Jusqu’à quand les assassins de journalistes resteront-ils impunis?


Le journalisme d’investigation a une nouvelle fois payé un lourd tribut à son indépendance d’esprit et à la liberté d’expression ce week-end: le corps de la journaliste bulgare Victoria Marinova (TVN), violée et étranglée, a été retrouvé ce samedi soir à Roussé, tandis qu’en Turquie, tout indique que Jamal Khashoggi, journaliste saoudien critique qui collabore notamment avec le Washington Post, à lui aussi été assassiné. Entré mardi dernier au consulat d’Arabie Saoudite à Istanbul, il n’a plus réapparu depuis lors, et sa mort a publiquement été évoquée par les autorités judiciaires turques qui enquêtent sur sa disparition et laissent entendre qu’il aurait été tué dans l’enceinte même du consulat. L’Arabie Saoudite dément et affirme que Jamal Khashoggi est ressorti libre de son consulat à Istanbul mais n’a pu fournir la preuve de cette assertion. Le consulat doit pourtant enregistrer entrées et sorties, et s’il est équipé de caméras de surveillance, il ne serait pas difficile de démontrer ce qui est affirmé.

Les noms de Victoria Marinova, à coup sûr, et de Jamal Khashoggi plus que probablement vont ainsi s’ajouter à la sinistre liste des 72 journalistes et collaborateurs de presse répertoriés par la Fédération Internationale des Journalistes depuis le début de cette année, et au scandale de leur mort violente s’ajoutera sans doute le scandale de l’impunité dont bénéficient leurs assassins. Les récents progrès faits en Slovaquie dans l’enquête sur l’assassinat de Jan Kuciak et de sa fiancée n’est en effet que l’arbre qui cache la forêt. Selon des chiffres dévoilés par la FIJ lors d’un colloque sur l’impunité il y aura bientôt deux ans, neuf assassinats de journalistes sur dix restent impunis dans le monde. À Malte, par exemple, les commanditaires de l’assassinat de Daphné Caruana restent inconnus, et on n’est pas certains que ce sont bien ses meurtriers qui sous les verrous.

Une des raisons qui expliquent cette situation scandaleuse tient sans doute dans le fait que des assassinats de journalistes ne sont pas considérés d’office comme une atteinte à la liberté de la presse, à laquelle tant d’États se disent attachés, du moins en théorie. Si des enquêteurs doivent travailler au départ sur toutes les hypothèses possibles, pourquoi ne pas privilégier l’attaque contre la journaliste critique plutôt que l’agression sexuelle dans un cas comme celui de Victoria Marinova?

La création au niveau de chaque État d’équipes de magistrats spécialisés dans les attaques de journalistes aiderait aussi à systématiser des enquêtes qui pourraient conduire plus souvent à l’arrestation d’assassins et de leurs donneurs d’ordres.

L’indifférence favorise aussi cette impunité, à commencer par celle des journalistes eux-mêmes : hors les médias bulgares et peut- être de la région, hors les médias turcs et quelques médias arabes dont Al Jazeera, victime, il faut s’en souvenir, d’une demande de fermeture formulée par une coalition menée par… l’Arabie Saoudite, AUCUN des multiples journaux télévisés que j’ai vus ce week-end (France, Belgique, Allemagne, USA, Espagne) n’ont mentionné ou fait un gros titres des « affaires » Marinova ou Khashoggi! Comme si cela ne nous concernait pas, nous, journalistes qui avons la chance de vivre dans un monde où la principale menace sur notre liberté ne venait que d’actionnaires ou de gros clients publicitaires plus que de politiques. Personne ne peut pourtant se croire vraiment à l’abri, et la solidarité professionnelle doit être notre outil essentiel de résistance.

À la fin de ce mois, par ailleurs, la FIJ ramènera le scandale de l’impunité devant l’Assemblée générale des Nations-Unies à New York en invitant les États à appuyer un projet de texte contraignant en la matière. Là aussi, il y aura de l’indifférence voire de la réticence à surmonter. Certains pays, heureusement, ont déjà annoncé leur appui, j’ose espérer que la Belgique, qui a fait dès le début de la liberté de la presse une valeur fondamentale de sa démocratie, se joindra à eux. Les contacts pris sont prometteurs…

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Secret de l’instruction et droit de savoir


Cédric Visart de Bocarmé, le procureur général de Liège, est mécontent. Il a ouvert une enquête pour violation du secret professionnel, afin de découvrir qui a informé la presse des perquisitions opérées, il y a quelques jours, chez le député-bourgmestre de Seraing, Alain Mathot, soupçonné de blanchiment d’argent.

Il y a quelque jours c’est à Mons que Claude Michaux, alter ego de Cédric Visart de Bocarmé, s’étranglait en découvrant que les médias étaient informés d’une perquisition en cours à l’Hôtel de ville de la Cité du Doudou. Et qui diligentait pareille enquête.

Les deux circonstances me permettent de me réjouir que la Belgique se soit dotée d’une loi exemplaire sur le secret des sources, au terme d’un combat de plus de dix ans mené au départ par les seuls journalistes professionnels. Sans quoi des confrères se seraient encore vu chercher des poux sur la tête.

Au moins, les choses sont ici claires: c’est en ses rangs que la Justice enquête, afin de voir s’il y a eu ou non violation du secret lié à l’instruction.

Cela posé, dans les deux cas d’espèce, on ne peut contester que le secret de l’instruction se heurte à un principe bien plus fondamental: celui du public à être informé. Car enfin, les personnes visées par ces perquisitions sont toutes deux candidates à l’élection législative du 13 juin prochain. Et il n’est pas indifférent pour les électeurs que nous sommes si ces personnes sont ou non droit dans leurs bottes.

Ah, bien sûr, les politiques vont une nouvelle fois s’émouvoir d’être ainsi montrés du doigt en pleine campagne électorale. Et sans doute le timing de ces perquisitions peut-il prêter matière à réflexion. Mais enfin, la Justice doit-elle tenir compte des échéances électorales multiples dans notre pays pour agir? Et si, d’aventure, ces perquisitions permettaient des inculpations, la procédure ne se compliquerait-elle pas de beaucoup, du fait de l’immunité parlementaire de certains prévenus potentiels?

Alors gardons raison. Le secret de l’instruction est une règle absolue, certes. Mais le droit à l’information est un droit consacré par la Déclaration universelle des droits de l’Homme. Quand deux normes entrent en conflit, n’est-il pas logique que la plus forte l’emporte?

Une solidarité intacte


La paix sociale qui régnait aux Editions de l’Avenir depuis la négociation d’un plan de restructuration vieux, déjà, de deux ans, a été perturbée, mardi en fin de journée, par l’annonce du licenciement brutal de deux membres du personnnel, un délégué syndical, et son collègue, candidat aux dernières élections sociales, priés de quitter l’entreprise sur le champ, placés sous la surveillance d’un vigile, et privés quasi séance tenante de la carte d’accès aux bâtiments du groupe,  à Bouge. Pour brutal qu’il ait été, l’épisode a surtout confirmé par grande naïveté: employé depuis bientôt 32 ans par ce journal (qui, je ne résiste pas à l’envie de répéter cette boutade, ne me rémunère pas assez à mon goût 😉 ), j’avais la faiblesse de croire que des méthodes de licenciement en vigueur, il y a quelques années, dans les anciens pays de l’Est, importées chez nous par le groupe Roularta – je me limite évidemment au seul secteur de la presse – n’auraient jamais cours aux Editions de l’Avenir.

UNE_NationaleFatale erreur: il ne faut jamais perdre de vue l’évolution des choses, qu’elle soit positive, ou, dans ce cas, négative. Une fois de plus, il a été démontré qu’un engagement de plus de 30 ans au profit d’un employeur ne compte plus aux yeux de ce dernier, si la personne en cause ne se contente pas d’écouter les instructions données, mais se mobilise dès qu’elle estime ses droits, et surtout ceux de ses collègues, bafoués. De même si l’évolution barémique liée à l’ancienneté, c’est-à-dire l’expérience, soit-elle considérée comme la somme d’erreurs accumulées, amène le salaire d’un individu à un niveau un peu plus que correct. Le caractère inique du licenciement était accentué par la présence de vigiles dans l’établissement: la direction craignait, semble-t-il, des débordements physiques. Comme s’il s’en était produit au cours des conflits qui, précédemment, ont secoué le groupe!!!

Cette évolution est-elle inéluctable? Pas nécessairement: la solidarité qui s’était exprimée hier avec les collègues licenciés, et qui avait conduit à la non-parution des journaux du groupe ce mercredi, a été très largement confirmée ce mercredi. Après un authentique débat contradictoire où tous les points de vue ont pu s’exprimer, y compris ceux des collègues qui étaient fondamentalement opposés à la décision d’arrêt de travail prise, la veille, par une trentaine de membres du personnel, dont votre serviteur. C’est fort de ce soutien massif que les négociateurs sont retournés voir la direction du groupe, et qu’ils en sont ressortis avec un accord satisfaisant. Les deux collègues licenciés ne sont pas réintégrés, comme l’assemblée le demandait, mais leur préavis est suspendu, et deux semaines de négociation vont permettre de discuter de leur reclassement éventuel… s’ils le souhaitent. Une convention devrait proscrire ce type de licenciement à l’avenir: c’est parce que chacun, désormais, se sentait sous la menace théorique d’une pareille démarche que la solidarité a été aussi large. La négociation de cette convention démarrera, elle aussi, dans les tout prochains jours. En fin d’après-midi, chacun retournait donc à ses tâches.

Il y a plusieurs leçons à tirer, pour tout le monde, de ce conflit. La direction en fera son profit en comprenant que briser la paix sociale par des méthodes de gestion qui ne respectent pas le personnel conduit immanquablement à l’impasse. Les travailleurs, eux, auront éprouvé une fois de plus les vertus de la solidarité et de l’esprit collectif, qui se sont déjà à plusieurs reprises manifestés au sein du groupe. Même celles et ceux qui se sont opposés à la décision d’arrêt de travail pourraient, un jour, en bénéficier. C’est un constat qui, en ces circonstances chahutées, fait chaud au coeur….