Jusqu’à quand les assassins de journalistes resteront-ils impunis?


Le journalisme d’investigation a une nouvelle fois payé un lourd tribut à son indépendance d’esprit et à la liberté d’expression ce week-end: le corps de la journaliste bulgare Victoria Marinova (TVN), violée et étranglée, a été retrouvé ce samedi soir à Roussé, tandis qu’en Turquie, tout indique que Jamal Khashoggi, journaliste saoudien critique qui collabore notamment avec le Washington Post, à lui aussi été assassiné. Entré mardi dernier au consulat d’Arabie Saoudite à Istanbul, il n’a plus réapparu depuis lors, et sa mort a publiquement été évoquée par les autorités judiciaires turques qui enquêtent sur sa disparition et laissent entendre qu’il aurait été tué dans l’enceinte même du consulat. L’Arabie Saoudite dément et affirme que Jamal Khashoggi est ressorti libre de son consulat à Istanbul mais n’a pu fournir la preuve de cette assertion. Le consulat doit pourtant enregistrer entrées et sorties, et s’il est équipé de caméras de surveillance, il ne serait pas difficile de démontrer ce qui est affirmé.

Les noms de Victoria Marinova, à coup sûr, et de Jamal Khashoggi plus que probablement vont ainsi s’ajouter à la sinistre liste des 72 journalistes et collaborateurs de presse répertoriés par la Fédération Internationale des Journalistes depuis le début de cette année, et au scandale de leur mort violente s’ajoutera sans doute le scandale de l’impunité dont bénéficient leurs assassins. Les récents progrès faits en Slovaquie dans l’enquête sur l’assassinat de Jan Kuciak et de sa fiancée n’est en effet que l’arbre qui cache la forêt. Selon des chiffres dévoilés par la FIJ lors d’un colloque sur l’impunité il y aura bientôt deux ans, neuf assassinats de journalistes sur dix restent impunis dans le monde. À Malte, par exemple, les commanditaires de l’assassinat de Daphné Caruana restent inconnus, et on n’est pas certains que ce sont bien ses meurtriers qui sous les verrous.

Une des raisons qui expliquent cette situation scandaleuse tient sans doute dans le fait que des assassinats de journalistes ne sont pas considérés d’office comme une atteinte à la liberté de la presse, à laquelle tant d’États se disent attachés, du moins en théorie. Si des enquêteurs doivent travailler au départ sur toutes les hypothèses possibles, pourquoi ne pas privilégier l’attaque contre la journaliste critique plutôt que l’agression sexuelle dans un cas comme celui de Victoria Marinova?

La création au niveau de chaque État d’équipes de magistrats spécialisés dans les attaques de journalistes aiderait aussi à systématiser des enquêtes qui pourraient conduire plus souvent à l’arrestation d’assassins et de leurs donneurs d’ordres.

L’indifférence favorise aussi cette impunité, à commencer par celle des journalistes eux-mêmes : hors les médias bulgares et peut- être de la région, hors les médias turcs et quelques médias arabes dont Al Jazeera, victime, il faut s’en souvenir, d’une demande de fermeture formulée par une coalition menée par… l’Arabie Saoudite, AUCUN des multiples journaux télévisés que j’ai vus ce week-end (France, Belgique, Allemagne, USA, Espagne) n’ont mentionné ou fait un gros titres des « affaires » Marinova ou Khashoggi! Comme si cela ne nous concernait pas, nous, journalistes qui avons la chance de vivre dans un monde où la principale menace sur notre liberté ne venait que d’actionnaires ou de gros clients publicitaires plus que de politiques. Personne ne peut pourtant se croire vraiment à l’abri, et la solidarité professionnelle doit être notre outil essentiel de résistance.

À la fin de ce mois, par ailleurs, la FIJ ramènera le scandale de l’impunité devant l’Assemblée générale des Nations-Unies à New York en invitant les États à appuyer un projet de texte contraignant en la matière. Là aussi, il y aura de l’indifférence voire de la réticence à surmonter. Certains pays, heureusement, ont déjà annoncé leur appui, j’ose espérer que la Belgique, qui a fait dès le début de la liberté de la presse une valeur fondamentale de sa démocratie, se joindra à eux. Les contacts pris sont prometteurs…

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Les regrets de Bruno Dayez et non ceux de Marc Dutroux


En termes commerciaux, on dirait qu’il y a tromperie sur la marchandise. «Marc Dutroux va écrire une lettre aux parents de ses victimes» a-t-on annoncé la semaine écoulée. La phrase a déjà déclenché des torrents de commentaires, sur la sincérité ou non des regrets que l’assassin de Julie et de Mélissa, d’An et Eefje, mais aussi, ne l’oublions pas, de son complice Bernard Weinstein, pourrait formuler.

Marc Dutroux 2017Le titre de l’article du Vif, dans lequel le nouvel avocat du «monstre de Marcinelle» a manifestement conservé ses entrées, même si sa chronique judiciaire en a été brutalement éjectée, il y a quelques années, entretient la même ambiguïté: «Dutroux: « bientôt une lettre aux parents des victimes »» peut en effet laisser supposer que le détenu le plus haï de Belgique se prépare à prendre la plume.

Ce sera une «lettre à quatre mains», avait-on dit cette semaine, ce qui relativisait déjà la portée des éventuels regrets de Dutroux. Quand on lit bien l’interview de Bruno Dayez par Thierry Denoël, dans le Vif, on s’aperçoit que ce ne sera pas le cas:  «Bruno Dayez annonce (…) qu’une lettre sera bientôt envoyé aux victimes ou aux parents de victimes , dans laquelle il exprimera, pour Marc Dutroux et avec son aval, les remords que celui-ci éprouve par rapport à ce qui s’est passé en 1996» écrit notre confrère. C’est donc bien l’avocat qui tiendra la plume. Pour s’exprimer au nom de son client? Le côté manipulateur de ce dernier a déjà souvent été évoqué. Et s’il ne signe pas la lettre, dans quelle mesure l’engagerait-elle, lui?

Pour nourrir des remords par rapport à des actes posés, il faut par ailleurs d’abord reconnaître ces actes. «Il me reproche de ne pas contester certains faits dont il a été  jugé coupable» précise Bruno Dayez, interrogé sur la réaction de Dutroux à son précédent ouvrage, déjà évoqué sur ce site, qui réclamait la remise en liberté du quintuple assassin.

«Il a sa vérité qui, comme pour beaucoup de condamnés, ne correspond pas forcément à celle du jugement dont il a fait l’objet» poursuit l’avocat. La banalisation du propos noie la réalité du dossier: les faits contestés par Dutroux, et pour lesquels il a été condamné, c’est notamment le martyre de Julie et Mélissa, enfermées dans la cage machiavélique qu’il avait aménagée dans la cave de sa maison de Sars-la-Buissière, et qu’il a en vain tenté d’imputer à son ex-épouse, Michèle Martin, qui les y aurait laissées mourir de faim, pendant que lui, déjà, était derrière les barreaux. Si c’est toujours cela «la vérité» de Dutroux par rapport au jugement qui l’a condamné, inutile de rédiger à sa place une lettre de regrets hypocrites!

Le vrai propos de Bruno Dayez, derrière cette annonce médiatique, c’est de remettre en valeur son combat – ses détracteurs diraient: de se remettre en valeur, en évoquant son combat – contre la détention perpétuelle, qu’il veut abolir, et pour laquelle il espère «faire cause commune» avec l’ancienne garde des Sceaux française, Christiane Taubira, récemment honorée d’u doctorat honoris causa par l’ULB, qui a fait beaucoup moins parler de lui que celui attribué par Ken Loach.

L’aveu le démontre: Bruno Dayez se sert donc à nouveau du cas Dutroux pour tenter de faire progresser une cause basée sur une vue rousseauiste de l’homme, naturellement bon. Ne lui en déplaise pourtant, il est des criminels irrécupérables, que l’on condamnait jadis à la peine de mort, heureusement abolie en Belgique comme dans de nombreux pays, mais qu’on ne peut laisser vivre en liberté. Dutroux est de ceux-là, et la seule perspective raisonnable et acceptable et de le laisser finir ses jours en prison, n’en déplaise à son avocat, qui n’est sans doute pas son dernier avocat. Cette détention doit certes se dérouler dans des conditions décentes, pour lesquelles Bruno Dayez a le devoir et le droit de se battre. Mais choisir ce dossier pour mener son absurde combat abolitionniste, c’est à la fois erroné et indécent

Et l’indépendance de la Justice, bordel?


Jan JambonJan Jambon, aurait sans doute été fort aise d’entendre un commentaire qui m’est venu aux oreilles, ce midi, où dans une conversation entre voisins de table, quelqu’un a lancé «qu’il (entendez: Salah Abdeslam) aurait mérité une balle dans la tête».  On suppose que l’auteur de la réflexion partageait la réflexion émise ce dimanche par le ministre de l’Intérieur, qui trouvait anormal que l’avocat du seul survivant des attentats de Paris, Me Sven Mary, ait osé invoquer un argument de procédure dans la défense de son client. Et ajouté que le rôle de l’avocat était de veiller «à ce que son client écope d’une peine juste». Peut-on en déduire que, pour le ministre N-VA de l’Intérieur, aucun accusé, ni aucun prévenu ne peut envisager un acquittement devant le tribunal appelé à le juger?

L’homme a par ailleurs fait preuve, là, d’un singulier manque de flair politique, inhabituel dans son chef. Car, qu’un vice de procédure reconnu annule tous les actes d’enquête visant Salah Abdeslam dans l’affaire de la fusillade de la rue du Dries, ou que l’individu soit finalement acquitté des préventions telles que libellées à son encontre, un des arguments éculés qu’il a brandis pour dire son mépris du tribunal correctionnel qui doit le juger, se retrouverait vidé de sens: la démonstration serait faite, si besoin en était, que les prévenus musulmans sont jugés exactement de la même manière que les prévenus non-musulmans par les tribunaux belges.

Du côté du Syndicat de la magistrature, et des Ordres des Barreaux francophone et germanophone d’une part, flamand d’autre part, la réaction aux déclarations du ministre a été tout autre, et ses oreilles ont dû tinter à de nombreuses reprises ce lundi.

L’affaire est d’importance, car Jan Jambon, vice-Premier ministre, est un des porte-parole majeur du pouvoir exécutif, et sa réflexion, populiste s’il en est, pourrait être de nature à influer sur la décision de juges qu’on estime, heureusement, imperméables à toute forme de pression.

Ce n’est par ailleurs pas la première fois, ont noté des observateurs, que des ministres N-VA mettent en cause la justice et les décisions de justice.

Interviewée par «La Première», dans l’émission CQFD («Ce qui fait débat») entre 18h et 18h30 -avant que le porte-parole de l’Odre des Barreaux francophone et germanophone soit interviewé sur le même thème quarante minutes plus tard par Eddy Caeckelberberghs, dans son émission «Au bout du jour» sur… «La Première»!- la présidente du Syndicat national de la magistrature, Manuela Cadelli, rappelait l’annonce faite par Theo Francken, secrétaire d’État à l’Asile et à la Migration, de ne pas appeler les décisions de justice où l’État avait été condamné. Mais aussi le non-respect, par son ministre de tutelle, Koen Geens (CD&V) des cadres légalement fixés pour l’administration de la justice.

thémisEt c’est vrai que, depuis le début de la présente législature, la justice a été singulièrement malmenée!

S’il est vrai qu’un effort a été entrepris pour résorber l’incroyable retard dans les rémunérations des experts de justice, on rejoindra la présidente du Syndicat de la magistrature dans son constat que la justice, elle-même, dispose de trop peu, voire de moins en moins, de moyens. Et on rappellera notamment  la désastreuse réforme de la cour d’assises, qui a eu pour effet que, selon les cas, des justiciables auteurs des mêmes faits homicides, ont comparu, les uns, classiquement, devant un jury populaire, les autres devant un tribunal correctionnel, dont les jugements ont, en général, été bien plus sévères que les arrêts d’assises: bonjour l’égalité de tous devant Thémis!

Koen Geens se rendrait tellement compte des dégâts qu’il nourrirait maintenant le projet de proposer une… réforme de la réforme de la cour d’assises, pour, sur le modèle français, prévoir un jury réduit qui délibérerait sur la culpabilité… ou l’innocence de l’accusé, n’en déplaise à M. Jambon, avec les magistrats professionnels (ce qui réduirait le temps nécessaire à la motivation du verdict), et créer, enfin, une instance d’appel pour la cour d’assises. Si on peut souhaiter que le ministre de la Justice ait, là, le temps d’arriver au bout de ses idées, il n’est pas sot d’envisager qu’ensuite, des recours à la cour européenne des droits de l’Homme de Strasbourg se succèdent, envoyés par des condamnés à de lourdes peines par des tribunaux correctionnels chargés des dossiers criminels. Et que les condamnations de la Belgique s’y succèdent…

Tout ceci nous éloigne des déclarations intempestives du ministre de l’Intérieur.. qui ne subira évidemment pas de rappel à l’ordre, ni, vraisemblablement, d’un recadrage, du Premier ministre, trop anxieux de ne pas mettre sa majorité en péril.

Cela posé, il en faut plus pour impressionner Sven Mary, un des ténors du Barreau en Belgique, tant, d’ailleurs, du côté francophone que du côté néerlandophone. Le plaideur a, il est vrai, de qui tenir: son père, Tony Mary, qui est sorti du silence de sa retraite pour exprimer sa solidarité avec lui, a, au cours d’une carrière variée, essuyé, en tant qu’administrateur de la VRT, essuyé l’hostilité d’un certain… Geert Bourgeois, aujourd’hui ministre-président flamand… N-VA. Débarqué, l’homme avait pris le chemin de la France, se disant fatigué de l’esprit nationalisme étriqué qui régnait au nord du pays. On voit de qui Sven Mary a hérité de son franc-parler et de son esprit critique!

La vérité sur l’assassinat d’André Cools comme sur celui de Julien Lahaut?


Le troisième «procès Cools» s’est achevé prématurément, ce mardi, devant les assises de Namur: dans un arrêt longuement motivé, la cour, par la voix de sa présidente, Annick Jackers, a fait droit aux arguments de la défense de Richard Taxquet et de Domenico, alias Mimo, Castellino, pour déclarer irrecevables les poursuites engagées à leur égard.

andre-coolsRejuger des auteurs présumés de l’assassinat d’André Cools, vingt-cinq ans et demi après sa mort violente sur les hauteurs liégeoises, le 18 juillet 1991, est à la fois apparu contraire au délai raisonnable dans lequel tout justiciable doit être jugé – et quand bien même ce long délai est partiellement dû aux accusés, qui, condamnés par la cour d’assises de Liège respectivement en 2004 et en 2007, ont diligenté des procédures en cassation, puis devant la cour européenne des droits de l’homme de Strabourg, dont deux arrêts portent le nom de Richard Taxquet, puis devant la cour de cassation belge à nouveau – mais aussi parce qu’un certain nombre des témoins appelés à éclairer les jurés d’assises sont décédés. Et que les autres, comme l’avait plaidé justement un des avocats, risquaient de mêler ce qu’ils savaient à l’époque et ce qu’ils ont appris depuis lors sur cet assassinat.

Un autre motif d’irrecevabilité est venu du fait que la procédure en vigueur de nos jours, qui prévoit l’assistance d’un avocat à un inculpé dès le premier stade de l’enquête, n’avait pas été respectée dans ce dossier, et pour cause, puisque, en 1991, cette assistance n’était pas prévue par le code pénal. Confronter ces deux réalités apparaissait à la justice comme une quadrature du cercle par définition insurmontable.

Richard Taxquet et Mimo Castellino étaient entrés présumés innocents dans le box des accusés; ils en sont sortis tels quels. Et plus jamais, sauf éventuel succès du pourvoi en cassation annoncé contre l’arrêt de la cour d’assises namuroise, on ne leur demandera de répondre de l’assassinat d’André Cools, dont ils ne sont plus coupables pour l’avenir. Plus coupables, présumés innocents, mais pas acquittés: la nuance n’est pas que sémantique.

Tous deux ont été condamné à vingt ans de détention, pour ce crime, et qu’ils sont restés derrière les barreaux de ce fait. Qu’ils soient renvoyés des poursuites aujourd’hui pourra paraître étrange au grand public, mais c’est l’honneur de la Justice de respecter des règles évolutives de procédure les plus favorables aux accusés, et d’être pénétrées du principe qu’un coupable en liberté est préférable à un innocent en prison.

Non que le propos, ici, soit de dire que Richard Taxquet et Mimo Castellino soient coupables. Mais il est des faits troublants. D’abord que les autres condamnés du premier «procès Cools» le sont, eux, à titre définitif, et que les uns ou les autres ont «mouillé» les deux accusés de Namur.

Il y a aussi le rôle reconnu par Mimo Castellino à l’époque, et, si on veut écarter ses aveux, décrit dans son chef par les assassins d’André Cools, qui l’ont identifié comme l’homme qui les amenés de Sicile, puis les a reconduits vers l’Italie, le jour même de l’assassinat. Mimo Castellino a été contrôlé en compagnie des deux tueurs tunisiens le jour même, et ces derniers étant dépourvus de documents d’identité valables, ont été refoulés. Plus tard, c’est sur ses indications que les enquêteurs repêcheront, dans l’Ourthe, des armes dont celle utilisée pour tuer l’ancien président du PS. Peut-être, aujourd’hui, aurait-il dit qu’il ignorait que ses deux passagers venaient en Belgique pour commettre un assassinat, ou qu’ils venaient de passer à l’acte quand il les a évacués, mais bon…

Quant à Richard Taxquet, incriminé par Carlo Todarello, puis par le témoin anonyme… tuyauté par Mimo Castellino, il avait non seulement été désigné par une lettre anonyme parvenue aux enquêteurs une semaine après l’assassinat d’André Cools comme membre du complot visant à l’éliminer, mais aussi mis en cause par feu Alain Van der Biest. En retour, l’ancien secrétaire du ministre avait mouillé son patron dans le complot. Et s’il avait protesté de son innocence, il avait à tout le moins reconnu avoir été au courant du projet d’assassinat.

Richard Taxquet était aussi au volant de la voiture d’Alain Van der Biest, en compagnie de ce dernier et d’une troisième personne, le 12 juillet 1991. Ce soir-là, les deux tueurs tunisiens qui venaient d’arriver en région liégeoise étaient dans un café de Grâce-Hollogne, en compagnie de certains des comploteurs condamnés par la cour d’assises de Liège. La voiture s’était arrêtée sur le trottoir, devant le bistrot, et l’un des condamnés de Liège, Pino Di Mauro, était venu s’entretenir brièvement avec ses occupants. Et revenant dans le café, il avait précisé qu’«Alain commen(çait) à s’impatienter». Six jours plus tard, André Cools était mort.

Qui était le troisième occupant de la voiture d’Alain Van der Biest? Interrogés en 2003, devant les jurés liégeois, et Richard Taxquet et Pino Di Mauro avaient invoqué l’écoulement du temps pour dire qu’ils ne s’en souvenaient pas. La même question avait été posée à feu Alain Van der Biest qui, avaient noté les enquêteurs, était resté «prostré pendant de longues minutes», avant de dire qu’il ne se le rappelait pas lui non plus.

Pour de nombreux observateurs, l’identité de cet occupant livrerait probablement la réponse à la question que tout le monde se pose: si les organisateurs de l’assassinat du «maître de Flémalle» ont incontestablement été les membres du cabinet d’Alain Van der Biest; si ce dernier était, au minimum, au courant de ce projet criminel; quelqu’un d’autre ne tirait-il pas les ficelles?

Tout aura été fait pour percer le mystère, y compris l’interrogatoire sous hypnose de Pino Di Mauro. Tout ce qu’on en en aura obtenu, c’est que l’occupant était vraisemblablement un homme aux cheveux gris. N’en saura-t-on donc jamais plus? En Justice, au grand dam de la famille Cools, le dossier s’est refermé ce mardi, alors que la prescription des faits n’interviendra qu’en 2021. Il est donc fort possible que le mystère subsiste. Mais la même julien-lahautréflexion était sûrement la règle, dans les mois et les années qui ont suivi l’assassinat, le 18 août 1950, du tribun communiste Julien Lahaut, à Seraing?

Le parallèle entre le destin tragique des deux hommes politiques de la périphérie liégeoise a souvent été dressé, après qu’André Cools fut tombé sous les balles des assassins. Mais dans le dossier de Julien Lahaut, contrairement à ce qui s’est passé un demi-siècle plus tard, jamais personne n’avait dû répondre du crime devant les assises. On sait pourtant désormais non seulement qui étaient ses exécuteurs, mais aussi sur instruction de qui ils ont agi. Grâce, notamment, à l’obstination de l’ancienne députée européenne socialiste liégeoise Véronique De Keyser et à l’intervention de l’alors ministre écolo Jean-Marc Nollet, qui ont débloqué les fonds nécessaires à l’enquête, menée par des historiens.

Si ce crime a pu être résolu, six décennies plus tard, rien n’interdit de penser que le dossier Cools révèlera encore ses secrets, si tant est qu’il en contienne encore. D’abord parce que des témoins sont toujours en vie. Et que, libérés de l’hypothèque judiciaire, certains pourraient se sentir autorisés à parler. Des archives parleront elles aussi, tôt ou tard. À des historiens, à des journalistes, à des politiques? Rien n’est garanti, bien sûr. Mais l’enquête, elle, n’est pas close; elle a changé de nature.

 

Quand les journalistes se prennent pour des justicier(e)s, ils (elles) se trompent de rôle


Au terme du procès de Bernard Wesphael, devant la cour d’assises du Hainaut, bien malin de dire si l’ancien chef de groupe écolo au Parlement wallon sera finalement reconnu coupable du meurtre de son épouse, notre ancienne consoeur Véronique Pirotton, ou s’il sera acquitté des faits mis à sa charge.

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Rien d’étonnant à cela: ce qui est vrai d’un procès d’assises normal l’est encore plus d’un procès d’assises de longue durée: le moindre détail, la moindre attitude, peuvent orienter les débats dans un sens plutôt que dans l’autre. Et, spécialement dans un dossier aussi sensible et aussi délicat que celui qui nous occupe, le rôle des journalistes est crucial: rendre compte de ce qui se passe à l’intérieur de la salle d’audience, et expliquer aux lecteurs, auditeurs, ou téléspectateurs, le déroulement et le sens des événements qui s’y déroulent.

Malheureusement, il faut bien constater qu’à Mons, tou(te)s les journalistes présent(e)s ne sont pas forcément habité(e)s de cette préoccupation. Comme cela a été le cas, dans le passé, et de la façon la plus spectaculaire, dans le procès Dutroux, certain(e)s d’entre eux (elles) s’inscrivent dans deux camps opposés: celui des croyants (à la thèse de la culpabilité de Bernard Wesphael) et celui des incroyants.

Dérapages journalistiques et médiatiques

Ce faisant, les journalistes sortent de leur rôle. Car qu’ils (elles) soient adeptes d’une des deux thèses ou de l’autre, ils (elles) présentent les débats sous l’angle qu’ils (elles) ont choisi(e). Ils (elles) n’aident donc pas leur public à bien comprendre les enjeux des débats comme ils (elles) devraient le faire. Et, à l’arrivée, quel que soit le verdict des jurés montois, ils (elles) ancreront dans une partie de l’opinion la conviction que la Justice n’a pas été bien rendue. Conviction renforcée par les interventions de la partie qui sortira «perdante» des trois prochaines semaines.

Ajoutez à cela des comportements, m’a-t-on rapporté, fort peu confraternels entre eux (elles), et, malheureusement, une partie de la presse donne de la profession de journaliste judiciaire une image assez déplorable.

Ceci n’est, soit dit au passage, pas le fait des seul(e)s journalistes: quand une émission radio de la chaîne privée qui déforme plus qu’elle ne refait le monde entreprend de dresser le portrait de la victime, par des pseudo-polémistes qui n’assistent pas forcément au procès, elle dérape en plein virage. Et le moindre paradoxe, en l’espèce, n’a pas été d’entendre une chroniqueuse s’émouvoir que, dans un procès d’assises, on donne un tas de détails sur la vie tant de l’accusé que de la victime. Au nom, on le suppose, d’un prétendu respect de la vie privée dont elle n’a guère fait preuve dans son passé professionnel, et comme si pour permettre aux jurés de se forger une intime conviction (le seul critère décisif aux assises, rappelons-le) dans une affaire aussi complexe ne postulait pas qu’on aborde les personnalités de ses principaux protagonistes!

Publicité, sauvegarde du peuple!

Tout cela ne serait qu’anecdotique si on ne se situait pas dans un contexte judiciaire, où, faute d’avoir obtenu la suppression de la cour d’assises, les adversaires du jury populaire, au premier rang desquels le ministre de la Justice, Koen Geens (CD&V) , n’avaient déjà pas entrepris de la contourner en renvoyant toute une série de dossiers criminels devant des tribunaux correctionnels, en vertu de nébuleux critères. Et si le même n’évoquait pas la création de «cours criminelles» en invoquant le prétendu avantage que constituerait la possibilité de se pourvoir en appel des jugements de ces cours, au contraire des verdicts d’assises. En oubliant sûrement involontairement que nos voisins français ont, depuis longtemps, introduit le mécanisme d’appel des procès d’assises.

Ce n’aurait qu’une importance minime, aussi, si certains, dans les milieux judiciaires, y compris au sein des barreaux, ne ressuscitaient pas l’idée de bannir les journalistes des enceintes des cours et tribunaux, comme on a pu s’en rendre compte, encore, dimanche dernier, au débat hebdomadaire de La Une. On peut s’en gausser, quand on pense à la disponibilité extrême de certains «chers Maîtres» pour les micros et caméras. On doit s’en inquiéter, en se souvenant des dérives d’une justice à huis clos. Les révolutionnaires issus du siècle des Lumières l’avaient bien compris, eux qui ont fait graver «Publicité, sauvegarde du peuple» au fronton de l’Hôtel de ville de Verviers. La maxime n’a rien perdu de sa pertinence!

 

Le malaise et la colère


Bien sûr, il faut toujours rappeler le principe sacré de la présomption d’innocence: aussi longtemps que la culpabilité d’un accusé n’est pas établie, il est innocent. Bien sûr, «l’affaire Luperto», puisqu’elle s’appelle désormais ainsi, devra encore parcourir un long chemin avant de débouler, éventuellement, devant un tribunal correctionnel: il appartiendra notamment au Parlement wallon de se prononcer sur une éventuelle immunité parlementaire de l’ancien président du Parlement de la Fédération Wallonie-Bruxelles et de l’ex-bourgmestre de Sambreville.

Il n’aura pas fallu longtemps au PS pour combler le double vide: Philippe Courard, à peine revenu du gouvernement fédéral, occupera le perchoir au Parlement de la Communauté française, et le premier échevin de Sambreville, Denis Lisélélé, se voit investi de la fonction mayorale, jusqu’à plus ample informé. Il ne peut y avoir vacance du pouvoir…

RE_NAM_E1_Luperto-Jean-Charles_109Il serait malvenu de voir, dans la double démission rapide du bourgmestre-président, une forme d’aveu de culpabilité: on a suffisamment dénoncé, sous les précédentes législatures, la manière dont certains responsables politiques visés par des affaires judiciaires s’accrochaient à leur mandat, pour ne pas considérer ici que le pas de côté de Jean-Charles Luperto s’inscrit dans une forme de logique démocratique. Et qu’il lui permettra par surcroît de mieux assurer une défense que tout annonce difficile.

Car les faits qui lui sont reprochés sont particulièrement graves. Et la tactique de ses avocats qui mettent en cause le non-respect du secret de l’instruction est usée: dans tous les grands procès médiatiques, les meilleurs plaideurs ont soulevé l’argument, qui a à chaque fois été repoussé par la cour de cassation. Et ici, le dossier implique un personnage public de premier plan, au niveau de la Belgique francophone: le public a le droit d’être informé des charges qui pèsent contre lui.

Les charges sont sérieuses, et en reconnaissant qu’il fréquentait l’aire d’autoroute de Spy, dont j’ignorais qu’elle fût lieu de rendez-vous homosexuels, l’ancien bourgmestre et président reconnaît qu’il s’est placé, à tout le moins, dans un contexte incompatible avec la dignité des fonctions qu’il occupait.

Et voilà bien pourquoi ce dossier suscite à la fois malaise et colère aujourd’hui. Malaise, car, avant cela, il y avait eu ce coup de fil pas si anonyme que cela du ci-devant mayeur sambrevillois à son homologue de Jemeppe-sur-Sambre, pour le menacer de mettre le feu à sa ferme. «Plaisanterie de potache!», avait-il plaidé. Étrange plaisanterie, qui lui avait coûté un poste de ministre, mais ne l’avait pas empêché d’occuper ensuite une fonction importantissime dans le cadre du dialogue communautaire, toujours crucial en Belgique. Colère, parce qu’avec cette affaire, c’est l’image de la Wallonie qui en prend à nouveau un sacré coup. Colère parce que cette incartade à elle seule aurait dû empêcher le PS de lui confier pareil mandat. Colère enfin parce que ses fréquentations autoroutières devaient être connues dans le sérail socialiste de la Basse-Sambre. Et personne n’y a mis le holà.

Le résultat est désastreux pour l’homme politique, et pour l’homme tout court. Il l’est pour son parti. Mais il l’est surtout pour l’institution qu’il présidait, et dont la nécessité est périodiquement remise en cause, ainsi que pour la Wallonie tout entière. Pauvre W….!