simple majorité de 50% plus une voix puisse l’emporter, car cela revient à créer deux camps opposés, comme c’est le cas pour l’instant en Catalogne.

Pour de tels référendums, une majorité significative et indiscutable devrait être requise, d’au moins 60% des voix. Ce qu’on pourrait obtenir par un double verrou: 75% de votants, et 75% de votes favorables parmi les votants. Ce qui revient à un total de 56,25% des électeurs.

Impossible à atteindre? C’est un défi à relever pour les tenants d’un tel référendum.

Antidémocratique? Personne ne l’a prétendu quand l’Union européenne a fixé un seuil de 55% pour le référendum organisé au Monténégro pour se séparer de la Serbie. Ce seuil a été atteint, et la séparation s’est faite en douceur.

Quant les règles du jeu sont connues à l’avance, on ne peut prétendre que le jeu est faussé. Sauf à être de mauvaise foi?

Pour l’instant, l’insurrection qui se prolonge en Catalogne rappelle le discours, prophétique, d’adieu de feu François Mitterrand devant le Parlement européen. «Le nationalisme, avait-il rappelé, c’est la guerre».

L’Organisation Internationale de la Francophonie n’est pas réservée aux seuls Francophones


«Le français, rien que pour les Francophones»: c’est, à peine caricaturée, la position de Geert Bourgeois. La présence de la Belgique, État trilingue, à l’Organisation Internationale de la Francophonie donne apparemment des boutons au ministre-président N-VA flamand, qui entend qu’à l’avenir, ce soit la Communauté française de Belgique qui y siège. «Communauté française de Belgique», et pas «Fédération Wallonie-Bruxelles»: cette dénomination, elle, lui donne de l’urticaire et il veut la faire proscrire. En rappelant, à juste titre-là, que seule la première appellation est constitutionnelle et légale.

bourgeois-300x218Si l’on suit donc le raisonnement de Geert Bourgeois, l’OIF ne peut donc s’adresser qu’aux seuls 270 millions de Francophones dans le monde. Parmi lesquels, donc, les Wallons, et comme le disait Julos Beaucarne, «volà pouqwê no s’tons fîrs d’èsse Walons».

La prise de position de Geert Bourgeois témoigne, à tout le moins d’un certain culot: à quel titre pourrait-il imposer à une organisation son mode de fonctionnement et son périmètre d’activité?

L’Organisation Internationale de la Francophonie regroupe, pour rappel, 80 États et gouvernements dans le monde (57 États-membres et 23 observateurs) «qui procèdent du partage d’une langue, le français, et de valeurs universelles».

Tous ces États, loin s’en faut, ne sont pas exclusivement francophones. La présence de certains d’entre eux au sein de l’OIF peut même étonner, je le concède: la population francophone du Qatar, le dernier arrivé, doit être assez limitée. Mais la promotion de la langue française «et de la diversité culturelle et linguistique» ne peut, par définition, se limiter aux territoires exclusivement francophones. La nouvelle secrétaire générale de l’Organisation, Michaelle Jean, ne vient-elle pas du Canada, pays bilingue par excellence? Le Rwanda, où l’anglais occupe une place prépondérante dans l’administration depuis l’instauration du pouvoir actuel, y a tout autant sa place. Et tant d’autres. Pour tous ces pays, faire partie de la Francophonie est à la fois un atout et une chance de diversité linguistique: ils sont heureux du soutien que l’Organisation internationale peut apporter aux initiatives francophones sur leur territoire.

La remarque de Geert Bourgeois est donc particulièrement inappropriée. Elle ne surprend pas: la promotion de la diversité linguistique ne figure en effet pas au programme de la N-VA. Sa vision d’une Région, qu’il espère voir devenir un pays, linguistiquement homogène, est par ailleurs particulièrement irréaliste: hors le français que les flamingants abhorrent, bien d’autres langues sont parlées sur le territoire flamand. Au fait, si le rêve d’une Flandre indépendante, que la N-VA caresse, devait se réaliser un jour, il lui faudrait bien, pour adhérer à l’Union Européenne et entrer au Conseil de l’Europe, adopter la convention-cadre sur la protection des minorités, car elle ne pourrait plus invoquer, comme elle le fait actuellement pour la Belgique, les protections particulières dont bénéficie  la minorité francophone. Et donc, par là, autoriser la Communauté française de Belgique à soutenir des initiatives culturelles en Flandre, comme elle peut le faire actuellement sur toute la planète… sauf au nord de la frontière linguistique.

Une réaction à nouveau désastreuse pour l’image de la Flandre

Si Geert Bourgeois avait suggéré qu’à l’avenir, un vice-Premier francophone assiste d’office aux assemblées de l’OIF, on l’aurait bien volontiers suivi. Comme on suppose que les Québécois en ont assez de voir un Stephen Harper, qui, lui, baragouine plutôt qu’il ne parle le français, y représente le Canada, il m’est arrivé, sur ce blog, de fustiger la présence à un sommet de la Francophonie d’un Premier ministre flamand s’exprimant en français sans maîtriser les subtilités de la langue.

Mais sur un plan plus général, la sortie de son ministre-président donne une nouvelle fois l’image d’une Flandre racrapotée sur elle-même, hostile à toute ouverture sur le monde. Pareille attitude, bien plus qu’une prétendue influence francophone sur les instances internationales et européennes ont fait à la Flandre une réputation extrêmement négative en Europe. Elle a conduit le Conseil de l’Europe à condamner plusieurs fois sont attitude à l’égard des Francophones de Flandre. Dans tout le monde francophone, cette perception négative, désormais, est encore plus ancrée.

Vérité au Kosovo, au Québec, en Écosse, en Catalogne ou en Flandre, et mensonge en Crimée?


Quel que soit son résultat, et le plus probable est sans doute un «Oui» à la proposition de rattachement de la péninsule à la Russie, le référendum qui se déroule ce dimanche en Crimée ne sera donc pas reconnu par la communauté internationale.

Referendum-KosovoJ’entends bien que cette consultation populaire se déroule dans des conditions qui ne rassurent personne sur les droits de la minorité à s’exprimer, et rien que cela, sans aucun doute, justifie les réserves annoncées par avance. Il n’en reste pas moins difficile de justifier pourquoi, dans le cas de la Crimée, le vœu exprimé dans ces conditions par la population sera considéré comme nul et non avenu, alors que la déclaration d’indépendance unilatéralement proclamée par le Kosovo, le 17 février 2008, a, elle, été reconnue par un certain nombre de pays. En dépit du fait que les Serbes du Kosovo n’avaient pas participé au vote de l’assemblée de Pristina. Pour les Russes, il y a là deux poids, deux mesures. On peut en tout cas se demander pourquoi, dans un cas, la liberté des peuples à disposer d’eux-mêmes (ou à s’indisposer eux-mêmes s’ils le souhaitent) est reconnue, et pas dans l’autre. Et qu’on ne nous ressorte pas là la distinction jésuitique entre la volonté d’autonomie d’un peuple qui souhaite obtenir son indépendance, qu’on opposerait à la volonté de sécession qui habiterait les habitants de la Crimée. En oubliant au passage que le rattachement arbitraire de la Crimée à l’Ukraine, par Nikita Krouchtchev, il y a six décennies, ne répondait, lui, à nulle demande populaire.

La communauté internationale, en tout cas, fait preuve d’une inconséquence certaine en la matière. Elle a été soulagée, quand les consultations populaires menées dans le passé au Québec, ont abouti à deux reprises à des victoires de justesse du «Non» à l’indépendance de la «Belle Province». La campagne électorale en cours au Québec, dont les «Péquistes» pourraient sortir à nouveau vainqueurs, et à la tête, cette fois, d’un gouvernement majoritaire, risque bien de remettre le problème à l’ordre du jour. Mais avant cela, il y aura les consultations annoncées en Écosse, cette année; puis en Catalogne, en attendant peut-être, demain, ou après-demain, en Flandre: les indépendance éventuellement réclamées à ces occasions seront-elles reconnues ou rejetées? Et sur quelle base? Il n’est décidément pas aussi simple de nier la volonté, exprimée ce dimanche, en Crimée, de retour à la Russie…