Winston, reviens: tes successeurs sont devenus fous!


Une carte qui va redevenir actuelle?Sauf très invraisemblable revirement de la Chambre des communes, qui pourrait rappeler le caractère purement consultatif du référendum de jeudi dernier sur le Brexit, le Royaume-Uni va donc s’embarquer pour un voyage en arrière dans le temps proprement surréaliste. Car il ne va pas revenir à un «âge d’or qui n’a jamais existé», comme me le disait un militant travailliste la semaine dernière: par la folie d’un apprenti-sorcier nommé David Cameron, ou d’histrions comme Boris Johnson ou Nigel Farage, nos compatriotes d’Outre-Manche risquent, dans les années à venir, de reculer de quatre siècles . C’est-à-dire de revenir avant le traité d’union du 12 mai 1707, qui a soudé l’Écosse et l’Angleterre.

Le vieux lionWinston Churchill, mort il y a 51 ans en se désolant d’avoir perdu l’Empire britannique, doit se retourner dans sa tombe! Car désormais, c’est de la dissolution du Royaume-Uni qu’il est question: le deuxième référendum sur l’indépendance de l’Écosse est déjà sur rails. En Irlande du Nord, favorable à l’Europe également, le Sinn Fein mène déjà campagne pour l’abolition de la frontière avec la République d’Irlande et donc pour une réunification de fait de l’île. Et même Gibraltar, où 96% des 33000 habitants du Rocher ont voté le maintien dans l’Union Européenne, pourrait, in fine, revenir à l’Espagne, moyennant un accord négocié!

Faut-il «craindre» cette évolution comme le demandait une journaliste de France 2 hier matin? Pourquoi faudrait-il donc éprouver ce sentiment? Comme toutes les constructions humaines, les États ne sont pas éternels. Et comme le répète régulièrement un confrère préretraité, si les peuples ont le droit de disposer d’eux-mêmes, ils ont par corollaire le droit de s’indisposer eux-mêmes…

Il n’empêche, le scénario qui s’annonce m’attriste pour les jeunes Britanniques que j’ai rencontrés la semaine dernière, pour compte du journal qui (air connu) m’emploie et ne me rémunère pas assez à mon goût. Aucun d’entre eux n’était en faveur de la sortie du Royaume-Uni de l’Union Européenne; et tous voulaient non de l’Europe mitonnée par David Cameron, qui aura en vain joué au défenseur d’une Union qu’il n’avait cessé de vilipender depuis son arrivée au pouvoir: comme nombre de jeunes de leur âge, passés notamment par le programme Erasmus qui leur permet d’étudier à l’étranger, ils rêvaient plutôt d’une Europe plus intégrée. Les sondages d’opinion réalisés avant le scrutin, et à l’entrée des bureaux de vote, l’ont d’ailleurs confirmé: les jeunes plébiscitaient l’Europe; ils se sont vu imposer le Brexit par leurs aînés!

À qui la faute? À David Cameron, d’abord, qui a joué au poker pour sauver un parti conservateur divisé… et qui a perdu. À Boris Johnson et à Nigel Farage, ensuite, les histrions qui ont mené la campagne en faveur du Brexit.
On sNigel Farageavait que le mirliflore qui préside l’UKIP était un grossier personnage: on sait depuis le lendemain du référendum qu’il est aussi un menteur: les 350 millions de livre qu’il avait promis pour la sécurité sociale au Royaume-Uni? Et bien, heu, comment dire, il est vraiment désolé: c’était une erreur de communication de sa campagne.

Ce monsieur pratiquerait-il de la sorte dans le secteur de la vente, il serait poursuivi pour
escroquerie. Mais dans le domaine politique, apparemment, le principe selon lequel les promesses n’engagent que ceux qui y croient semble avoir la vie dure.

Boris JohnsonBoris Johnson, lui, ne rêvait que de se voir calife à la place du calife: entendez supplanter David Cameron au 10 Downing Street. Et il croyait bien avoir course gagnée, vendredi aux aurores. La conduite de Grenoble que lui ont réservée des Londoniens, dès potron-minet, lui a probablement déjà enlevé certaines de ses illusions. Si même il devait parvenir à ses fins, il ne restera sans doute pas longtemps en place: les conservateurs pro-européens ne lui pardonneront pas sa campagne délirante. Et la chute de la livre sterling, combinée aux pertes d’emploi qui s’annoncent au Royaume-Uni achèveront de lui retirer le soutien factice dont il paraît bénéficier aujourd’hui.

Il ne faudrait pas pour la cause éluder la responsabilité des adversaires du Brexit, qui ont mené une campagne des plus mièvres, et n’ont jamais osé opposer la vérité aux énormités proférées par leurs adversaires.

Il en a encore  été ainsi lors du grand débat mis sur pied par la BBC à l’avant-veille du référendum. Quand les partisans du Brexit répétaient leur argumentation xénophobe sur le nécessaire contrôle des frontières, pour juguler l’immigration, pourquoi ne leur a-t-on pas rappelé que le Royaume-Uni, qui ne fait pas partie de l’espace Schengen, contrôle déjà ses frontières? Et que s’il sort de l’Union Européenne, comme il en a l’intention, on voit mal pourquoi la France continuerait à bloquer des candidats à la traversée de la Manche, dans des conditions par ailleurs scandaleuses.

Un des participants à cette soirée-débat a lancé qu’il ne voulait pas des «États-Unis d’Europe» vers laquelle, selon lui, l’Union Européenne se dirige (que n’a-t-il raison?): trop timorés, sans doute, pour lui répliquer, ou, pire, trop ignorants, les adversaires du Brexit ne lui ont pas rappelé le nom du créateur de cette expression:  un certain… Winston Churchill, dans un discours prononcé à l’université de Zurich, le 19 septembre 1946, qu’on peut toujours réécouter à l’envi:

Winston, reviens, tes successeurs sont devenus fous!

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Face au FN, des réponses invariables depuis plus de trente ans


Cruel exercice que celui effectué par la télévision française hier: elle a enregistré les réactions des politiques de gauche et de droite à la victoire du Front National aux élections régionales de ce dimanche. Leur réponse a été quasi unanime: «on a compris la colèrel’exaspération, ont dit d’autres- des Français».
Le hic, c’est que leurs prédécesseurs, en 1984, avaient eu exactement le même commentaire, quand le Front National de Jean-Marie Le Pen avait frappé un grand coup, en décrochant quelque 10% aux élections européennes de cette année-là. campagne-fn-1984C’était l’époque, on s’en souvient, où la majorité dirigée par feu François Mitterrand avait introduit une bonne dose de représentation proportionnelle en France, dans un calcul machiavélique pour embarrasser la droite: le couvercle, aujourd’hui, est retombé sur le nez de toute la classe politique française.

Rebelote en 2002: à la consternation générale, Jean-Marie Le Pen impose sa présence au deuxième tour de l’élection présidentielle. La France est commotionnée, et les responsables politiques, de gauche comme de droite, expliquent qu’ils ont pris la mesure de «l’exaspération» («de la colère», diront d’autres), des Français.FN-2002-anti-et-pro_scalewidth_906

Jacques Chirac bénéficiera de l’indignation populaire pour se faire réélire dans un fauteuil: il oubliera malencontreusement que des voix de gauche et de droite ont écarté Le Pen de l’Élysée.

Les médias ne sont pas en reste: ce soir, «La Première» diffusait dans «Face à l’Info» une enquête en PACA auprès de sympathisants des Républicains, qui finissaient par se dire fort proches du Front National et à estimer que Marion Maréchal-Le Pen mériterait peut-être de se voir donner une chance de diriger la Région (et tant pis pour les habitants de Provence-Alpes-Côte d’Azur!). Il y a treize ans, après le choc de l’élimination de Lionel Jospin par Jean-Marie Le Pen, l’émission «Là-bas, si j’y suis», depuis lors bannie de l’antenne de France Inter, était partie à la rencontre des électeurs qui avaient donné leur voix à l’extrême-droite française. On y avait, déjà, entendu les habitants de petits villages où ne vivaient aucun étranger vitupérer contre l’excès d’immigrants en France…

Car cette colère, cette exaspération, qui habiterait les Français depuis trois décennies, ne peut évidemment avoir les mêmes causes aujourd’hui qu’avant-hier. Les récents attentats meurtriers de Paris ont probablement pesé sur le vote de ce dimanche, au premier tour des régionales de 2015, mais auparavant?

La mondialisation de l’économie a coûté de nombreux emplois en France… comme ailleurs, ces dernières années: était-ce déjà le cas en 2002 ou en 1984?

Ou alors, doit-on en conclure que les messages de rejet distillés par l’extrême-droite sont de plus en plus efficaces, mais remuent toujours un fond raciste qui, hélas, sommeille peut-être au plus profond de la plupart d’entre nous?

La responsabilité des politiques n’en est pas moins écrasante. Depuis trente ans, ils n’ont donc pas trouvé le moyen de répondre aux arguments populistes de l’extrême-droite? Il est assez stupéfiant, par exemple de voir comment, au cours de cette campagne électorale, personne n’a repris de volée jusqu’ici les candidat(e)s frontistes, en épinglant dans leur programme tout ce qui est contraire aux droits de l’Homme. Et elles sont nombreuses les propositions indécentes que ce programme véhicule!

Les médias, eux aussi, ne doivent pas éluder leur responsabilité. Il n’y a guère, sur ce blog,  j’épinglais la manière dont certains, de semaine en semaine, martelaient que la Belgique allait être confrontée à un afflux incontrôlable de candidats réfugiés. Cette manière de présenter les choses, sans recul, apporte de l’eau au moulin de l’extrême-droite. Non qu’il faille taire le problème des réfugiés, qui, quelles que soient leur motivation, voient dans l’Europe leur seule planche de salut. L’Union européenne, pour rappel, compte 508 millions d’habitants: s’il débarquait même 5 millions de réfugiés, ils ne représenteraient qu’1% de ce total. Impossible à absorber, vraiment? Je n’ai que très rarement lu, vu, ou entendu cette simple notion statistique. Et le Front National en a profité pour déverser ses tombereaux d’hostilité. Mêmes causes, mêmes effets…