Face au FN, des réponses invariables depuis plus de trente ans


Cruel exercice que celui effectué par la télévision française hier: elle a enregistré les réactions des politiques de gauche et de droite à la victoire du Front National aux élections régionales de ce dimanche. Leur réponse a été quasi unanime: «on a compris la colèrel’exaspération, ont dit d’autres- des Français».
Le hic, c’est que leurs prédécesseurs, en 1984, avaient eu exactement le même commentaire, quand le Front National de Jean-Marie Le Pen avait frappé un grand coup, en décrochant quelque 10% aux élections européennes de cette année-là. campagne-fn-1984C’était l’époque, on s’en souvient, où la majorité dirigée par feu François Mitterrand avait introduit une bonne dose de représentation proportionnelle en France, dans un calcul machiavélique pour embarrasser la droite: le couvercle, aujourd’hui, est retombé sur le nez de toute la classe politique française.

Rebelote en 2002: à la consternation générale, Jean-Marie Le Pen impose sa présence au deuxième tour de l’élection présidentielle. La France est commotionnée, et les responsables politiques, de gauche comme de droite, expliquent qu’ils ont pris la mesure de «l’exaspération» («de la colère», diront d’autres), des Français.FN-2002-anti-et-pro_scalewidth_906

Jacques Chirac bénéficiera de l’indignation populaire pour se faire réélire dans un fauteuil: il oubliera malencontreusement que des voix de gauche et de droite ont écarté Le Pen de l’Élysée.

Les médias ne sont pas en reste: ce soir, «La Première» diffusait dans «Face à l’Info» une enquête en PACA auprès de sympathisants des Républicains, qui finissaient par se dire fort proches du Front National et à estimer que Marion Maréchal-Le Pen mériterait peut-être de se voir donner une chance de diriger la Région (et tant pis pour les habitants de Provence-Alpes-Côte d’Azur!). Il y a treize ans, après le choc de l’élimination de Lionel Jospin par Jean-Marie Le Pen, l’émission «Là-bas, si j’y suis», depuis lors bannie de l’antenne de France Inter, était partie à la rencontre des électeurs qui avaient donné leur voix à l’extrême-droite française. On y avait, déjà, entendu les habitants de petits villages où ne vivaient aucun étranger vitupérer contre l’excès d’immigrants en France…

Car cette colère, cette exaspération, qui habiterait les Français depuis trois décennies, ne peut évidemment avoir les mêmes causes aujourd’hui qu’avant-hier. Les récents attentats meurtriers de Paris ont probablement pesé sur le vote de ce dimanche, au premier tour des régionales de 2015, mais auparavant?

La mondialisation de l’économie a coûté de nombreux emplois en France… comme ailleurs, ces dernières années: était-ce déjà le cas en 2002 ou en 1984?

Ou alors, doit-on en conclure que les messages de rejet distillés par l’extrême-droite sont de plus en plus efficaces, mais remuent toujours un fond raciste qui, hélas, sommeille peut-être au plus profond de la plupart d’entre nous?

La responsabilité des politiques n’en est pas moins écrasante. Depuis trente ans, ils n’ont donc pas trouvé le moyen de répondre aux arguments populistes de l’extrême-droite? Il est assez stupéfiant, par exemple de voir comment, au cours de cette campagne électorale, personne n’a repris de volée jusqu’ici les candidat(e)s frontistes, en épinglant dans leur programme tout ce qui est contraire aux droits de l’Homme. Et elles sont nombreuses les propositions indécentes que ce programme véhicule!

Les médias, eux aussi, ne doivent pas éluder leur responsabilité. Il n’y a guère, sur ce blog,  j’épinglais la manière dont certains, de semaine en semaine, martelaient que la Belgique allait être confrontée à un afflux incontrôlable de candidats réfugiés. Cette manière de présenter les choses, sans recul, apporte de l’eau au moulin de l’extrême-droite. Non qu’il faille taire le problème des réfugiés, qui, quelles que soient leur motivation, voient dans l’Europe leur seule planche de salut. L’Union européenne, pour rappel, compte 508 millions d’habitants: s’il débarquait même 5 millions de réfugiés, ils ne représenteraient qu’1% de ce total. Impossible à absorber, vraiment? Je n’ai que très rarement lu, vu, ou entendu cette simple notion statistique. Et le Front National en a profité pour déverser ses tombereaux d’hostilité. Mêmes causes, mêmes effets…

3 réflexions sur “Face au FN, des réponses invariables depuis plus de trente ans

  1. Bien dit, et comme de coutume bien écrit, Philippe… Même si le Front National n’a rien d’une nouveauté, je suis néanmoins sûr qu’il vient largement de profiter de la crise des migrants et des attentats du 13 novembre. Et je continue d’être sûr que si Marine Le Pen peut faire illusion, profitant d’une certaine expérience, ce n’est pas le cas de son entourage, à commencer par la poupée Barbie du sud, dont les discours sont stéréotypés au possible. Maintenant, ce premier tour des régionales marque un signal clair de la population : la politique telle qu’elle se pratique depuis des décennies, les Français (et les autres… ) n’en veulent plus ! Au diable ces stars médiatiques surpayées qui passent le plus clair de leur temps à s’envoyer piques et railleries. ‘Est-ce que ce monde est sérieux ?’, chante Cabrel… Disons que ce monde sature, et il bien raison de saturer, le monde… (Vincent Franssen)

    • Enfin un message vrai sur ce blog et le commentaire de Vincent .. qui a encore confiance et dans les ces politiques et dans les médias qui les représentent.

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