Et par qui l’article 25 de la Constitution est-il violé? Hélas, hélas, hélas, par de prétendus patrons de presse….


Etal vide«La presse est libre; la censure ne pourra jamais être établie; il ne peut être exigé de cautionnement des écrivains, éditeurs ou imprimeurs. Lorsque l’auteur est connu et domicilié en Belgique, l’éditeur, l’imprimeur ou le distributeur ne peut être poursuivi»: dès mes déjà lointains débuts dans la défense du journalisme libre, à l’échelon international, j’ai cité l’article 25 de la Constitution belge. En soulignant à la fois l’incroyable liberté qu’il proclamait à l’époque où il a été rédigé – en 1831! – et l’optimisme indécrottable de ses rédacteurs qui osaient croire que jamais, un gouvernement, quelle que soit sa composition, ne remettrait en cause cette liberté et ne se risquerait à établir la censure.

Sur le plan politique, cet optimisme s’est avéré: à l’exception des périodes d’occupation, pendant les deux guerres mondiales, la presse belge n’a pas eu à subir les affres de la censure. Et si la Constitution belge a fait l’objet de multiples révisions depuis sa rédaction, et plus particulièrement au cours du dernier demi-siècle, l’article 25, lui, a gardé sa forme originelle voire désuète, quand elle fait référence au «cautionnement».

Qu’une presse libre soit bénéfique même aux autorités auxquelles elle apparaît par essence suspecte, parce que si la presse est libre, elle sera crédible quand elle saluera l’action de ces autorités: c’est un message que j’ai délivré à plusieurs reprises, notamment depuis mon élection, il y aura bientôt trois ans, à la présidence de la Fédération Internationale des Journalistes (FIJ). Une pensée magistralement expriBeaumarchaismée par Beaumarchais dans une sentence, extraite du Barbier de Séville, dont le quotidien français Le Figaro a fait sa devise: «Sans la liberté de blâmer, il n’est point d’éloge flatteur». La citation m’a été souvent utile pour me défendre d’accusations de parti-pris formulées avec plus ou moins de bonne foi contre moi, dans ma pratique journalistique. J’ai développé ce plaidoyer notamment face à des chefs d’État ou de gouvernement dont le respect de la liberté de la presse ne constitue pas le principal motif de notoriété. Partant du principe que parler de liberté de la presse avec des autorités qui la respectent revient à prêcher à des convaincus…

Ce que le constituant de 1831 ne pouvait pas anticiper, c’est qu’un jour, journalistes et patrons de presse se retrouveraient peut-être toujours unis pour défendre ensemble des enjeux essentiels pour la presse, comme cela fut le cas avec la loi sur la protection des sources, au début de ce siècle, mais qu’ils s’affronteraient plus souvent sur les conditions de travail et de rémunération des journalistes: l’Association Générale des Journalistes Professionnels de Belgique n’a vu le jour, en tant que telle, qu’en 1978, alors que la création des associations de presse, qui l’ont précédée, datait de la fin du XIXeme siècle.

Ce que les parlementaires de 1831, parmi lesquels de nombreux journalistes (autres temps, autres mœurs) pouvaient encore moins imaginer, c’est qu’un jour, les médias se trouveraient intégrés dans des groupes industriels ou économiques dont l’activité principale est très éloignée de l’édition, et qui ne considèrent les médias que comme des instruments de propagande, pas comme des éléments essentiels de la démocratie. Et qu’une censure économique insidieuse supplanterait la censure politique.

Lock outEt c’est précisément alors que se profile la fin de mon mandat, à la présidence de la FIJ, que l’impensable se produit, avec la manifestation publique et impudente de cette censure insidieuse par de prétendus éditeurs de presse!

Et où cela se produit-il? Hélas, hélas, hélas, comme s’exclamait feu le général de Gaulle, en annonçant à la télévision française le putsch des généraux à Alger, c’est au sein même du journal qui m’emploie et qui (air connu) ne me rémunère pas assez à mon goût.

L’impensable s’est même produit trois fois: d’abord avec le licenciement ciblé de journalistes perçus comme trop critiques; ensuite avec la coupure de l’accès au site Web du journal et à ses réseaux sociaux à tous les journalistes du groupe; et enfin, ce mercredi 6 mars, avec la décision surréaliste (mais même dans un pays réputé pour son surréalisme, c’est de l’inédit!) prise par la direction de ne pas publier un journal que les journalistes avaient bouclé, après avoir décidé la reprise conditionnelle du travail!  L’Avenir s’est  tout de même retrouvé en librairies et dans les boîtes à lettres ce jeudi 7, après un compromis tardif, mais quoi qu’il en soit, la rupture de confiance entre la rédaction et sa direction, téléguidée par son actionnaire, ne peut être plus manifeste!

Ces dernières manœuvres ont été conduites avec la complicité d’un pseudo directeur des rédactions qui s’est encore couvert de honte en tentant de camoufler les barrières mises aux journalistes à l’accès au site web et aux réseaux sociaux du quotidien derrière une prétendue maintenance informatique, opération toujours annoncée par avance et de préférence effectuée de nuit ou en tout début de journée, manière de ne pas interrompre trop longtemps le flux de l’information. Le prétendu directeur des rédactions a par là, si besoin en était encore, confirmé le soupcon qui fait de lui le serviteur docile de ceux qui l’ont imposé à ce poste.

Ces épisodes démontrent combien la dénonciation, faite d’abord par le magazine Le Vif, de l’existence d’une «liste noire» de journalistes, coupables de trop d’indépendance par rapport à l’actionnaire Nethys, n’était pas la simple répétition d’une rumeur régulièrement répandue en cas de restructuration d’entreprises, comme me le disait encore récemment le vice-président de la Centrale Nationale des Employés.

Le conflit en cours aux Éditions de l’Avenir est un conflit social, mais il est bien plus que cela. Raison pour laquelle les syndicats, habitués à régler des problèmes sociaux, n’ont pas compris que la réticence des journalistes à accepter les conditions de départ offertes aux candidat(e)s à une préretraite qui ne veut plus dire son nom ou au départ volontaire, ne portait pas seulement sur des conditions financières ignorant leur convention de travail et de rémunération propre, mais surtout sur le respect de leur statut et de leur indépendance.

C’est sans doute faute d’avoir suffisamment pris la mesure de cet enjeu que les organisations syndicales ont rompu unilatéralement une convention de collaboration vieille d’une dizaine d’années, qui les liait à l’Association des Journalistes Professionnels et à la Société des Rédacteurs, restées seules pour défendre les droits matériels et l’indépendance des journalistes. Ce qui leur vaut l’appui massif des journalistes de L’Avenir. La direction du groupe l’a bien compris, qui refuse désormais de négocier avec les représentants légitimes de la rédaction, et tente de contourner l’obstacle en se remettant à table avec les syndicats: à eux, cette fois, de ne plus se laisser abuser!

Les dénégations maladroites encore opposées par l’administrateur-délégué des Éditions de l’Avenir, Jos Donvil, notamment dans Le Soir de ce mercredi, sur l’existence de cette «liste noire» de journalistes à éliminer, n’abusent donc plus personne. Notamment quand il se contente de dire qu’il ne «connaît pas» les journalistes prêts au départ à la préretraite ou au départ volontaire qui se sont fait connaître après le week-end d’ultimes négociations du 17 février, et dont le nombre suffisait à réduire à néant la nécessité de quatre licenciements secs pour atteindre le nombre exigé par le plan social en cours d’application.

On se souviendra qu’il y a quelques mois à peine, alors qu’il n’était encore «que» l’administrateur-délégué en charge du pôle TelCo de Nethys, le même Jos Donvil avouait n’avoir aucune compétence en matière de presse. Il l’a solidement démontré ensuite, par exemple en défendant mordicus devant une commission réunie du Parlement wallon et du Parlement de la Fédération Wallonie-Bruxelles, le choix d’un grand format du journal, opéré par le conseil d’administration contre l’avis de la rédaction et de la grande majorité des lecteurs de L’Avenir. Jos Donvil, aujourd’hui, prétend avoir toujours été partisan du petit format, plébiscité par les lecteurs: on sait quel poids accorder à ses affirmations à géométie variable.

L’enjeu de tout ce qui se joue depuis quelques jours aux Éditions de l’Avenir dépasse, de loin, la nécessité d’appliquer un plan social pour redresser la situation financière d’une entreprise de presse.

Les réactions de solidarité exprimées par les société de journalistes des autres médias francophones, les témoignages d’encouragement prodigués par de nombreux lecteurs l’indiquent clairement: c’est l’existence d’une presse libre et critique, qui est en cause.

Il appartient au pouvoir politique d’en tirer les conséquences avec d’autant plus de vigueur que, dans le cas de l’actionnaire de L’Avenir, Nethys, et de son intercommunale faîtière Publifin, dont le changement de nom en Enodia n’a pas effacé le souvenir des dérives, le pouvoir wallon avait pris une série de recommandations, dont bien peu ont été respectées. À commencer par celle qui voulait imposer des conseils d’administration indépendants, aux filiales privées de Publifin, pardon, d’Enodia. La composition du conseil d’administration des Éditions de l’Avenir (et la manière dont il se réunit et prend ses décisions) montre qu’on est loin du compte.

Si toutes ces possibilités de faire échec à la volonté déclarée de l’actionnaire des Éditions de l’Avenir échouent, il me restera toujours une ultime ressource: en qualité d’ancien président de la Fédération Internationale des Journalistes, je pourrai presser celle ou celui qui me succédera en juin à cette fonction d’interpeller les autorités belges, communautaires et wallonnes, pour leur expliquer qu’une presse libre peut bénéficier aux autorités en place dans la mesure où elle est libre de les critiquer. Et donc de gagner en crédibilité, même quand elle approuve leur action…

Le bout du tunnel reste lointain…

Le déroulement des événements, depuis la rédaction de ce billet, n’a guère permis de faire évoluer les choses. D’abord parce que les syndicats, une nouvelle fois, non seulement se sont engouffrés tête baissée dans le piège qui leur était tendu, et n’ont négocié que le volet social d’un problème bien plus large , mais qu’en plus, ils ignoré leur propre pratique en signant un accord sur la réintégration, à des conditions très discutables, des trois journalistes injustement licenciés, avant de le soumettre à une assemblée générale du personnel. Ils auraient été mieux inspirés, en l’occurrence, de se souvenir de la manière dont leurs dirigeants procèdent, avec le projet d’AIP négocié au sein du « Groupe des Dix »….

Cette assemblée s’est déroulée de manière très fraîche pour eux: journalistes et non-journalisets ont rappelé aux négociateurs syndicaux que, habituellement, un projet d’accord est soumis à l’approbation du personnel. Et que, quel que soit le résultat du vote, c’est forts de la confiance de leurs mandants que les délégués et permanents peuvent retourner auprès de la direction pour signer l’accord… ou s’atteler à le renouveler.

Et puis manque toujours un engagement ferme sur l’indépendance rédactionnelle, sérieusement mise à mal par le « lock-out » opéré par la direction, une grande et triste première pour la presse belge. Dans la foulée, l’assemblée générale a mandaté à la quasi unanimité l’Association des Journalistes Professionels (AJP) et la Société des Rédacteurs (SDR) pour aller négocier ce volet de leurs revendications.

A priori, tout semblait s’engager favorablement: la direction générale avait accueilli les représentants de la rédaction, pris note de leurs remarques, et annoncé un nouveau rendez-vous pour ce vendredi 8 mars dans la matinée. Puis, comme il y a quelques semaines, la mécanique s’est grippée. Le rendez-vous a été reporté à lundi, au-delà du week-end. Officiellement parce que tous les acteurs étaient fatigués? Ou bien parce qu’il faut laisser le temps à Liège de dicter ses conditions?

Et puis une interview, à paraître ce samedi, de l’administrateur-délégué, Jos Donvil, dans les colonnes du journal, ne laisse rien présager de bon. Une fois de plus – on se demande bien dans quelle école de formation des cadres ont peut bien enseigner que pour résoudre un problème, ce n’est pas avec ceux qui l’ont posé qu’on doit chercher une solution, mais avec d’autres interlocuteurs – il y annonce refuser toute négociation avec l’AJP « qui n’est pas un syndicat » et avec laquelle il n’entend donc que « discuter ».

L’expérience du plan social, qui ne s’est désembourbé qu’après un dimanche de négociation avec les représentants des journalistes, ou celle, toute fraîche, des licenciements brutaux opérés (Jos Donvil dénonce une « grève sauvage », sans envisager que semer le vent amène souvent à récolter la tempête!) ne lui auraient donc rien enseigné?

Quant au « lock-out », dénoncé par la Fédération Européenne des Journalistes devant le conseil de l’Europe, Jos Donvil le… nie tout simplement.

« Quand un chauffeur des camion est en grève, il n’a pas besoin des clés du véhicule », explique-t-il. Mais l’accès au site web et aux réseaux sociaux du journal ont été coupés pendant deux jours, y compris ce mercredi quand les journalistes avaient décidé de la reprise du travail, sous la menace d’une nouvelle grève le vendredi, si rien ne changeait. Raison pour laquelle la direction n’a pas rouvert les robinets, argumente l’administrateur-délégué de L’Avenir.

C’est bien cela l’objet de l’alerte lancée au Conseil de l’Europe: au moment où les journalistes voulaient reprendre leur travail, c’est bien la direction qui les en a empêchés. C’est ce qu’on appelle un lock-out, tout simplement.

Tel M. Jourdain, qui faisait de la prose sans le savoir, Jos Donvil aurait-il mis en oeuvre le premier lock-out de l’histoire de la presse belge sans s’en rendre compte?

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Éditions de l’Avenir: les 2% qui révèlent l’intention


Les masques sont tombés, ce lundi, aux Éditions de l’Avenir avec la fin de non-recevoir brutale opposée par la direction, obéissant aux ordres venus d’en haut, à la demande de l’Association des Journalistes Professionnels d’application d’une convention de travail et de rémunération des journalistes du groupe. Cette demande aurait eu pour effet d’améliorer de… 2% l’offre faite aux journalistes susceptibles de partir en RCC (Régime de chômage avec complément d’entreprise) et donc de rendre possible l’exécution du plan social signé par les syndicats il y a quelques semaines. Le refus de la direction témoigne, en dépit des dénis répétés de Nethys, l’actionnaire unique des Éditions de l’Avenir (EdA), de sa volonté de licencier des journalistes ciblés, notamment ceux qui ont relaté les débats nés des graves dysfonctionnements relevés tant au sein de Nethys que de son actionnaire public, l’intercommunale Publifin aujourd’hui rebaptisée Enodia.

L’existence d’une telle «liste noire» a été évoquée, il y a de nombreuses semaines déjà, par l’hebdomadaire «Le Vif»; elle a été démentie rapidement et à plusieurs reprises tant par la direction des Éditions de l’Avenir que par l’actionnaire principal de la société. Tout laisse entendre que sa réalité sera démontrée dès lundi prochain, quand la même direction des EdA transmettra au ministère de l’Emploi, une liste de cinquante noms, dont une majorité de personnes visées par un licenciement «sec», essentiellement des journalistes, dans l’espoir de faire reconnaître l’entreprise comme entreprise en restructuration.

Kris Peeters, ministre fédéral de l’Emploi, n’aura peut-être guère d’attention pour ce dossier: il lui serait bon de se rappeler que sa nature n’est pas essentiellement économique, mais politique, sociétale et démocratique. Et que la précipitation en la matière serait mauvaise conseillère.

Un accord incontesté

L’argumentation développée hier par le porte-parole de Nethys démontre la faiblesse du démenti qu’il a à nouveau apporté ce lundi à l’existence d’une «liste noire» de journalistes.

«L’AJP, explique-t-il, conteste un accord intervenu un décembre dernier dans le cadre du plan de restructuration (NB: enfin un aveu: jusque-là, la direction parlait toujours hypocritement de «plan de redéploiement») de L’Avenir, approuvé par 84% du personnel».

Premier enfumage: l’Association des Journalistes Professionnels ne conteste pas cet accord, dont le personnel n’avait approuvé que le principe, mais pas le contenu.

Elle a simplement demandé que, dans le cadre de ce plan, la direction des EdA applique les dispositions de la convention de travail et de rémunération des journalistes qu’elle a délibérément choisi d’ignorer. Comme, pour rappel, elle avait choisi de contourner un autre accord, sur la nomination d’une rédactrice ou d’un rédacteur en chef, pour imposer un directeur des rédactions frappé par une motion de défiance générale.

La demande de l’AJP ne remet donc pas en cause cet accord. Elle ne vise pas non plus à obtenir pour les journalistes un quelconque privilège: revendiquer le repect d’un accord social est un droit. Par surcroît, l’application de cette convention améliorerait un fifrelin (2%: un total de 180000 euros sur un coût global de 9 millions) l’offre faite aux journalistes susceptibles de partir en RCC et aiderait donc à atteindre l’objectif des 50 équivalents temps-plein (ETP) que le plan social a fixé. Le refus de la direction témoigne clairement de sa volonté de passer par des licenciements ciblés. De quoi accréditer l’idée d’une «liste noire».

Qui est qui?

«Les dispositions de cet accord ont été négociées entre la direction des Éditions de l’Avenir et les syndicats et en aucun cas avec Nethys»  ajouté le porte-parole.

Qu’en termes pesés cette chose-là est dite: oui, la direction des Éditions de l’Avenir a négocié l’accord. Mais pas de manière autonome. Sous contrôle de son conseil d’administration, d’abord, présidé par Pol Heyse, dirigeant de Nethys et quasi-exclusivement composé de représentants de Nethys, actionnaire unique de l’entreprise!

Alors, on peut jouer sur les mots. Mais la réalité du pouvoir au sein des Éditions de l’Avenir est évidemment chez Nethys. S’il n’en fallait qu’une preuve supplémentaire, son administrateur-délégué est… salarié de Nethys. Les multiples suspensions de séance, au cours des négociations, sollicitées par la direction qu’on devinait demander ses instructions à Liège, en est une autre. Et la preuve cardinale en est le maintien à son poste d’un directeur des rédactions imposé par Stéphane Moreau, administrateur-délégué de Nethys, qui entend le maintenir contre vents et marées, et malgré les avis contraires de la direction même des EdA!

Le porte-parole de Nethys est payé pour tenter de nous faire prendre des vessies pour des lanternes. Mais la ficelle utilisée, là, est vraiment trop grosse. Et son démenti sur l’existence d’une «liste noire» de journalistes tombe à plat. Heureusement, dans la vie réelle, le nez de celles et ceux qui disent ce qui n’est pas ne s’allonge pas, comme celui de Pinocchio!

Où notre contradicteur a parfaitement raison, par contre, c’est quand il rappelle que le plan social a été négocié entre la direction des EdA et les syndicats, avec des délégués de l’AJP présents au titre seulement d’observateurs. L’AJP n’a donc pas signé cette convention, négociée à la hussarde, et sous une pression du temps tout à fait artificielle (l’intention de licencier a été annoncée le 24 octobre, et tout devait être bouclé pour le 21 décembre: cette négociation aurait pu, ou plutôt dû, être entamée au moins trois mois plus tôt!). L’eût-elle fait, comme elle avait été invitée à le faire chez Rossel, par exemple, une clause discriminatoire à l’égard des journalistes n’y aurait pas été maintenue. Faute d’atteinte de l’objectif de 50 EQT, y lit-on, il sera procédé à des licenciements… de journalistes.

Et après cela, on nous baladera encore en prétendant qu’il n’existe pas de liste préétablie? Mieux vaut lire ou entendre cela que d’être sourd ou aveugle, dira-t-on. Pas sûr…

Bart De Wever abandonne les Anversois pour (tenter de) redonner du «peps» à la Flandre


Bart De Wever a donc voulu frapper fort: à peine réinstallé dans le fauteuil mayoral d’Anvers, le président de la N-VA s’est annoncé candidat à la présidence du gouvernement flamand, et dans la foulée a «poussé» Jan Jambon, pourquoi se gêner, comme candidat Premier ministre fédéral.

Au moins les choses seront-elles plus claires après les élections de mai prochain: en mettant ainsi les mains dans le cambouis, Bart De Wever n’apparaîtra plus, comme cela a été régulièrement le cas au cours de la législature qui s’achève, une espèce de shadow Premier ministre, prêt à semer la zizanie quand le fédéral semblait trop ronronner à son goût.

Il n’empêche, son annonce est d’abord une trahison de ses engagements à l’égard des Anversois, dont il a sollicité le vote, en octobre dernier, comme candidat bourgmestre.

La comparaison avec Paul Magnette, à cet égard, est significative: le bourgmestre de Charleroi figurera sur la liste européenne du PS en mai. Mais pour défendre ses idées, car le message est clair: il ne siégera pas au Parlement européen, même s’il y est élu, malgré cette posture assez particulière, mais il restera mayeur de Charleroi comme il s’y était engagé en octobre. Au contraire des électeurs carolorégiens, les électeurs anversois, aujourd’hui, doivent se sentir cocus…

Que Bart De Wever se profile en tant que candidat ministre-président flamand est significatif de trois choses. Il avoue ainsi d’abord son incapacité à construire une coalition fédérale avec des partis francophones, surtout si le PS, ce qui reste à démontrer, réussit la «remontada» qu’a annoncée, avec une certaine forfanterie, son président, Elio Di Rupo, lors de la séance des vœux du parti.

En principe, au niveau flamand, le président de la N-VA aura moins de mal à conclure… à condition que son parti se rende à nouveau incontournable. Et s’il s’engage de la sorte, c’est peut-être parce qu’il craint que le reflux de son parti au profit du Vlaams Belang, amorcé aux récentes élections communales, ne s’amplifie, ce qui permettrait peut-être la formation d’une coalition dont la N-VA serait exclue. En montant en ligne, le bourgmestre anversois qui reste un des hommes politiques les plus populaires de Flandre, espère bien enrayer le mouvement.

Le troisième constat est que Geert Bourgeois, renvoyé à l’Europe, n’a pas réussi à donner à son gouvernement une visibilité suffisante en Flandre, où au fil des ans, l’électeur commence à se rendre compte que, contrairement à ce que proclamait un slogan en vogue il y a quelques années, ce que la Flandre fait elle-même, elle ne le fait pas forcément mieux. Le déclin de son enseignement, qui commence à inquiéter le corps enseignant, en est un signe.

Le gouvernement Bourgeois n’est pas le premier à souffrir de ce manque de visibilité. Dans le passé, les gouvernements Peeters, Leterme, ou Somers ont souffert du même handicap. Tandis que le gouvernement wallon parvenait, par exemple, à donner à son «Plan Marshall» une notoriété nationale, voire internationale, le document VIA (Vlaanderen in Actie) de son pendant flamand restait confiné, lui, dans une désolante confidentialité.

Il n’est pas indifférent non plus de constater que les prédécesseurs de Geert Bourgeois, Kris Peeters et Yves Leterme, sont ensuite «montés» au gouvernement fédéral. Comme si, par un étrange paradoxe, les dirigeants de la région la plus autonomiste du pays considéraient toujours le fédéral comme un niveau de pouvoir supérieur.

Bart De Wever espère peut-être renouer, à la tête du gouvernement flamand, avec l’engouement qu’avait suscité, à la fin des années 90, l’équipe Van den Brande, avec son célèbre slogan Vlaanderen 2002 qui annonçait, ou semblait promettre, une quasi indépendance de la Flandre pour le sept centième anniversaire de la Bataille des Eperons d’Or. L’élan romantique a fait long feu, les Flamands de 2019 ne croient plus au père Noël…

La fusion de communes bruxelloises évoquée au moment du départ de Joseph Michel


Herstappe IngangIl est des hasards de l’actualité étranges: c’est juste avant le décès de l’ancien maire de Virton, Joseph Michel, que, dans une interview à nos confrères du «Vif», le bourgmestre de Bruxelles, Yvan Mayeur, ressort l’idée de… fusionner des communes bruxelloises. Le propos aurait sûrement fait sourire le père des fusions de communes: il reste à expliquer pourquoi, en 1977, les dix-neuf communes de l’agglomération bruxelloises ont été  les seules – outre Herstappe, en province de Limbourg (87 habitants), et Messines, en Flandre Occidentale (952 habitants), pour raisons de facilités linguistiques – ont échappé au regroupement obligatoire imposé d’une main de fer par celui qui a occupé le poste de ministre de l’Intérieur, de 1974 à 1977.

Joseph MichelJoseph Michel s’est attelé de manière énergique à la tâche. Et l’opération ne l’a pas rendu populaire: en septembre 1975, il sera même pendu en effigie lors d’une manifestation, à Arlon, des opposants à son projet de fusion des communes. Sans que cela provoque les mêmes remous que ceux qui ont suivi la même opération qui a ciblé Charles Michel à Mons, la semaine dernière! Un «Front pour la démocratie locale» l’accusera d’avoir mis sur rails un plan «illégal, despotique et arbitraire»: rien moins que cela!

Ces opposants invoquaient parfois des raisons sentimentales, étaient mus d’autres fois par d’inavouables raisons politiciennes, mais pouvaient aussi avoir de bonnes raisons, liées aux particularités locales.

Qu’importe, le ministre gaumais verrouillera son projet, qui ne pourra être amendé par les parlementaires. Officiellement, afin d’éviter qu’un plan d’ensemble ne soit retoqué pour de simples considérations locales. L’avis du Conseil d’État ne sera même pas sollicité sur le sujet,sous prétexte d’urgence!

Près de quatre décennies plus tard, il faut bien admettre que le «plan Michel» a tenu globalement la route. Certes, dans de grandes villes, Anvers notamment, il a fallu créer des «districts» pour compenser la distance créée entre le pouvoir communal et les citoyens; mais les nouvelles communes sont entrées dans les mœurs.

L’affaire n’en a pas moins coûté cher à Joseph Michel: plus jamais, l’homme politique gaumais n’a retrouvé de portefeuille: qu’importe, il est retourné à sa chère mairie (le terme est d’usage à un jet de pierre de l’Hexagone) virtonaise, et il a repris ses activités d’avocat: je me souviens de la surprise d’un confrère du Tijd, en stage dans le journal qui (air connu) m’emploie mais ne me rémunère pas assez à mon goût, dans le cadre d’une opération mise sur pied par le Fonds Prince Philippe, qui avait reconnu le père des fusions parmi les avocats anonymes, plaidant un procès banal devant le tribunal correctionnel d’Arlon, plus de vingt ans après les fusions des communes.

Étrangement, pourtant, les dix-neuf communes bruxelloises échapperont à cette fusion imposée à l’ensemble des communes belges: le «plan Michel» prévoyait pourtant d’en réduire le nombre à six, basées plus sur les «bassins de vie», comme on le disait encore à l’époque, que sur les strictes limites communales. Le mille-feuilles institutionnel  bruxellois a donc subsisté jusqu’à nos jours, ce qui a permis à un grand nombre de mandataires communaux de conserver leur fromage, mais qui, surtout, a fait perdurer des situations absurdes qui permettent une arnaque légale: je vise ici, notamment, le stationnement dans l’agglomération bruxelloise, qui permet de «pigeonner» nombre d’usagers, persuadés d’être en règle, alors que le ticket de stationnement toujours en cours qu’ils arborent vaut pour la commune voisine… dont la limite est parfois de l’autre côté de la rue.

Près de quarante ans plus tard, le bourgmestre de Bruxelles, Yvan Mayeur, veut-il aujourd’hui remettre à l’honneur le «plan Michel»? Sûrement pas: une meilleure gestion e827a95a9822be247254f56b615e7beb-1389643235n’est sûrement pas la préoccupation essentielle de l’occupant de l’Hôtel de ville bruxellois, quand il formule pareille proposition. Le tout doit se lire dans le combat fratricide qui oppose le bourgmestre bruxellois à Rudy Vervoort, le très effacé ministre-président de la Région bruxelloise.

L’ambition d’Yvan Mayeur est manifestement de devenir vizir à la place du vizir. Ou alors de vider la fonction de vizir de sa substance, et d’en récupérer l’essentiel à son profit. Le coup lui a déjà réussi à Bruxelles; il est en passe de le réussir pour la Région. On devine qu’il ne voudra pas s’arrêter là: les parquets de l’Hôtel de ville de Bruxelles sont déjà largement rayés de ses dents!

 

 

Avec Bart De Wever, les Flamands ont leur Poutine. Ou leur Kabila?


L’insoutenable suspense a donc pris fin: avant de s’envoler pour Shanghaï, Bart De Wever a envoyé la demande de dérogation indispensable pour pouvoir briguer un quatrième mandat à la présidence de la N-VA.
zoveel-viel-bart-de-wever-echt-af_667x1000La veille encore, le bourgmestre d’Anvers jouait la comédie: il ignorait s’il allait franchir le pas; il fallait qu’il en parle avec quelques personnes… Depuis des semaines, pourtant, on sait qu’il «rempilera» en 2015. À la fois parce que le succès électoral du parti nationaliste flamand de droite extrême et sa participation aux gouvernements flamand et fédéral a exigé la montée dans les exécutifs d’un grand nombre de responsables, dont Jan Jambon et Ben Weyts, qui, sans avoir l’aura du gourou de Deurne, auraient pu prétendre à sa succession. Ensuite, comme me l’ont expliqué cette semaine les politologues gantois, Carl Devos, et bruxellois, Dave Sinardet, il y aura d’ici à 2019, date des prochaines élections, quelques couleuvres à faire avaler à l’électorat, spécialement nationaliste, de la N-VA. Et les talents oratoires de Bart De Wever seront sans doute grandement nécessaires pour calmer le dépit de celles et ceux qui espéraient voir la cause de l’indépendance flamande faire un grand bond en avant avec l’arrivée au pouvoir du parti indépendant(r)iste.
Il n’y aura d’ailleurs peut-être pas que la base nationaliste de la N-VA à calmer ainsi. La Flandre de droite a voté massivement N-VA, en croyant le mythe selon lequel sa prospérité reviendrait à tire d’ailes dès que les liens avec la Wallonie sclérosée seraient rompus. Mais dans l’attente, la N-VA au gouvernement flamand, ce sont des études supérieures nettement plus chères; ce sont des associations culturelles privées de subsides; c’est une VRT obligée de tailler dans le vif (et qui doit se demander si elle a bien eu raison de consacrer De Wever «slimste mens ter wereld», l’homme le plus intelligent du monde, il y a quelques années…) et c’est un accès durci aux logements sociaux. Tout cela pour commencer!
Bart De Wever est donc bien parti pour entamer un… quatrième mandat à la présidence de la N-VA, dont les statuts limitent pourtant à deux le nombre maximum de mandats possibles à ce post: c’est le sens de la dérogation qu’il a sollicitée, et qu’il obtiendra sans aucun doute sans coup férir. Il avait pourtant juré ses grands dieux, en devenant bourgmestre d’Anvers, le 14 octobre 2012, qu’il quitterait la présidence du parti à l’issue de son troisième mandat. En arguant que la cité portuaire mérite un mayeur à part entière…
L’homme fort du parti se justifiera sans doute en disant qu’il répond ainsi aux sollicitations qui viennent de toutes parts. On lui en donnera acte.
Vladimir_Putin_-_2006Il ne fait en l’occurrence que reproduire le comportement d’un Vladimir Poutine, qui a toutefois fait preuve de plus de subtilité que lui (mais ils ne jouent évidemment pas dans la même cour). Limité par la Constitution russe à deux mandats, le président russe a changé de fauteuil avec son président, Dmitri Medvedev, et, pendant la durée des deux mandats de ce dernier, il a inversé le rapport de forces politique entre la présidence russe et la direction du gouvernement. Puis il est gentiment revenu pour un nouveau cycle de deux mandats, en rendant à la présidence tout son éclat. Pour sans doute ensuite, inverser à nouveau les rôles… jusqu’à ce que mort s’en suive?
Joseph KabilaJoseph Kabila n’en est pas là. Mais le président congolais ne pourra, en principe, pas, au terme de son mandat (contesté), se représenter à la présidence de la République Démocratique du Congo.Mais, à son âge (43 ans), le président congolais se voit mal accéder bientôt à la retraite… et ce n’est pas Bart De Wever qui le contredira, puisque le gouvernement fédéral dont la N-VA fait partie vient de rehausser à 66 puis à 67 ans, à l’horizon 2030, l’âge de la retraite en Belgique. Joseph Kabila songe donc à une modification de la Constitution congolaise, qui lui permettrait de rempiler. Et malgré l’opposition démocratique, il serait bien capable d’arriver à ses fins.
L’opposition bolivienne ne dit rien d’autre d’Evo Morales, qui va être élu ce dimanche pour la troisième et en principe dernière fois à la tête de son pays.
Les mauvaises pratiques, décidément, sont contagieuses. Curieusement, elles semblent rarement rendre heureux ceux qui les mettent en œuvre. Et tout auréolé qu’il soit de ses succès électoraux répétés, Bart De Wever n’aura jamais l’envergure d’un Winston Churchill, qui s’est incliné devant l’impitoyable et invraisemblable verdict des urnes qui l’a renvoyé dans l’opposition, en 1945.Le vieux lion y a trouvé au contraire une nouvelle énergie pour tenter de renverser la vapeur. Et rappelé que «la démocratie est le pire des régimes, à l’exception de tous les autres». Dont celui de la démocratie dirigée, à la sauce N-VA, russe, congolaise, bolivienne, etc.

Entre journalistes et politiques, connivence ou agressivité?


Quelle mouche a donc piqué Fientje Moerman? L’ancienne ministre libérale flamande de l’Économie s’était plainte, mercredi, dans une carte blanche publiée par le «Standaard» du dédain des journalistes pour le travail parlementaire en profondeur, et du coup, depuis lors, son coup de gueule a fait l’objet de nombreux commentaires dans tous les médias, flamands essentiellement, mais aussi francophones. Où tout le monde, soit dit au passage, n’a pas forcément lu son texte, car cela postule une connaissance élémentaire du néerlandais..

fientje-moermanFientje Moerman n’est pas la première responsable politique à se plaindre du comportement des journalistes. Elle s’est présentée en victime («comme une paria»…) là où un François Mitterrand s’était fait procureur, dans des circonstances il est vrai nettement plus dramatiques, après le suicide de son ancien Premier ministre, Pierre Bérégovoy. Le défunt président de la République, qui s’y entendait comme pas deux pour manipuler les médias, avait, on s’en souvient, qualifié les journalistes de «chiens». Pareille agressivité ne se retrouvait pas dans le texte de la députée flamande.

Parmi les multiples réactions que sa sortie a suscitées, l’éditorial d’Eric Donckier, dans le «Belang van Limburg» équilibrait avec beaucoup de pertinence les responsabilités des uns et des autres. Les journalistes, constatait-il, doivent balayer devant leur propre porte, en réfléchissant à leur manière de couvrir la politique; mais les politiques feraient bien d’en faire autant, sur la manière dont ils organisent leur communication vers les journalistes. Une communication faite de nombre d’effets d’annonces; d’engagements dont ils et elles savent qu’ils (elles) ne pourront les tenir; voire d’infos de derrière les coulisses, pourvu qu’elles nuisent à leurs adversaires, voire à leurs camarades de partis…

La manière dont la politique est couverte dans les rédactions mérite une réflexion particulière, à quelques mois des scrutins du 25 mai 2014, où le public, invité à renouveler sa représentation régionale, fédérale, et européenne, aura besoin d’éclaircissements particulièrement précis pour bien identifier les enjeux des différentes élections. La tentation pour les journalistes d’éluder leur responsabilité sera grande: il est tellement plus facile de se réfugier derrière des bilans du type nombre de questions parlementaires posées, des interviewes convenues, ou, mieux, des «petites phrases» qui font le «buzz». Fientje Moerman épingle notamment les médias sociaux, en révélant qu’une des obsessions des mandataires politiques est de vérifier au petit matin tout ce que les médias sociaux peuvent véhiculer à leur sujet, sans faire le tri du vrai et du faux…

Mais les politiques eux-mêmes seraient bien inspirés de revoir leur conception de leur relation avec les médias. J’ai déjà eu l’occasion, dans ce blog, d’épingler la stratégie des partis qui imposent tel(le) ou tel(le) de leurs représentant(e)s à divers médias, à un moment donné, pour donner à un message la plus large diffusion possible. En faisant bien comprendre au média qui refuserait d’entrer dans ce jeu de dupes que la note lui sera présentée tôt ou tard, par exemple en réservant à d’autres une exclusivité soigneusement dosée.

De la même manière, l’inaccessibilité relative de ministres en fonction, qui ne concèdent d’interviewes s’ils (elles) n’en choisissent pas eux-mêmes le moment et le thème montre la considération qu’ils (elles) ont pour le rôle démocratique des médias. Dans la même veine, on épinglera également les interviewes «groupées» qu’imposent de plus en plus de ministres. Bien conscient(e)s du fait qu’une interview à plusieurs mains doit être soigneusement préparée. Mais que pareille préparation, précisément, entre journalistes travaillant pour des médias concurrents est bien plus difficile, même quand ils (elles) se connaissent. Et que dès lors, l’interview ira rarement au fond des choses.

Eric Donckier, en conclusion, suggère l’idée d’un dialogue entre journalistes et politiques, mais après la triple élection du 25 mai 2014. Pourquoi pas? Mais les journalistes s’y présenteraient avec encore plus de crédibilité, si entre-temps, ils et elles réfléchissaient déjà plus à leurs pratiques…

Le journalisme critique menacé à Anvers


Les médias de l’Europe entière convergent vers Anvers, depuis dimanche: le succès électoral de Bart De Wever (qui n’est pas encore bourgmestre de la cité portuaire, il faut le noter…) leur paraît annoncer la fin de la Belgique, et les uns et les autres tentent, parfois avec succès, d’obtenir une interview de la figure de proue de la N-VA.

Les médias francophones de Belgique, ont en général moins de chance, à l’une ou l’autre exception près, RTL ou Sud Presse récemment par exemple. Mais on sait que le parti nationaliste flamand, et son président, n’aiment pas les médias francophones critiques, qu’ils soient belges ou étrangers: on se souvient de l’explication donnée naguère à Jean Quatremer, correspondant de «Libération» en Belgique, à qui Bart De Wever ne pardonnait pas un article critique et qui se refusait donc désormais à tout contact avec lui.

Les médias flamands sont aujourd’hui à leur tour victimes de cette politique d’intimidation. Il y a une dizaine de jours, c’est l’hebdomadaire «Knack» qui le révélait, en publiant une interview… en blanc du président de la N-VA, qui avait refusé de répondre aux questions de notre confrère Stijn Tormans. Bart De Wever, en pleine campagne électorale, a tenté de rattraper la sauce ensuite, et tout semblait rentré dans l’ordre.

Et puis dimanche soir, alors qu’il fête son triomphe, le nouvel homme fort d’Anvers refuse une interview à… la télé régionale anversoise, ATV. À la grande surprise des journalistes francophones, mais pas de la presse flamande. La veille, en effet, Bart De Wever avait annoncé que, même élu, il continuerait à boycotter ATV, et le présentateur de son journal télévisé Karl Apers. «Il peut bien souhaiter que je ne l’emporte pas, car je n’ai plus l’intention de me rendre à son studio», a-t-il lancé notamment à nos confrères du «Nieuwsblad».

Que reproche Bart De Wever à Karl Apers? Des tweets injurieux, selon lui. Et à ATV, la N-VA fait grief de ne pas avoir été invitée aussi souvent que le sp.a du bourgmestre sortant, Patrick Janssens, durant la campagne électorale. «Nous avons invité la N-VA à sept reprises ces dernières semaines, et à chaque fois, nous avons dû dire à nos téléspectateurs que le parti avait refusé notre invitation», a riposté le rédacteur en chef d’ATV, Hans Hellemans, qui a tenté de discuter du problème avec Bart De Wever, mais ce dernier «n’avait pas le temps» de le rencontrer. «Quand il accuse notre télé de partialité, je suppose qu’il ne vise pas notre collègue qui s’est présenté sur une liste N-VA à Brasschaat», a conclu finement le rédacteur en chef d’ATV.

Il y a un parallèle frappant à relever entre le comportement médiatique et politique de Bart De Wever: hier, la N-VA a mis en cause les coalitions qui l’écartaient du pouvoir en Flandre, sans mentionner, par exemple, l’accord qu’elle a conclu à Courtrai avec l’Open VLD et le sp.a pour éjecter Stefaan De Clerck du pouvoir. En 2010, déjà, le parti nationaliste s’était retiré de la négociation communautaire en accusant tous les autres partis de la boycotter et en pointant le dédain dont avait fait preuve, selon elle, le Palais royal à l’égard de Bart De Wever.

De la même manière, le président de la N-VA met en cause les médias qui osent l’attaquer. En boycottant la télé anversoise, il franchit un palier supplémentaire: son but est bien d’intimider le journalisme anversois critique, après son accession au mayorat dans la ville portuaire. Il y a là un péril insidieux pour la liberté de la presse. Faudra-t-il, demain, manifester un soutien aux journalistes anversois, et à leur liberté de blâmer, sans laquelle il n’est d’éloge flatteur?