Une confiance à reconstruire


C’est un congrès de la FIJ inhabituel, voire surréaliste qui vient de s’achever à Cadix, en Espagne. Surréaliste notamment quand le prince des Asturies est venu, le dernier jour, sur le coup de midi, marquer «la clôture» de travaux… qui n’avaient pas encore vraiment débuté. Bien sûr, les colloques et ateliers prévus au programme s’étaient déroulés; bien entendu, les membres du nouveau comité administratif étaient déjà élus; il est vrai que l’élection des nouveaux membres du comité exécutif venait de se dérouler… mais le débat de fond devait encore débuter. Entendez le vote des motions, qui, tout autant que le programme de travail, déjà adopté, doivent baliser le travail de la Fédération Internationale des Journalistes, au cours des trois prochaines années. Ce vote a eu lieu à la hussarde, en quelques heures, le vendredi après-midi: ce n’est pas sérieux.

D’autres bizarreries ont marqué le déroulement du congrès. Le rapport du secrétaire général, par exemple, n’a pas fait l’objet d’un vote formel. Voire de pas de vote du tout. Le document de réflexion sur l’avenir du journalisme et des syndicats de journalistes n’a, quant à lui,  pas fait l’objet d’un débat: il en a simplement été pris acte. Pourra-t-il dès lors guider l’action de la FIJ lors des années à venir, ainsi qu’il l’a été annoncé? Cela paraît a priori assez difficile…

Pourquoi ce déroulement cahotique? Diverses causes seront sans doute pointée du doigt. Mais des affrontements entre syndicats-membres, et, plus grave, entre personnes, ont incontestablement ralenti considérablement les débats. On pointera notamment la «sortie» agressive et injurieuse à l’égard des syndicats britannique et allemands de l’ancien président de la FIJ, Chris Warren: le vieil adage romain disant que Jupiter rend fous ceux qu’il veut perdre semblait là retrouver une brûlante actualité. Ces affrontements procédaient en partie du rejet de l’idée d’intégration de la FIJ dans un vaste regroupement du secteur de la communication: le nouveau comité exécutif de la Fédération Internationale des Journalistes ne pourra pas ne pas en tenir compte: un grand nombre de syndicats-membres ne veulent pas de cette évolution, qui diluerait notre identité de journalistes. Pour moi, il y a d’autant plus urgence, dans ce monde médiatique en pleine mutation, de définir le journaliste. Car pour sortir de crise, nous devons nous aussi en revenir à notre cœur de métier.

Des tensions ont été également perceptibles autour du secrétariat général: il appartient désormais à Aidan White, mais aussi à l’ensemble du comité exécutif de reconstruire une confiance, assez largement ébranlée à Cadix. Ils ont trois ans pour ce faire, et ils sont capables de relever le défi. D’abord parce que Aidan White a une solide expérience qui lui permettra de rebondir, une fois les remous de l’événement apaisé. Ensuite parce que le comité exécutif est assez largement renouvelé, et qu’une nouvelle génération de responsables est prête à s’y révéler.

Le remarquable résultat forgé par Khady Cissé (Sénégal) et par Zuliana Lainez (Pérou) témoignent de ce renouvellement, même si Khady Cissé n’est pas une nouvelle venue dans le comité directeur. Mais son score électoral impressionnant lui donne un poids incontestable dans la nouvelle équipe.

Combiné à l’expérience de ce vieux renard de Jim Boumelha, confirmé – et comment! – à la présidence de la FIJ; de Younes Mjahed qui a célébré ses onze ans de présence au comité directeur par une élection forte à la première vice-présidence; et à ce gestionnaire éprouvé de Wolfgang Mayer, qui passera avec aisance de la trésorerie de la FEJ à celle de la FIJ, ce renouveau nourrit un amalgame qui n’est peut-être pas gagnant d’avance, mais qui a beaucoup d’atouts pour réussir.

Au-delà des ratés de Cadix, c’est là un enseignement positif du congrès. Comme la solidarité qu’on y a sentie à plusieurs reprises, notamment autour des délégués des pays où le journalisme est particulièrement ciblé. L’ovation réservée au président du syndicat iranien était impressionnante, même si elle n’annonçait pas pour lui une élection au comité exécutif, auquel accèdent notamment ses alter ego irakien et palestinien: faute de débat de fond, c’est par l’élection de ses représentants que le congrès s’est essentiellement exprimé.

On jugera l’arbre à ses fruits en 2013. En espérant qu’à ce prochain congrès, un espace suffisant, enfin, sera réservé à la discussion. La leçon vaut, soit dit en passant, également pour la Fédération Européenne des Journalistes. À nous de ne pas l’oublier!

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Secret de l’instruction et droit de savoir


Cédric Visart de Bocarmé, le procureur général de Liège, est mécontent. Il a ouvert une enquête pour violation du secret professionnel, afin de découvrir qui a informé la presse des perquisitions opérées, il y a quelques jours, chez le député-bourgmestre de Seraing, Alain Mathot, soupçonné de blanchiment d’argent.

Il y a quelque jours c’est à Mons que Claude Michaux, alter ego de Cédric Visart de Bocarmé, s’étranglait en découvrant que les médias étaient informés d’une perquisition en cours à l’Hôtel de ville de la Cité du Doudou. Et qui diligentait pareille enquête.

Les deux circonstances me permettent de me réjouir que la Belgique se soit dotée d’une loi exemplaire sur le secret des sources, au terme d’un combat de plus de dix ans mené au départ par les seuls journalistes professionnels. Sans quoi des confrères se seraient encore vu chercher des poux sur la tête.

Au moins, les choses sont ici claires: c’est en ses rangs que la Justice enquête, afin de voir s’il y a eu ou non violation du secret lié à l’instruction.

Cela posé, dans les deux cas d’espèce, on ne peut contester que le secret de l’instruction se heurte à un principe bien plus fondamental: celui du public à être informé. Car enfin, les personnes visées par ces perquisitions sont toutes deux candidates à l’élection législative du 13 juin prochain. Et il n’est pas indifférent pour les électeurs que nous sommes si ces personnes sont ou non droit dans leurs bottes.

Ah, bien sûr, les politiques vont une nouvelle fois s’émouvoir d’être ainsi montrés du doigt en pleine campagne électorale. Et sans doute le timing de ces perquisitions peut-il prêter matière à réflexion. Mais enfin, la Justice doit-elle tenir compte des échéances électorales multiples dans notre pays pour agir? Et si, d’aventure, ces perquisitions permettaient des inculpations, la procédure ne se compliquerait-elle pas de beaucoup, du fait de l’immunité parlementaire de certains prévenus potentiels?

Alors gardons raison. Le secret de l’instruction est une règle absolue, certes. Mais le droit à l’information est un droit consacré par la Déclaration universelle des droits de l’Homme. Quand deux normes entrent en conflit, n’est-il pas logique que la plus forte l’emporte?