Jean, Cédric, Jean-Paul, Dominique, Anne, Jean-Marc, Catherine: une liste trop longue


Il est des journalistes dont la mort fait l’actualité de la presse mondiale: les retombées de l’assassinat horrible de Jamal Kashoggi, célèbre critique du régime saoudien, n’ont pas fini de perturber les relations internationales de l’Arabie Saoudite.

Il est des journalistes dont le meurtre ébranle toute l’Europe: les disparitions brutales de Daphné Caruana Galicia, à Malte; de Jan Kuciak en Slovaquie; et de Viktoria Marinova en Bulgarie ont jeté une lumière crue sur les rapports obscurs entre le monde politique et les milieux mafieux.

Et puis à côté de tous ces journalistes victimes de mort violente, dont les répertoires annuels rappellent un sacrifice d’autant plus insupportable que dans neuf cas sur dix, leurs assassins restent impunis, il y a toutes celles et tous ceux dont le décès frappe ne foudroie «que» leurs collègues, leurs consœurs et leurs confrères.

Disparu soudainement en ce début de semaine, Jean s’est joint à la liste des collègues qui, depuis le grand départ de Catherine, il y a trois ans et demi, ont laissé les journalistes de «L’Avenir» dans l’affliction. Emportés comme eux soit par la maladie, soit de manière tout à fait inopinée, Cédric, Jean-Pol, Anne, Dominique et Jean-Marc ont laissé dans l’eau des trous, qui comme le chante Brassens, «jamais ne se refermeront».

Un collègue, mais surtout un mari, un papa, un fils, un frère, a été arraché à l’amour des siens, à l’affection de ses voisins de bureau et de toute une rédaction.

La fatalité? Peut-être! Mais la répétition de ces décès, que la rédaction de «L’Avenir» n’est pas la seule à subir, doit interpeller. Car s’il est rassurant de tenter une explication pour chacun d’entre eux – «il était fort porté sur la boisson»; «elle fumait depuis longtemps»; «son père est décédé de la même manière, au même âge»– il est un élément caractéristique de notre profession dont les effets n’ont jamais été vraiment pris en compte: le stress inhérent à une profession de plus en plus marquée par un impératif d’immédiateté.

Ce stress explique à coup sûr les trop nombreux épuisements enregistrés dans les rédactions, et dans celle de «L’Avenir» en particulier. Mais quels sont ses effets les plus dévastateurs?

Comme tou(te)s les collègues disparu(e)s, Jean ne souffrait sûrement pas d’un «manque de goût pour le travail» évoqué en début d’année par le président du conseil d’administration des Éditions de l’Avenir, en conseil d’entreprise, qui prenait connaissance du nombre de personnes en congé de maladie de longue durée!. Au contraire: son talent ne s’était pas limité à l’écriture de nombreux articles aux titres «choisis» dans le journal qui (air connu) m’emploie et ne me rémunère pas assez à mon goût, mais il l’avait poussé vers la bande dessinée en qualité de scénariste, et, tout récemment, à l’écriture d’un livre sur Felice Mazzú, l’entraîneur à succès du Sporting de Charleroi, le club dont il s’était fait le chantre.

L’hommage qu’il a reçu de la direction des «Zèbres», mais aussi de l’ensemble de la profession – presse écrite et audiovisuelle, francophone et flamande confondues, ce qui est exceptionnel!- témoigne de la trace qu’il a laissée.

Raison de plus pour s’inquiéter de manière plus attentive de l’état de santé physique des journalistes (pour l’état de santé mentale, il est déjà trop tard- lol): y en a marre de ces rédactions décimées!

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Sauvegarder le pluralisme de la presse


La légitime indignation qui a saisi l’opinion, à la suite de la révélation des abus au sein de la nébuleuse Nethys-Publifin, a déclenché au sein de la classe politico-médiatique une réaction de «football panique» qui, au-delà des mesures d’assainissement nécessaires, dont certaines restent à prendre, ont conduit à sanctionner des mandataires qui vont être pénalisés dans l’exercice de fonctions, dans lesquelles ils ont strictement respecté les limites légales ou réglementaires qui leur ont été imposées. Je pense par exemple aux députés-bourgmestres ou députés-échevins socialistes dont l’indemnité cumulée ne pourra plus dépasser le montant de leur indemnité parlementaire, alors que jusqu’ici, le cumul ne pouvait dépasser 150% de l’indemnité parlementaire. Ces bourgmestres et échevins qui sont en même temps députés devront dès lors exercer leur fonction mayorale ou scabinale à titre purement gratuit: est-ce normal? Ne serait-il pas plus cohérent, dès lors, d’interdire purement et simplement le cumul de mandats, ce qui, au niveau du gouvernement wallon, n’irait pas sans poser quelque problème à M. Magnette ou à M. Prévost…

Le souci de clarification de la gestion de Nethys n’est pas nouveau: il y a plusieurs années déjà, Bernard Wesphael, alors chef de groupe Ecolo au Parlement wallon, avait déposé en vain des propositions de décrets en la matière. Il est temps que le contrôle public s’exerce efficacement sur l’intercommunale, puisqu’elle gère de l’argent public, et que de l’ordre soit mis dans les structures privées qui s’y sont multipliées. Et qu’il soit mis fin à cette fiction des mandats privés exercés par des mandataires publics: il y a là fraude manifeste pour contourner des règlements existants.

journaux-francophonesFaut-il pour autant démanteler Nethys, et notamment l’obliger à céder le groupe de presse qui (air connu) m’emploie et ne me rémunère pas assez à mon goût?

Une phrase prononcée à la tribune du conseil provincial de Liège par le député provincial André Gilles, par ailleurs président du conseil d’administration de Nethys, a relancé le fantasme, qu’on a vu rebondir de tweet en tweet, jusque sous la plume de consœurs et confrères en principe bien informés.

L’alternative à Nethys en Belgique -un rachat du groupe «L’Avenir» par le groupe Rossel – n’est pas neuve: elle avait déjà été envisagée quand le groupe flamand Corelio, devenu Mediahuis, a décidé de se séparer de son aile wallonne. C’est à ce moment-là que l’intercommunale liégeoise a décidé, en quelques jours semble-t-il, de dépasser sur le fil le groupe éditeur du Soir et des journaux du groupe Sud-Presse.

Quoi qu’on pense de la gestion de Nethys, que je n’ai pas été le dernier à critiquer, cette solution était de loin préférable à une opération qui aurait eu pour effet de rendre un groupe de presse propriétaire de plus de 85% des titres de presse en Belgique francophone. Outre que l’opération aurait à terme conduit à une fusion entre des journaux aussi différents dans leur manière de couvrir l’actualité que les quotidiens du groupe «L’Avenir» que ceux du groupe Sud-Presse, ou à un bain de sang social provoqué par la fermeture d’éditions aujourd’hui concurrentes dans les zones où elles ne sont pas dominantes.

Les réflexions qui prévalaient à l’époque sont toujours d’actualité aujourd’hui. Et un des volets importants du combat que mènent depuis longtemps l’Association des Journalistes Professionnels en Belgique francophone, la Fédération Européenne des Journalistes et la Fédérations Internationale des Journalistes est précisément la lutte contre la concentration des médias, qui conduit à chaque fois à une désertification du paysage médiatique. J’ose espérer qu’au-delà des différences d’opinion qui les séparent, et au-delà des liens professionnels qu’ils ont, tous les journalistes peuvent se rejoindre sur ce principe.

Une étrange conception de la gouvernance


Alain JeunehommeLa décision de rachat des Éditions de l’Avenir par l’intercommunale Tecteo, ou plutôt, par la SA Tecteo Services pour compte de Tecteo, a fait une première victime: Alain Jeunehomme a été dégommé de son poste d’administrateur de l’intercommunale, et, dans la foulée, de sa fonction de chef de cabinet de la ministre des Classes moyennes. Sabine Laruelle a, à cette occasion, subi un cruel camouflet, puisque le matin même de la défenestration de son chef de cab’, s’affichant «cool et pas frustrée», elle lui maintenait sa confiance, dès lors qu’il appliquait ses consignes au sein de son cabinet.

Le crime d’Alain Jeunehomme? N’avoir pas obtempéré aux consignes de son président provincial, Daniel Bacquelaine, qui lui demandait de ne pas approuver le rachat, ou, à défaut, d’exiger le report de la décision.

Chose étrange: d’autres administrateurs, apparemment, n’avaient pas reçu les mêmes consignes. Ou alors les ont ignorées, mais sont restés néanmoins en place.

Cette démission (plus ou moins) volontaire n’en interpelle pas moins, car elle renvoie à la manière dont sont gérées des sociétés publiques. Ou plus exactement à la conception dont certains responsables politiques de haut niveau ont de la gestion des sociétés publiques.

Car enfin, la responsabilité d’administrateurs, qu’ils soient publics ou privés, c’est de veiller aux intérêts de la société dont ils ont la charge. Et, nous l’avons dit ici, en rachetant les Éditions de l’Avenir, c’est une société saine que Tecteo a acquise. Dans une perspective économique qui peut se justifier: l’apport de contenu régional doit permettre à l’intercommunale de garnir son offre sur le Web, alors que de son côté, le groupe de presse trouve dans cette reprise un partenaire spécialisé, susceptible d’accompagner le développement de ses applications payantes.

da6eb862-4bfe-4f06-8df4-0561e2ff4183_PICTUREY avait-il urgence? On l’invoque par l’imminence, faute de décision, du rachat des Éditions de l’Avenir par Rossel. Lequel avait fait offre de reprise, et n’a jamais caché son intérêt pour un rachat, suivi d’une fusion des EdA avec sa filiale Sud-Presse. Avec, là aussi, une logique (?) économique: la colonne vertébrale de «L’Avenir» est la Nationale 4, et la dorsale wallonne celle des quotidiens de Sud-Presse. Pareille fusion aurait conduit à l’union contre nature de deux quotidiens qui abordent l’actualité régionale de manière radicalement différente, et aurait entraîné un bain de sang social. Et surtout, l’acquisition des Éditions de l’Avenir aurait mis 85% de la presse écrite quotidienne francophone dans les mains de Rossel. Le discours sur le pluralisme qu’on entend dans le chef de certains prend tout à coup une singulière dimension…

Le véto imposé par Charles Michel à ses administrateurs; ou la volte-face de Dominique Drion, qui, après avoir approuvé le rachat, a réclamé la convocation d’un conseil d’administration; voire même l’appel d’Emily Hoyos aux «amis de la liberté de la presse» n’en apparaissent pas dès lors, bien éloigné d’un principe de bonne gouvernance dans le chef du président du MR; incohérente pour l’administrateur cdH de Tecteo; et assez grandiloquent dans la bouche de la coprésidente d’Ecolo. Et l’on sent bien, surtout chez le premier nommé, la volonté de tailler des croupières à l’homme fort de Tecteo, le bourgmestre d’Ans, Stephane Moreau, dont nous avons déjà dans ce blog épinglé la conception des relations sociales; de l’observation des normes législatives en matière d’incompatibilités de fonctions; ou encore du respect de la liberté de la presse, à propos de sa plainte pour un montant total de 6 millions d’euros à l’égard du «Soir» et d’un journaliste indépendant liégeois.

Et là, désolé: certains politiques se servent du rachat des Éditions de l’Avenir pour tenter de se refaire un peu rapidement une virginité, eux qui ont laissé Tecteo et son patron échapper à toute forme de tutelle.

Car enfin, il y a eu au Parlement wallon une proposition de décret, émanant de Bernard Wesphael, pour conserver la tutelle régionale sur une intercommunale supra-régionale, en fonction de son territoire principal d’implantation. Mais cette proposition de l’ancien chef de groupe des «Verts», un des meilleurs connaisseurs du dossier Tecteo, est restée lettre morte…

Et puis, c’est… à l’unanimité qu’a été créée la société anonyme Tecteo Services, celle qui a permis à Stéphane Moreau de ceindre l’écharpe mayorale à Ans tout en restant CEO de Tecteo, et celle-là même qui vient d’acquérir les Éditions de l’Avenir. Tecteo Services a procédé à cette acquisition le plus légalement du monde, en utilisant la délégation de pouvoir qui lui permet de mobiliser des fonds de l’intercommunale, pour procéder à tout investissement s’inscrivant, fût-ce de manière très large, dans son objet.

En s’en prenant à la décision de rachat, MR, cdH et Ecolo se tirent donc une balle dans le pied. Ils ne servent en tout cas ni le pluralisme, ni l’indépendance journalistique. Et sur ce dernier point, qu’ils ne s’en fassent donc pas: la rédaction de «L’Avenir» sait comment se défendre!