Relire le passé avec les lunettes du présent


Leopold_IILe drame de Charlottesville, provoqué non par une agressivité «dans les deux camps» comme l’a affirmé le président des États-Unis, Donald Trump, mais par la haine nourrie par une extrême-droite nazifiante, xénophobe et raciste, qui abuse de la notion même de liberté d’expression, a conduit la ville de Baltimore à retirer nuitamment des statues célébrant la mémoire des soldats confédérés, sans doute au motif que ces monuments encourageaient le racisme actuel. D’autres cités états-uniennes ont pris le relais, et ont retiré du paysage le souvenir de généraux sudistes, au nombre desquels Robert Lee, bien connu des cruciverbistes, général en chef des armées du sud. Et dans la foulée, des voix s’élèvent, en Belgique, pour postuler le retrait des statues de Léopold II, deuxième roi des Belges, mais surtout premier souverain de l’État libre du Congo, en raison des crimes commis dans ce grand pays sous son règne.

Tout cela procède d’une lecture erronée ou incomplète de l’Histoire, comme l’ont rappelé Jean Quatremer, tout d’abord, dans une chronique documentée, puis, plus récemment, l’historien Pierre-Luc Plasman (UCL) et le politologue Pierre Verjans (ULg) dans un débat de circonstance sur La Première.

Le piège classique est de relire le passé avec les lunettes du présent, en faisant intervenir des notions qui n’avaient pas cours à l’époque des faits évoqués, ou à le peindre en noir et blanc (sans jeu de mots par rapport aux problèmes évoqués), en posant une frontière infranchissable entre «les bons» et les «méchants», au nombre desquels les soldats et généraux sudistes en général et Robert Lee en particulier, et Léopold II, souverain de l’État indépendant du Congo.

Robert LeeOr, comme l’a rappelé Jean Quatremer, Robert Lee, contrairement à ce que sa responsabilité militaire durant la guerre de Sécession pourrait laisser imaginer, était anti-esclavagiste et partisan de l’Union. Au point que le président nouvellement élu des États-Unis, Abraham Lincoln, avait pensé lui confier le commandement des troupes de l’Union. Mais «de toute la guerre, l’un des événements les plus malheureux pour le Nord fut l’entrée de la Virginie dans la Confédération,  signalaient Carl Grimberg et Ragnar Svanström, dans leur Histoire universelle publiée, il y a bien longtemps déjà par les éditions Marabout. Robert Lee était avant tout Virginien (…) Il quitta l’armée de l’Union, devint commandant en chef des troupes virginiennes, puis, en 1862, des forces réunies du Sud». Pour affronter Ulysses S. Grant, lui aussi familier des cruciverbistes, appelé plus tard à la présidence des États-Unis.

Abraham Lincoln 16th President of the United StatesPeut-être l’ancien commandant en chef des troupes nordistes n’aurait-il jamais occupé la Maison-Blanche si, le 14 avril 1865, il avait accompagné le président Abraham Lincoln au théâtre, où il allait tomber sous les balles de John Wilkes Boot? L’assassin avait en effet prévu de poignarder le général après avoir abattu le président, mais Grant, à la dernière minute, avait renoncé au spectacle. Lincoln  mourait donc dans une gloire éternelle, due essentiellement à l’abolition de l’esclavage sur le territoire états-unien. Là pourtant aussi, la légende prend des libertés avec l’Histoire. Car, comme l’a rappelé Jean Quatremer, Abraham Lincoln n’était pas forcément décidé à abolir l’esclavagisme, lors de son élection à la présidence en 1860. Et il aurait même songé, pour régler le problème sans remettre en cause son fondement, à transporter ailleurs la population noire des États-Unis. Avant d’en arriver à la conclusion que la seule solution réaliste était de mettre fin à l’esclavagisme. Sans, on l’a vu à Charlottesville, un siècle et demi plus tard, éradiquer le racisme.

Quant à Léopold II, ce roi «entre génie et gêne» comme l’ont titré Vincent Dujardin, Valérie Rosoux et Tanguy De Wilde, dans un ouvrage monumental et remarquablement documenté paru il y a quelques années, on ne peut nier les exactions qui se sont commises sous son règne dans l’État indépendant du Congo. Mais on ne peut non plus oublier que les campagnes menées contre lui, essentiellement dans les pays anglo-saxons, à la fin du XIXeme siècle, l’ont été sur base d’un témoignage pratiquement unique, largement relayé par des auteurs à succès, au premier rang desquels Mark Twain. Et sans mettre en doute la sincérité de la plupart des dénonciateurs du deuxième roi des Belges, on n’écartera non plus l’idée que ce concert de critiques venait essentiellement d’un Royaume-Uni dont les pratiques coloniales -rappelons pour mémoire la création des premiers camps de concentration en Afrique du Sud, lors de la guerre des Boers- n’avaient guère à envier à celles des colons belges. Et dont les gouvernants se rendaient peut-être compte qu’ils avaient été bernés par le roi d’un petit pays, qui, au congrès de Berlin, en 1885 s’était arrogé un immense territoire, dont on commençait à s’apercevoir qu’il constituait un «scandale géologique»…

Le recul doit permettre une évaluation plus sereine des événements du passé. Et, comme l’ont signalé les participants au débat de La Première, d’un échange de vues avec des historiens d’autres horizons, afin de croiser les perspectives historiques: il n’est pas sans intérêt, tout de même de constater aujourd’hui qu’en République Démocratique du Congo, il s’en trouve beaucoup pour faire de Léopold II le créateur d’un pays, dont le tracé des frontières n’a pas changé depuis 1885, puis auquel le général puis maréchal Mobutu, quatre-vingts ans plus tard, a donné une identité nationale…

Mais afin de confronter les perspectives historiques, faut-il d’abord connaître l’Histoire. Et, sur ce plan, l’abandon de l’Histoire, ou sa réduction à la portion congrue dans les programmes d’enseignement du primaire et du secondaire, risque, à terme, de priver la Belgique francophone d’historiens patentés.

Comme je l’avais déjà souligné sur ce blog, à l’occasion de la création difficile du «cours de rien» dans le primaire, le rétablissement de l’Histoire aurait permis de rencontrer les préoccupations des promoteurs de ce cours destinés à faire mieux comprendre aux jeunes la société dans laquelle ils vivent. Puisque cette société est elle-même le produit d’un passé aux sources multiples, européennes et extra-européennes. Sans doute était-ce trop simple? Ou l’aveu de l’échec d’une politique par le retour en arrière trop difficile?

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Nom de Dieu, il va manquer!


Invité d’Eddy Caekelberghs sur «La Première», Edmond Blattchen a eu, ce soir, le privilège rare d’entendre son éloge «funèbre» de son vivant: «Face à l’info» a refait entendre certains des invités qu’il a, au fil des mois, fait parler du sens de la vie, et donc de la mort, dans son émission «Noms de dieux», dont la «Une» livrait ce soir le deux centième et dernier numéro. Tandis que d’autres disaient, en direct, tout le bien (parce qu’on ne dit pas de mal de quelqu’un qui s’en va?) qu’ils ou elles pensaient de cette émission hautement atypique.

Une émission que seule, une chaîne publique aurait pu permettre, a conclu Edmond Blattchen en concluant par «RTBF» une émission qu’Eddy Caekelberghs lui avait demandé de ponctuer d’un dernier mot. Le commentaire était particulièrement judicieux. On peut simplement se demander si, vingt-trois ans après le lancement de cette émission philosophique assez unique en son genre sur les chaînes francophones, la RTBF donnerait encore le feu vert aujourd’hui à ce type d’initiative. Car, et le constat ne vaut pas que pour elle, la télévision publique en Europe s’est de plus en plus inspirée de sa concurrente privée. Plus souvent pour le pire que pour le meilleur.

Edmond BlattchenRetour sur Edmond Blattchen: oserais-je avouer qu’il y a plus de décennies, l’ancien animateur des «Chansons qui vous ressemblent» et de «Chansong» avait sacrément surpris, en se lançant dans ce type d’émission philosophique. On n’avait, jusque-là, guère pu prendre la mesure de son érudition, et de sa capacité remarquable à faire se confier ses invités, en ne les interrompant que par de courtes questions, toujours remarquablement documentées.

Au moment où Edmond Blattchen quitte l’antenne, je ne peux m’empêcher de repenser à deux images fortes qu’il a laissées: l’une publique et forte, l’autre discrète et profonde.

L’image publique et forte, c’est celle de Blattchen en colère, tirant sa chemise pour montrer la cicatrice que lui avait laissée sur la poitrine une intervention chirurgicale rendue nécessaire pour combattre un cancer du poumon provoqué par la cigarette: c’était un soir de controverse télévisée, sur la RTBF, entre partisans et adversaires de la publicité pour le tabac, à l’époque où sa probable interdiction laissait peser une menace sur le Grand Prix de Belgique de Formule 1.

L’image privée, c’est celle d’Edmond Blattchen en ami fidèle, assistant aux obsèques de mon confrère feu Jean-Francis Dechesne, il y a un peu plus de onze ans. Jean-Francis s’était fait le chroniqueur attitré de «Noms de dieux» dans le journal qui (air connu) m’emploie et ne me rémunère pas assez à mon goût. Et, apprenant son décès brutal, Edmond Blattchen, avec lequel  il n’avait sans doute pu s’empêcher d’échanger l’une ou l’autre réflexion philosophique voire métaphysique, avait tenu à participer à son dernier adieu.

«Face à l’info» aura apporté un éclairage sur sa démarche journalistique: sa demande, à ses invités, d’écrire à leur façon «Noms de dieux» procédait peut-être, a-t-il révélé, de la colère de son père, Edmond Blattchen père, qui, mis au mur par les Allemands pendant la Première Guerre mondiale, à l’âge de six ans à peine, avait décidé qu’on supprimerait l’«Umlaut» avec lequel devait s’écrire la lettre «a» de son nom de famille, légué par son propre père, Prussien d’origine. L’émission a laissé par contre une question ouverte: quelle autre émission de réflexion et de débat la RTBF proposera-t-elle pour succéder à «Noms de dieux».

Quant à nous, il nous restera la possibilité de voir et de revoir les anciens numéros, et leurs invités, toujours en vie ou disparus. De grands moments de télévision.

Un témoignage impressionnant

Et, à propos d’invités, j’avoue avoir été impressionné par le témoignage de Latifa Ibn Ziaten, la deux centième et dernière interlocutrice d’Edmond Blattchen. Ni une théologienne, ni une poétesse, ni une scientifique, ni une femme politique: une mère blessée dans sa chair par l’assassinat de son fils, Imad, un militaire abattu par Mohammed Merah, le 11 mars 2012 à Toulouse. Cette blessure, symbolisée par le béret de son fils, dont elle ne se sépare jamais, ne se refermera plus. Mais cette femme que rien ne destinait à pareil destin, et qui s’exprime très simplement («C’est très important» a-t-elle dit à de multiples reprises au cours de l’entretien, pour souligner son propos) a mieux expliqué que bien des exégètes le sens profond du djihad, pour un(e) croyant(e): c’est la démarche qui l’a poussée à ne pas se refermer sur sa douleur, mais à s’en servir pour aller vers les autres, pour tenter de comprendre le geste de l’assassin de son fils, et pour tenter d’éviter à ses semblables éviter une dérive similaire. Par exemple en leur offrant des conditions de détention digne: à l’heure où près d’un tiers des électeurs français ont voté pour le Front National, le message prend tout son sens. D’où le livre qu’elle a écrit («Mort pour la France»), et l’association qu’elle a créée (www.association-imad.fr)

Cela lui a valu des honneurs; cela l’amène de voyager dans divers pays, pour rencontrer des mandataires politiques ou des représentants de la société civile; cela a fait d’elle une vedette médiatique, mais rien de tout cela ne lui est monté à la tête.

Un des moments les plus poignants de l’émission a été celui où elle a raconté qu’en pèlerinage à La Mecque, elle y a vu son fils assassiné. Les esprits rationnels mettront sans doute cela sur le compte de l’émotion du lieu et du moment. Sa propre belle-mère, qui l’accompagnait avec son mari dans ce pèlerinage essentiel pour les musulmans, lui a dit qu’elle avait cru voir son fils assassiné. Mais Latifa Ibn Ziaten n’en démord pas: elle l’a vu, et l’a appelé en vain. Difficile à croire au pied de la lettre, effectivement. Mais plutôt que de la plaindre, en pensant que si elle faisait usage de sa raison, elle comprendrait qu’elle a été victime d’une confusion, d’une illusion, ou d’un rêve, je me dis peut-être que, dans la profondeur de sa foi, elle a pu atteindre, l’espace d’un moment, une réalité intérieure profonde ou une réalité extérieure qui échappe complètement à notre entendement. Quoi qu’il en soit, total respect!

Face au FN, des réponses invariables depuis plus de trente ans


Cruel exercice que celui effectué par la télévision française hier: elle a enregistré les réactions des politiques de gauche et de droite à la victoire du Front National aux élections régionales de ce dimanche. Leur réponse a été quasi unanime: «on a compris la colèrel’exaspération, ont dit d’autres- des Français».
Le hic, c’est que leurs prédécesseurs, en 1984, avaient eu exactement le même commentaire, quand le Front National de Jean-Marie Le Pen avait frappé un grand coup, en décrochant quelque 10% aux élections européennes de cette année-là. campagne-fn-1984C’était l’époque, on s’en souvient, où la majorité dirigée par feu François Mitterrand avait introduit une bonne dose de représentation proportionnelle en France, dans un calcul machiavélique pour embarrasser la droite: le couvercle, aujourd’hui, est retombé sur le nez de toute la classe politique française.

Rebelote en 2002: à la consternation générale, Jean-Marie Le Pen impose sa présence au deuxième tour de l’élection présidentielle. La France est commotionnée, et les responsables politiques, de gauche comme de droite, expliquent qu’ils ont pris la mesure de «l’exaspération» («de la colère», diront d’autres), des Français.FN-2002-anti-et-pro_scalewidth_906

Jacques Chirac bénéficiera de l’indignation populaire pour se faire réélire dans un fauteuil: il oubliera malencontreusement que des voix de gauche et de droite ont écarté Le Pen de l’Élysée.

Les médias ne sont pas en reste: ce soir, «La Première» diffusait dans «Face à l’Info» une enquête en PACA auprès de sympathisants des Républicains, qui finissaient par se dire fort proches du Front National et à estimer que Marion Maréchal-Le Pen mériterait peut-être de se voir donner une chance de diriger la Région (et tant pis pour les habitants de Provence-Alpes-Côte d’Azur!). Il y a treize ans, après le choc de l’élimination de Lionel Jospin par Jean-Marie Le Pen, l’émission «Là-bas, si j’y suis», depuis lors bannie de l’antenne de France Inter, était partie à la rencontre des électeurs qui avaient donné leur voix à l’extrême-droite française. On y avait, déjà, entendu les habitants de petits villages où ne vivaient aucun étranger vitupérer contre l’excès d’immigrants en France…

Car cette colère, cette exaspération, qui habiterait les Français depuis trois décennies, ne peut évidemment avoir les mêmes causes aujourd’hui qu’avant-hier. Les récents attentats meurtriers de Paris ont probablement pesé sur le vote de ce dimanche, au premier tour des régionales de 2015, mais auparavant?

La mondialisation de l’économie a coûté de nombreux emplois en France… comme ailleurs, ces dernières années: était-ce déjà le cas en 2002 ou en 1984?

Ou alors, doit-on en conclure que les messages de rejet distillés par l’extrême-droite sont de plus en plus efficaces, mais remuent toujours un fond raciste qui, hélas, sommeille peut-être au plus profond de la plupart d’entre nous?

La responsabilité des politiques n’en est pas moins écrasante. Depuis trente ans, ils n’ont donc pas trouvé le moyen de répondre aux arguments populistes de l’extrême-droite? Il est assez stupéfiant, par exemple de voir comment, au cours de cette campagne électorale, personne n’a repris de volée jusqu’ici les candidat(e)s frontistes, en épinglant dans leur programme tout ce qui est contraire aux droits de l’Homme. Et elles sont nombreuses les propositions indécentes que ce programme véhicule!

Les médias, eux aussi, ne doivent pas éluder leur responsabilité. Il n’y a guère, sur ce blog,  j’épinglais la manière dont certains, de semaine en semaine, martelaient que la Belgique allait être confrontée à un afflux incontrôlable de candidats réfugiés. Cette manière de présenter les choses, sans recul, apporte de l’eau au moulin de l’extrême-droite. Non qu’il faille taire le problème des réfugiés, qui, quelles que soient leur motivation, voient dans l’Europe leur seule planche de salut. L’Union européenne, pour rappel, compte 508 millions d’habitants: s’il débarquait même 5 millions de réfugiés, ils ne représenteraient qu’1% de ce total. Impossible à absorber, vraiment? Je n’ai que très rarement lu, vu, ou entendu cette simple notion statistique. Et le Front National en a profité pour déverser ses tombereaux d’hostilité. Mêmes causes, mêmes effets…

Marchands de papier et non plus hommes de presse…


Bernard Marchand«Autrefois, un journal s’achetait; aujourd’hui, il faut le vendre…»: la phrase de Bernard Marchant, administrateur-délégué du groupe Rossel, au micro du «Question à la une» consacré à la « presse populaire» résume bien le drame de la presse quotidienne francophone belge: jadis, elle était dirigée par des hommes de presse, aujourd’hui, elle est managée par des marchands de papier. C’est peut-être là une explication de son déclin: comme je l’ai plusieurs fois exprimé sur ce blog, et ailleurs, la presse écrite quotidienne francophone doit être le seul secteur économique en difficultés qui a désinvesti massivement, ces dernières années, de son cœur d’activité, la production d’informations. Avec le résultat que l’on sait.

La presse populaire est-elle l’exception qui confirme la règle? «Questions à la une», le magazine d’enquête de La Une, a tenté de répondre à la question, et après avoir loupé l’émission en direct, je l’ai visionnée ce matin aux aurores, afin de me faire une opinion.

3980f93Les interventions de Bernard Marchant et de son homologue d’IPM, Denis Pierrard, pour défendre les titres populaires de leur groupe respectif m’ont beaucoup amusé. D’habitude, on les voit plutôt se présenter en patrons de leurs «quality papers», comme ils aiment à le proclamer, «Le Soir» et «La Libre», et on n’est pas sûr, soit dit au passage, qu’ils se plongent régulièrement dans «Sud Presse» ou dans «La Dernière Heure». Mais qu’importe, il leur fallait assumer ces quotidiens. Et, de manière on suppose involontaire, Bernard Marchant, a égratigné les journalistes du « Soir», en insistant sur «l’audace» de leurs consœurs et confrères de «Sud Presse», qui ne sont pas, a-t-il insisté, «des journalistes ran-plan-plan» (sic). Sous-entendant donc que les autres le sont, à commencer par les journalistes du «Soir»?

Revenons à l’émission en elle-même: descendant de sa tour Reyers, la RTBF allait une nouvelle fois, en se pinçant le nez, à la recherche de la presse populaire. Avec une double question: est-elle accrocheuse ou racoleuse? Pour arriver à la conclusion qu’elle est… accrocheuse et racoleuse. Fallait-il donc toute «une enquête pendant un laps de temps important», comme on l’explique à la RTBF, pour arriver de cette question à cette conclusion? Les uns diront que le constat étant posé à l’avance, il n’y avait pas lieu d’enquêter. Les autres que, la séquence n’ayant pas réussi à trancher, c’est qu’elle n’est pas allée au fond des choses.

La démarche partait apparemment d’une forme de dédain pour le journalisme «de caniveau»: au bilan, les journalistes et rédacteurs en chef de «Sud Presse» et de «La Dernière Heure» en sont sortis grandis. Car le travail qu’ils font est incontestablement journalistique. Un journalisme qui n’est pas le mien, mais qui est du journalisme. Qui joue la carte «populo» et donc est à la fois accrocheur et racoleur. Le «Bild Zeitung», en Allemagne, ne fait rien d’autre, dont l’argument de vente principal est la taille des seins des pin-ups qu’il exhibe à longueur de page. Ses méthodes sont beaucoup plus critiquables, ainsi que Günther Wallraf les avait décrites, il y a longtemps déjà, dans son livre «Le journaliste indésirable». Mais tout responsable politique allemand sait que, pour toucher le grand public, il faut passer par le «Bild». Ce qui ne suppose pas approuver sa ligne rédactionnelle. L’attaché de presse de la ministre wallonne Éliane Tillieux, qui a connu une vie de journaliste chez «Sud Presse», n’a rien dit d’autre.
L’enquête (?) de «Question à la une» a manqué singulièrement de biscuits. Elle n’avait pas le mordant d’une émission, déjà lointaine, de Jean-Claude Defossé, qui mettait «Les pieds dans le plat», et dans un numéro consacré à «La Presse», avait affronté feu Wally Meurens, alors rédacteur en chef de «La Meuse» avec un dossier déontologique (déjà) en béton, où il avait même lu, à la grande surprise de votre serviteur et de Martine Simonis, secrétaire générale de l’AJP, un projet d’avis alors en cours de discussion au Conseil de déontologie de l’Association des Journalistes Professionnels. Ce conseil était l’ancêPQ people 1tre de l’actuel Conseil de Journalisme, qui, ces derniers mois, a lui aussi eu à connaître d’un (grand) nombre de dossiers relatifs à «Sud Presse».

Elle n’avait pas non plus l’ironie d’un «Écran témoin» bien plus ancien (quarante ans au moins), dont le présentateur avait mis le défunt patron de la rédaction du «Monde» dans un cruel embarras: le directeur de la rédaction d’«Ici Paris», un journal de caniveau de l’époque, ayant affirmé qu’il se tenait informé de l’actualité, notamment en lisant «Le Monde», et qu’il n’écrirait donc pas n’importe quoi, le présentateur, avec un sourire ironique, avait demandé à Fauvet s’il lui «rendait la politesse». Embarrassé, le mythique directeur du «Monde» s’était lancé dans de très longues explications pour dire qu’il n’avait pas vraiment le temps de lire «Ici Paris» et bien d’autres publications.

Presse populaire 2Ici, rien de tout cela. Quand l’émission a par exemple abordé le titre de «Sud Presse» qui proclamait «Justice est faite» après la mort violente des frères Kouachi, auteurs du massacre de Charlie-Hebdo, le 7 janvier dernier, et d’Amedy Coulibaly, auteur d’une prise d’otages, le même jour, dans une superette kasher à Paris, elle ignorait, ou n’a pas voulu aborder, l’incident qui a suivi, quand un chef d’édition du groupe n’a dû qu’à la solidarité professionnelle de ne pas être viré, pour avoir osé critiquer le titre en interne. Interroger le rédacteur en chef sur cette ouverture très particulière à la critique interne aurait éclairé d’une lumière particulière sa gestion de la rédaction. Il aurait peut-être aussi été significatif de s’interroger sur le nombre très restreint de témoignages de journalistes dans ce dossier…

Et puis, quand on veut laver plus blanc que blanc, il faut aussi veiller à être soi-même impeccable. Mon collègue Martial Dumont, dans le canard qui (air connu) m’emploie et ne me rémunère pas assez à mon goût, a déjà souligné la négligence de la journaliste, qui a présenté Me Jean-Philippe Mayence comme un avocat pénaliste, mais pas comme le défenseur de Bernard Wesphael, quand il exprimait ses critiques sur un titre de «une» de «Sud Presse» qualifiant d’«assassinat» les fait qui vaudront bientôt à l’ancien élu «vert» de se retrouver devant une cour d’assises.

Était-il opportun aussi, de demander l’avis d’un analyste universitaire éminent… qui a été en charge, il y a quelques années, d’un travail pour Sud Presse? Il ne manque pas, en Belgique, d’analystes du secteur, en choisir un autre aurait été plus prudent.

Enfin, il aura échappé à beaucoup de monde, mais pas aux professionnels de l’information, que le tableau statistique qui présentait l’évolution de vente des quotidiens belges, pour montrer que la presse populaire souffre moins que la grande (?) presse nationale… omettait celles du groupe qui (air connu, bis) m’emploie et ne me rémunère pas assez à mon goût. «Choix éditorial indépendant» se défend la RTBF. La chaîne publique aime se draper dans sa dignité outragée, pour défendre une mauvaise cause. L’information était tout simplement tronquée. Et si elle l’était volontairement, le cas est grave: il y avait alors volonté délibérée de montrer qu’une troisième voie est possible entre journalisme élitiste et journalisme de proximité!

Un thème de réflexion pour un prochain «Question à la une»?

Il faut savoir parler… et savoir écouter


La motorisation croissante et l’ère de la numérisation ont rendu à la radio des couleurs qu’elle craignait de perdre, il y a six décennies, au moment de l’avènement de la télévision, et c’est tant mieux! À l’égard de la télé, et surtout de la presse écrite, elle conserve l’avantage de la rapidité; et par rapport au Web et à son immédiateté, elle offre celui d’un certain recul. Avec les émissions de débat notamment. Mais l’exercice est difficile: il exige de savoir parler, c’est-à-dire de savoir de quoi on parle; et aussi de savoir écouter.

Ces deux réflexions me sont venues cette semaine d’«On refait le monde» sur Bel-RTL, et «Face à l’Info» sur la Première (RTBF). Deux émissions fondamentalement différentes, soit dit au passage, tant la première donne (de plus en plus) dans le verbiage, alors que la deuxième va dans l’analyse en profondeur, au risque, parfois de friser le pédantisme.

Chronologiquement, c’est l’évocation par «On refait le monde» des revendications des Francophones de Flandre qui m’a rappelé cette vérité élémentaire: on ne peut refaire le monde que si on en assure les bases. Et malgré la présence en studio, ce jour-là, de mon excellent confrère du «Soir», Marc Metdepenningen, qui a émis dans ce débat la seule réflexion pertinente sur la solidarité qui est surtout de circonstance entre les Francophones de Fourons et ceux de la périphérie, les lieux communs se sont succédé à une cadence encore plus accélérée que d’habitude sur la chaîne privée. On a eu droit au témoignage de la Francophone lassée des brimades en périphérie bruxelloise (mais dont on avait compris qu’elle était parfaitement bilingue???) et à celui de la Francophone vivant à Turnhout, où elle a suivi son conjoint, et pour qui tout est pour le mieux dans le meilleur du monde, et au poncif, énoncé par l’animateur, que dans des communes à facilités, les politiques locaux défendraient publiquement des points de vue extrêmes, parce qu’ils sont «tenus» par les représentants nationaux de leurs partis respectifs, mais que cela ne les empêcherait pas d’aller boire un pot ensemble, une fois que les caméras sont parties.

Ah, ben tiens, il aurait intérêt à passer de temps à autre  à Fourons, le Patrick Weber: il verrait si les conseillers Voerbelangen et R@L font souvent la fête ensemble! Il aurait su comment se passe la flamandisation rampante des Francophones de Flandre, invités, par exemple, à remplir des documents en néerlandais, en vérifiant sur le document en français qui leur est remis… à titre de spécimen, l’endroit où il faut cocher ou inscrire des réponses. Il vérifierait que dans toutes les communes à facilité, l’usage de leur langue est interdit en réunion aux mandataires francophones.

2142702À l’inverse, sa réflexion pour dire que «pour les Flamands en Wallonie, c’est la même chose!» témoigne aussi de sa méconnaissance du problème. Sauf dans quelques communes, les Flamands n’ont pas bénéficié de facilités linguistiques en Wallonie, où ils ont immigré bien longtemps avant l’adoption de la législation linguistique de 1932. Celle-là même qui a vu les Wallons exiger l’unilinguisme de l’administration, de part et d’autre de la frontière linguistique, parce qu’ils craignaient qu’une administration bilingue sur tout le territoire soit «colonisées» par les fonctionnaires flamands, les seuls à être bilingues à l’époque. Ce qui ipso facto, signifiait l’abandon des Flamands de Wallonie par la Flandre: ces Flamands se sont progressivement intégrés et certain(e)s de leurs descendant(e)s ont fait carrière politique en Wallonie, parfois dans des courants furieusement régionalistes. Et l’abandon des Francophones de Flandre, dont le problème est posé aujourd’hui, par la Wallonie.

Depuis lors, la roue a tourné. Et ce que visait peut-être Patrick Weber, c’était l’usage exclusif du néerlandais dans certains villages ardennais, où les vacanciers du nord du pays louent ou achètent des secondes résidences. Sans que, à l’instar de ce qui se fait en Flandre, les autorités publiques n’interviennent pour faire respecter la législation linguistique.

Bref, l’auditeur d’«On refait le monde» n’en a pas plus appris que sur bien d’autres sujets traités dans cette émission, dont le propos, sans doute, n’est que de faire le «buzz». Un tout petit »buzz», soit dit au passage…

rafael-correaSur «La Première», le lendemain, Eddy Caeckelberghs avait réussi un très joli coup, en invitant le président équatorien, Rafael Correa, à l’occasion du Sommet bisannuel entre l’Union Européenne et la Communauté des États d’Amérique latine et des Caraïbes (CELAC).

La pioche était bonne: Rafael Correa, étudiant en Belgique dans un passé déjà lointain, n’a pas oublié le français, qu’il pratique toujours avec bonheur.

Surtout, ce président qui a survécu à une tentative de coup d’État en 2010, véhicule un message fort et original. Fortement marqué à gauche, il situe son engagement, sa «révolution citoyenne» dans la droite ligne de l’Évangile. «J’apprends beaucoup de la doctrine sociale de l’Église» a-t-il posé, en citant notamment les grands prélats latino-américains, «ces personnages extraordinaires de l’Église», qui se sont fait les champions de la justice social: feu Dom Helder Camara au Brésil, feu Oscar Arnolfo Romero (récemment béatifié) au Salvador, et, dans son propre pays, feu Leonidas Proaño Villlabla, l’évêque de Riobamba.

La réaction instantanée d’Eddy Caeckelberghs ‑autant laïque engagée que journalistique?‑ a alors été de lui opposer que «l’Église officielle n’a pas toujours apprécié ces voix-là». Réflexion étonnante: cardinal, évêque, ne sont-ce pas des fonctions… officielles dans l’Église? Le président équatorien n’a pas relevé. Mais il a très finement rétorqué que si la théologie de la libération n’a plus eu la cote sous le pontificat de Jean-Paul II, cela pouvait s’expliquer, «parce qu’il venait d’un pays communiste». Mais que le message social de l’Église est à nouveau porté au plus haut niveau, par le pape «Francisco», latino-américain, qui se veut aux côtés des plus pauvres. L’entreprise n’est pas sans risque, sans doute; elle se heurte à des résistances en interne, c’est évident, mais l’Église elle-même n’est qu’une institution humaine. Rafael Correa a magistralement rappelé, lui, le caractère radical du message évangélique qu’il s’efforce de prolonger sur le plan politique.

Pour une fois renvoyé dans les cordes, Eddy Caeckelberghs a tenté une diversion, en glissant sur l’opposition de son interlocuteur à l’avortement. Puis il en est heureusement revenu à l’engagement de Rafael Correa. Un engagement à gauche, qui ne s’oppose pas au «capital privé, dont on a besoin». Mais qui invite à rendre la priorité à l’humain sur le capital. Magistral exposé!