Une étrange diversification bancaire


Le monde de la banque est en pleine transformation, et les bancassureurs cherchent des idées neuves pour assurer l’avenir de leurs institutions. Cette évolution n’est pas toujours favorable aux usagers: le nombre d’agences s’est singulièrement réduit dans notre pays, depuis quelques années. Et de plus en plus de communes se retrouvent privées d’un simple distributeur de billets. Le service au public s’en ressent, et plus d’un conseil communal s’en est inquiété. La banque de la Poste a souvent été approchée pour rétablir ce service. Et les grandes banques belges, interpellées, réfléchissent, dit-on, à une forme de coopérative qui gérerait des distributeurs à réimplanter là où le besoin s’en fait sentir. Reste à voir quand cette collaboration pourra se mettre en place.

La diversification annoncée ce mercredi par Marc Raisière est différente. Et elle a surpris à plus d’un titre: Belfius devient actionnaire et partenaire du site immobilier Immovlan, aux côtés de Roularta, le groupe éditeur notamment du Vif, de Sport Magazine, ou de Trends, et de Rossel, éditeur du Soir et des journaux du groupe Sud Presse, tous deux par ailleurs associés à l’Echo et au Tijd.

Elle a surpris d’abord par la manière dont ce partenariat a été annoncé. Pas par une conférence de presse, comme Belfius a l’habitude d’en organiser, mais par une interview à quatre mains, accordée par son CEO au Soir, au coeur d’une page qui y annonce le partenariat. Une interview sur un thème plutôt bateau : la solidité réafirmée du système bancaire belge.

Marc RaisièreMarc Raisière a choisi un autre canal pour dévoiler ce nouveau partenariat: il était l’invité, ce mercredi matin, de LN24, la seule chaîne d’information continue belge dont… Belfius est un des actionnaires. C’est là qu’il a affirmé l’ambition commune de Roularta et de Rossel d’une part, de Belfius de l’autre, de voir Immovlan tailler des croupières au leader du marché immobilier en Belgique: Immoweb est, lui, depuis plusieurs années propriété du géant allemand Axel Springer.

Ce nouveau partenariat de Belfius pose par ailleurs (double) question, à la fois sous l’angle du rôle sociétal d’une banque à 100% publique et puis sous celui des pratiques commerciales.

Car dans les perspectives tracées par Marc Raisière, il y a comme un parallélisme qui s’ébauche entre ce tout neuf partenariat immobilier et l’activité bancaire de Belfius en matière de prêts hypothécaires. On veut croire que l’une et l’autre ne seront pas intimement liées, car si un bonus était par exemple octroyé aux clients de la banque qui acquerraient un bien immobilier par le canal du site immobilier dont elle est actionnaire, on ne serait pas loin de la vente forcée, ou à tout le moins de la distorsion de concurrence.

Et puis Belfius est depuis le naufrage de Dexia une banque à 100% publique, comme son ancêtre, le Crédit Communal de Belgique, l’interlocuteur financier des pouvoirs locaux. La privatisation d’une partie de son capital a beau être envisagée depuis quelques années, Belfius reste publique et son arrimage à un groupe privé qui s’est essentiellement déployé en France depuis près de deux décennies a dès lors de quoi interpeller.

L’ambition affichée par Marc Raisière dans cette affaire pèche peut-être par excès d’optimisme: l’essor des GAFAM (Google, Amazone, Facebook, Microsoft) a porté un coup très sévère à la presse écrite, et notamment au secteur des « toutes boîtes » quels qu’ils soient. Au point que, pour certains observateurs avertis, il n’y aurait plus place que pour un seul « gratuit » en Belgique francophone. Pour tout qui les a connus il y a vingt ans, et notamment Vlan, la cure d’amaigrissement qu’ils ont connue depuis lors, notamment dans le secteur immobilier, est spectaculaire. Le partenariat, que la Fédération des notaires pourrait ‘apprécier moyennement n’en constitue pas forcément le remède.

Il pourrait avoir des conséquences économiques et sociales graves pour d’autres supports, confrontés au même déclin. Et peut-être aussi pour Vlan, dont les annonces immobilières sont désormais filialisées, ce qui ne simplifie pas les choses. Parmi les personnes dont l’emploi risque de disparaître, il y a sûrement aussi des clients de Belfius, qui risquent de diminuer le pourcentage des clients satisfaits proclamé par la banque.

Dernier souci: au fil des décennies, les prix de presse du Crédit Communal, puis Dexia, puis Belfius ont acquis leurs lettres de noblesse. Pour en avoir été acteur plusieurs années, je puis affirmer que l’indépendance des jurys a l’égard de la banque a toujours été absolue. Mais on connaît l’adage: la femme de César ne peut être soupçonnée. Il serait regrettable que des prix futurs décernés à des journalistes du Soir ou de Sud-Presse suscitent la moindre interrogation…

Sauvegarder le pluralisme de la presse


La légitime indignation qui a saisi l’opinion, à la suite de la révélation des abus au sein de la nébuleuse Nethys-Publifin, a déclenché au sein de la classe politico-médiatique une réaction de «football panique» qui, au-delà des mesures d’assainissement nécessaires, dont certaines restent à prendre, ont conduit à sanctionner des mandataires qui vont être pénalisés dans l’exercice de fonctions, dans lesquelles ils ont strictement respecté les limites légales ou réglementaires qui leur ont été imposées. Je pense par exemple aux députés-bourgmestres ou députés-échevins socialistes dont l’indemnité cumulée ne pourra plus dépasser le montant de leur indemnité parlementaire, alors que jusqu’ici, le cumul ne pouvait dépasser 150% de l’indemnité parlementaire. Ces bourgmestres et échevins qui sont en même temps députés devront dès lors exercer leur fonction mayorale ou scabinale à titre purement gratuit: est-ce normal? Ne serait-il pas plus cohérent, dès lors, d’interdire purement et simplement le cumul de mandats, ce qui, au niveau du gouvernement wallon, n’irait pas sans poser quelque problème à M. Magnette ou à M. Prévost…

Le souci de clarification de la gestion de Nethys n’est pas nouveau: il y a plusieurs années déjà, Bernard Wesphael, alors chef de groupe Ecolo au Parlement wallon, avait déposé en vain des propositions de décrets en la matière. Il est temps que le contrôle public s’exerce efficacement sur l’intercommunale, puisqu’elle gère de l’argent public, et que de l’ordre soit mis dans les structures privées qui s’y sont multipliées. Et qu’il soit mis fin à cette fiction des mandats privés exercés par des mandataires publics: il y a là fraude manifeste pour contourner des règlements existants.

journaux-francophonesFaut-il pour autant démanteler Nethys, et notamment l’obliger à céder le groupe de presse qui (air connu) m’emploie et ne me rémunère pas assez à mon goût?

Une phrase prononcée à la tribune du conseil provincial de Liège par le député provincial André Gilles, par ailleurs président du conseil d’administration de Nethys, a relancé le fantasme, qu’on a vu rebondir de tweet en tweet, jusque sous la plume de consœurs et confrères en principe bien informés.

L’alternative à Nethys en Belgique -un rachat du groupe «L’Avenir» par le groupe Rossel – n’est pas neuve: elle avait déjà été envisagée quand le groupe flamand Corelio, devenu Mediahuis, a décidé de se séparer de son aile wallonne. C’est à ce moment-là que l’intercommunale liégeoise a décidé, en quelques jours semble-t-il, de dépasser sur le fil le groupe éditeur du Soir et des journaux du groupe Sud-Presse.

Quoi qu’on pense de la gestion de Nethys, que je n’ai pas été le dernier à critiquer, cette solution était de loin préférable à une opération qui aurait eu pour effet de rendre un groupe de presse propriétaire de plus de 85% des titres de presse en Belgique francophone. Outre que l’opération aurait à terme conduit à une fusion entre des journaux aussi différents dans leur manière de couvrir l’actualité que les quotidiens du groupe «L’Avenir» que ceux du groupe Sud-Presse, ou à un bain de sang social provoqué par la fermeture d’éditions aujourd’hui concurrentes dans les zones où elles ne sont pas dominantes.

Les réflexions qui prévalaient à l’époque sont toujours d’actualité aujourd’hui. Et un des volets importants du combat que mènent depuis longtemps l’Association des Journalistes Professionnels en Belgique francophone, la Fédération Européenne des Journalistes et la Fédérations Internationale des Journalistes est précisément la lutte contre la concentration des médias, qui conduit à chaque fois à une désertification du paysage médiatique. J’ose espérer qu’au-delà des différences d’opinion qui les séparent, et au-delà des liens professionnels qu’ils ont, tous les journalistes peuvent se rejoindre sur ce principe.

Marchands de papier et non plus hommes de presse…


Bernard Marchand«Autrefois, un journal s’achetait; aujourd’hui, il faut le vendre…»: la phrase de Bernard Marchant, administrateur-délégué du groupe Rossel, au micro du «Question à la une» consacré à la « presse populaire» résume bien le drame de la presse quotidienne francophone belge: jadis, elle était dirigée par des hommes de presse, aujourd’hui, elle est managée par des marchands de papier. C’est peut-être là une explication de son déclin: comme je l’ai plusieurs fois exprimé sur ce blog, et ailleurs, la presse écrite quotidienne francophone doit être le seul secteur économique en difficultés qui a désinvesti massivement, ces dernières années, de son cœur d’activité, la production d’informations. Avec le résultat que l’on sait.

La presse populaire est-elle l’exception qui confirme la règle? «Questions à la une», le magazine d’enquête de La Une, a tenté de répondre à la question, et après avoir loupé l’émission en direct, je l’ai visionnée ce matin aux aurores, afin de me faire une opinion.

3980f93Les interventions de Bernard Marchant et de son homologue d’IPM, Denis Pierrard, pour défendre les titres populaires de leur groupe respectif m’ont beaucoup amusé. D’habitude, on les voit plutôt se présenter en patrons de leurs «quality papers», comme ils aiment à le proclamer, «Le Soir» et «La Libre», et on n’est pas sûr, soit dit au passage, qu’ils se plongent régulièrement dans «Sud Presse» ou dans «La Dernière Heure». Mais qu’importe, il leur fallait assumer ces quotidiens. Et, de manière on suppose involontaire, Bernard Marchant, a égratigné les journalistes du « Soir», en insistant sur «l’audace» de leurs consœurs et confrères de «Sud Presse», qui ne sont pas, a-t-il insisté, «des journalistes ran-plan-plan» (sic). Sous-entendant donc que les autres le sont, à commencer par les journalistes du «Soir»?

Revenons à l’émission en elle-même: descendant de sa tour Reyers, la RTBF allait une nouvelle fois, en se pinçant le nez, à la recherche de la presse populaire. Avec une double question: est-elle accrocheuse ou racoleuse? Pour arriver à la conclusion qu’elle est… accrocheuse et racoleuse. Fallait-il donc toute «une enquête pendant un laps de temps important», comme on l’explique à la RTBF, pour arriver de cette question à cette conclusion? Les uns diront que le constat étant posé à l’avance, il n’y avait pas lieu d’enquêter. Les autres que, la séquence n’ayant pas réussi à trancher, c’est qu’elle n’est pas allée au fond des choses.

La démarche partait apparemment d’une forme de dédain pour le journalisme «de caniveau»: au bilan, les journalistes et rédacteurs en chef de «Sud Presse» et de «La Dernière Heure» en sont sortis grandis. Car le travail qu’ils font est incontestablement journalistique. Un journalisme qui n’est pas le mien, mais qui est du journalisme. Qui joue la carte «populo» et donc est à la fois accrocheur et racoleur. Le «Bild Zeitung», en Allemagne, ne fait rien d’autre, dont l’argument de vente principal est la taille des seins des pin-ups qu’il exhibe à longueur de page. Ses méthodes sont beaucoup plus critiquables, ainsi que Günther Wallraf les avait décrites, il y a longtemps déjà, dans son livre «Le journaliste indésirable». Mais tout responsable politique allemand sait que, pour toucher le grand public, il faut passer par le «Bild». Ce qui ne suppose pas approuver sa ligne rédactionnelle. L’attaché de presse de la ministre wallonne Éliane Tillieux, qui a connu une vie de journaliste chez «Sud Presse», n’a rien dit d’autre.
L’enquête (?) de «Question à la une» a manqué singulièrement de biscuits. Elle n’avait pas le mordant d’une émission, déjà lointaine, de Jean-Claude Defossé, qui mettait «Les pieds dans le plat», et dans un numéro consacré à «La Presse», avait affronté feu Wally Meurens, alors rédacteur en chef de «La Meuse» avec un dossier déontologique (déjà) en béton, où il avait même lu, à la grande surprise de votre serviteur et de Martine Simonis, secrétaire générale de l’AJP, un projet d’avis alors en cours de discussion au Conseil de déontologie de l’Association des Journalistes Professionnels. Ce conseil était l’ancêPQ people 1tre de l’actuel Conseil de Journalisme, qui, ces derniers mois, a lui aussi eu à connaître d’un (grand) nombre de dossiers relatifs à «Sud Presse».

Elle n’avait pas non plus l’ironie d’un «Écran témoin» bien plus ancien (quarante ans au moins), dont le présentateur avait mis le défunt patron de la rédaction du «Monde» dans un cruel embarras: le directeur de la rédaction d’«Ici Paris», un journal de caniveau de l’époque, ayant affirmé qu’il se tenait informé de l’actualité, notamment en lisant «Le Monde», et qu’il n’écrirait donc pas n’importe quoi, le présentateur, avec un sourire ironique, avait demandé à Fauvet s’il lui «rendait la politesse». Embarrassé, le mythique directeur du «Monde» s’était lancé dans de très longues explications pour dire qu’il n’avait pas vraiment le temps de lire «Ici Paris» et bien d’autres publications.

Presse populaire 2Ici, rien de tout cela. Quand l’émission a par exemple abordé le titre de «Sud Presse» qui proclamait «Justice est faite» après la mort violente des frères Kouachi, auteurs du massacre de Charlie-Hebdo, le 7 janvier dernier, et d’Amedy Coulibaly, auteur d’une prise d’otages, le même jour, dans une superette kasher à Paris, elle ignorait, ou n’a pas voulu aborder, l’incident qui a suivi, quand un chef d’édition du groupe n’a dû qu’à la solidarité professionnelle de ne pas être viré, pour avoir osé critiquer le titre en interne. Interroger le rédacteur en chef sur cette ouverture très particulière à la critique interne aurait éclairé d’une lumière particulière sa gestion de la rédaction. Il aurait peut-être aussi été significatif de s’interroger sur le nombre très restreint de témoignages de journalistes dans ce dossier…

Et puis, quand on veut laver plus blanc que blanc, il faut aussi veiller à être soi-même impeccable. Mon collègue Martial Dumont, dans le canard qui (air connu) m’emploie et ne me rémunère pas assez à mon goût, a déjà souligné la négligence de la journaliste, qui a présenté Me Jean-Philippe Mayence comme un avocat pénaliste, mais pas comme le défenseur de Bernard Wesphael, quand il exprimait ses critiques sur un titre de «une» de «Sud Presse» qualifiant d’«assassinat» les fait qui vaudront bientôt à l’ancien élu «vert» de se retrouver devant une cour d’assises.

Était-il opportun aussi, de demander l’avis d’un analyste universitaire éminent… qui a été en charge, il y a quelques années, d’un travail pour Sud Presse? Il ne manque pas, en Belgique, d’analystes du secteur, en choisir un autre aurait été plus prudent.

Enfin, il aura échappé à beaucoup de monde, mais pas aux professionnels de l’information, que le tableau statistique qui présentait l’évolution de vente des quotidiens belges, pour montrer que la presse populaire souffre moins que la grande (?) presse nationale… omettait celles du groupe qui (air connu, bis) m’emploie et ne me rémunère pas assez à mon goût. «Choix éditorial indépendant» se défend la RTBF. La chaîne publique aime se draper dans sa dignité outragée, pour défendre une mauvaise cause. L’information était tout simplement tronquée. Et si elle l’était volontairement, le cas est grave: il y avait alors volonté délibérée de montrer qu’une troisième voie est possible entre journalisme élitiste et journalisme de proximité!

Un thème de réflexion pour un prochain «Question à la une»?