Bart De Wever abandonne les Anversois pour (tenter de) redonner du «peps» à la Flandre


Bart De Wever a donc voulu frapper fort: à peine réinstallé dans le fauteuil mayoral d’Anvers, le président de la N-VA s’est annoncé candidat à la présidence du gouvernement flamand, et dans la foulée a «poussé» Jan Jambon, pourquoi se gêner, comme candidat Premier ministre fédéral.

Au moins les choses seront-elles plus claires après les élections de mai prochain: en mettant ainsi les mains dans le cambouis, Bart De Wever n’apparaîtra plus, comme cela a été régulièrement le cas au cours de la législature qui s’achève, une espèce de shadow Premier ministre, prêt à semer la zizanie quand le fédéral semblait trop ronronner à son goût.

Il n’empêche, son annonce est d’abord une trahison de ses engagements à l’égard des Anversois, dont il a sollicité le vote, en octobre dernier, comme candidat bourgmestre.

La comparaison avec Paul Magnette, à cet égard, est significative: le bourgmestre de Charleroi figurera sur la liste européenne du PS en mai. Mais pour défendre ses idées, car le message est clair: il ne siégera pas au Parlement européen, même s’il y est élu, malgré cette posture assez particulière, mais il restera mayeur de Charleroi comme il s’y était engagé en octobre. Au contraire des électeurs carolorégiens, les électeurs anversois, aujourd’hui, doivent se sentir cocus…

Que Bart De Wever se profile en tant que candidat ministre-président flamand est significatif de trois choses. Il avoue ainsi d’abord son incapacité à construire une coalition fédérale avec des partis francophones, surtout si le PS, ce qui reste à démontrer, réussit la «remontada» qu’a annoncée, avec une certaine forfanterie, son président, Elio Di Rupo, lors de la séance des vœux du parti.

En principe, au niveau flamand, le président de la N-VA aura moins de mal à conclure… à condition que son parti se rende à nouveau incontournable. Et s’il s’engage de la sorte, c’est peut-être parce qu’il craint que le reflux de son parti au profit du Vlaams Belang, amorcé aux récentes élections communales, ne s’amplifie, ce qui permettrait peut-être la formation d’une coalition dont la N-VA serait exclue. En montant en ligne, le bourgmestre anversois qui reste un des hommes politiques les plus populaires de Flandre, espère bien enrayer le mouvement.

Le troisième constat est que Geert Bourgeois, renvoyé à l’Europe, n’a pas réussi à donner à son gouvernement une visibilité suffisante en Flandre, où au fil des ans, l’électeur commence à se rendre compte que, contrairement à ce que proclamait un slogan en vogue il y a quelques années, ce que la Flandre fait elle-même, elle ne le fait pas forcément mieux. Le déclin de son enseignement, qui commence à inquiéter le corps enseignant, en est un signe.

Le gouvernement Bourgeois n’est pas le premier à souffrir de ce manque de visibilité. Dans le passé, les gouvernements Peeters, Leterme, ou Somers ont souffert du même handicap. Tandis que le gouvernement wallon parvenait, par exemple, à donner à son «Plan Marshall» une notoriété nationale, voire internationale, le document VIA (Vlaanderen in Actie) de son pendant flamand restait confiné, lui, dans une désolante confidentialité.

Il n’est pas indifférent non plus de constater que les prédécesseurs de Geert Bourgeois, Kris Peeters et Yves Leterme, sont ensuite «montés» au gouvernement fédéral. Comme si, par un étrange paradoxe, les dirigeants de la région la plus autonomiste du pays considéraient toujours le fédéral comme un niveau de pouvoir supérieur.

Bart De Wever espère peut-être renouer, à la tête du gouvernement flamand, avec l’engouement qu’avait suscité, à la fin des années 90, l’équipe Van den Brande, avec son célèbre slogan Vlaanderen 2002 qui annonçait, ou semblait promettre, une quasi indépendance de la Flandre pour le sept centième anniversaire de la Bataille des Eperons d’Or. L’élan romantique a fait long feu, les Flamands de 2019 ne croient plus au père Noël…

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Et l’indépendance de la Justice, bordel?


Jan JambonJan Jambon, aurait sans doute été fort aise d’entendre un commentaire qui m’est venu aux oreilles, ce midi, où dans une conversation entre voisins de table, quelqu’un a lancé «qu’il (entendez: Salah Abdeslam) aurait mérité une balle dans la tête».  On suppose que l’auteur de la réflexion partageait la réflexion émise ce dimanche par le ministre de l’Intérieur, qui trouvait anormal que l’avocat du seul survivant des attentats de Paris, Me Sven Mary, ait osé invoquer un argument de procédure dans la défense de son client. Et ajouté que le rôle de l’avocat était de veiller «à ce que son client écope d’une peine juste». Peut-on en déduire que, pour le ministre N-VA de l’Intérieur, aucun accusé, ni aucun prévenu ne peut envisager un acquittement devant le tribunal appelé à le juger?

L’homme a par ailleurs fait preuve, là, d’un singulier manque de flair politique, inhabituel dans son chef. Car, qu’un vice de procédure reconnu annule tous les actes d’enquête visant Salah Abdeslam dans l’affaire de la fusillade de la rue du Dries, ou que l’individu soit finalement acquitté des préventions telles que libellées à son encontre, un des arguments éculés qu’il a brandis pour dire son mépris du tribunal correctionnel qui doit le juger, se retrouverait vidé de sens: la démonstration serait faite, si besoin en était, que les prévenus musulmans sont jugés exactement de la même manière que les prévenus non-musulmans par les tribunaux belges.

Du côté du Syndicat de la magistrature, et des Ordres des Barreaux francophone et germanophone d’une part, flamand d’autre part, la réaction aux déclarations du ministre a été tout autre, et ses oreilles ont dû tinter à de nombreuses reprises ce lundi.

L’affaire est d’importance, car Jan Jambon, vice-Premier ministre, est un des porte-parole majeur du pouvoir exécutif, et sa réflexion, populiste s’il en est, pourrait être de nature à influer sur la décision de juges qu’on estime, heureusement, imperméables à toute forme de pression.

Ce n’est par ailleurs pas la première fois, ont noté des observateurs, que des ministres N-VA mettent en cause la justice et les décisions de justice.

Interviewée par «La Première», dans l’émission CQFD («Ce qui fait débat») entre 18h et 18h30 -avant que le porte-parole de l’Odre des Barreaux francophone et germanophone soit interviewé sur le même thème quarante minutes plus tard par Eddy Caeckelberberghs, dans son émission «Au bout du jour» sur… «La Première»!- la présidente du Syndicat national de la magistrature, Manuela Cadelli, rappelait l’annonce faite par Theo Francken, secrétaire d’État à l’Asile et à la Migration, de ne pas appeler les décisions de justice où l’État avait été condamné. Mais aussi le non-respect, par son ministre de tutelle, Koen Geens (CD&V) des cadres légalement fixés pour l’administration de la justice.

thémisEt c’est vrai que, depuis le début de la présente législature, la justice a été singulièrement malmenée!

S’il est vrai qu’un effort a été entrepris pour résorber l’incroyable retard dans les rémunérations des experts de justice, on rejoindra la présidente du Syndicat de la magistrature dans son constat que la justice, elle-même, dispose de trop peu, voire de moins en moins, de moyens. Et on rappellera notamment  la désastreuse réforme de la cour d’assises, qui a eu pour effet que, selon les cas, des justiciables auteurs des mêmes faits homicides, ont comparu, les uns, classiquement, devant un jury populaire, les autres devant un tribunal correctionnel, dont les jugements ont, en général, été bien plus sévères que les arrêts d’assises: bonjour l’égalité de tous devant Thémis!

Koen Geens se rendrait tellement compte des dégâts qu’il nourrirait maintenant le projet de proposer une… réforme de la réforme de la cour d’assises, pour, sur le modèle français, prévoir un jury réduit qui délibérerait sur la culpabilité… ou l’innocence de l’accusé, n’en déplaise à M. Jambon, avec les magistrats professionnels (ce qui réduirait le temps nécessaire à la motivation du verdict), et créer, enfin, une instance d’appel pour la cour d’assises. Si on peut souhaiter que le ministre de la Justice ait, là, le temps d’arriver au bout de ses idées, il n’est pas sot d’envisager qu’ensuite, des recours à la cour européenne des droits de l’Homme de Strasbourg se succèdent, envoyés par des condamnés à de lourdes peines par des tribunaux correctionnels chargés des dossiers criminels. Et que les condamnations de la Belgique s’y succèdent…

Tout ceci nous éloigne des déclarations intempestives du ministre de l’Intérieur.. qui ne subira évidemment pas de rappel à l’ordre, ni, vraisemblablement, d’un recadrage, du Premier ministre, trop anxieux de ne pas mettre sa majorité en péril.

Cela posé, il en faut plus pour impressionner Sven Mary, un des ténors du Barreau en Belgique, tant, d’ailleurs, du côté francophone que du côté néerlandophone. Le plaideur a, il est vrai, de qui tenir: son père, Tony Mary, qui est sorti du silence de sa retraite pour exprimer sa solidarité avec lui, a, au cours d’une carrière variée, essuyé, en tant qu’administrateur de la VRT, essuyé l’hostilité d’un certain… Geert Bourgeois, aujourd’hui ministre-président flamand… N-VA. Débarqué, l’homme avait pris le chemin de la France, se disant fatigué de l’esprit nationalisme étriqué qui régnait au nord du pays. On voit de qui Sven Mary a hérité de son franc-parler et de son esprit critique!