Une réponse européenne sur les enjeux européens


wallonixL’encolure de Paul Magnette, le ministre-président du gouvernement wallon, et celle d’André Antoine, le président du Parlement régional, risquent gros aujourd’hui: la «une» de «Libération» risque d’avoir un effet catastrophique pour leur col de chemise!

Sur le CETA, rejeté par les seuls Wallons en Europe, nos talentueux confrères ont manifesté, une fois de plus, leur talent pour la titraille subtile mais pas obscure, mais ils n’ont pas fait preuve d’une grande originalité: il y a plusieurs jours déjà que la résistance wallonne au traité de libre-échange entre l’Union Européenne et le Canada a suscité la comparaison avec les Gaulois nés de l’imagination de René Goscinny et Albert Uderzo. Une comparaison qui a ses limites: comme le rappelait Christophe Giltay ce matin sur Bel RTL, Asterix et ses compagnons sont restés insoumis… mais n’ont jamais libéré la Gaule des Romains.

Il est un point, pourtant, sur lequel il faut rendre justice aux éminences wallonnes: leur affirmation matamoresque selon laquelle le Parlement wallon est la seule assemblée parlementaire européenne à avoir aussi bien analysé le CETA semble… correspondre à la réalité. Un tour d’Europe, incomplet je l’avoue, m’a fait voir qu’à part en Allemagne, où la controverse a été portée jusqu’à la Cour constitutionnelle, l’accord pour la mise en oeuvre provisoire du traité a été donnée  sans grands débats, dans des pays aussi variés que les Pays-Bas, l’Autriche, la Croatie, la Roumanie, la Slovénie, la Grèce, ou la France.

La raison? C’est que, dans de nombreux pays de l’Union Européenne, le débat de fond se déroulera au moment de ratifier ou non le CETA. Avec le risque que, dès lors qu’il aura déjà fonctionné pendant un certain nombre de mois, voire plusieurs années, un des arguments pour forcer la ratification sera de dire qu’il est trop tard pour revenir en arrière. La position wallonne de refuser d’autoriser la mise en oeuvre provisoire aussi longtemps que des pierres d’achoppement subsistent a dès lors toute les apparences de logique… même si, une fois l’accord donné au fonctionnement provisoire, refuser la ratification sera alors très difficile. C’est, soit dit au passage, la situation que les élus du Bundestag risquent de connaître, si la cour constitutionnelle de Karlsruhe, après avoir donné son accord conditionnel pour l’entrée en vigueur provisoire du CETA, décrète ensuite que certains de ses aspects sont incompatibles avec la loi fondamentale allemande.

La position wallonne serait évidemment à l’abri de toute critique, si elle était vierge des préoccupations de politique intérieure déjà évoquées ici: volonté de couper l’herbe sous les pieds du PTB pour le PS, d’Ecolo pour le cdH; relations exécrables entre le gouvernement wallon PS-cdH et le Premier ministre fédéral MR Charles Michel (qui, soit dit au passage, a eu un commentaire particulièrement maladroit, voire méprisant, sur le Parlement wallon, dont la légitimité est égale à la sienne); et plaisir de faire un pied de nez à la Flandre rabique, qui n’a pas voulu d’hiérarchie entre loi fédérale et décrets régionaux, et se retrouve ainsi prise à son propre piège.

Mais, si besoin en était, cette pantalonnade démontre encore de façon plus claire que, sur des sujets européens controversés, la seule manière de s’en sortir est de confier plus de responsabilités au Parlement européen, en lui donnant, par exemple, la possibilité de renvoyer la Commission en place, et, surtout du référendum européen, déjà évoqué sur ce blog, qui, tel qu’il était prévu, serait décisif à condition de réunir non seulement une majorité, voire une majorité qualifiée, parmi la population européenne, mais aussi dans une majorité, ou une majorité qualifiée, d’États-membres. Comme le dit un vieux proverbe: chaque chose à sa place, et les vaches seront bien gardées.

Tous pour la liberté de la presse? Toujours et partout, alors…


L’Europe a rendez-vous à Paris, ce dimanche, pour exprimer sa solidarité à toutes les victimes, cette semaine, des assassins nazislamistes, et surtout pour clamer son refus de l’obscurantisme et son attachement à la liberté d’expression, à la liberté de la presse, et à la démocratie. Les polémiques politicardes qui avaient démarré en France alors même que les tueurs étaient toujours en cavale passent désormais à l’arrière-plan, et c’est très bien comme cela: elles n’ont pas leur place en ce moment.

L’initiative du mouvement est venue du président du Parlement européen, Martin Schulz, qui devait rencontrer François Hollande, le président français, et Angela Merkel, la chancelière allemande ce dimanche, et qui, en annulant le rendez-vous, a proposé que tous trois participent à la manifestation parisienne. Le mouvement était lancé, et l’Europe entière va s’y exprimer à travers ses représentants. Dans le même temps, dans de nombreuses villes européennes, des rassemblements, petits ou grands, se dérouleront dans le même esprit. Ce sera peut-être là la plus grande défaite des nazislamistes, qui ont finalement renforcé la conviction et la détermination démocratiques de tous les Européens et même, au-delà, de nombreux citoyens dans le monde

On a déjà noté le paradoxe qu’il y a à voir des personnalités et des institutions qui constituaient les cibles habituelles de Charlie Hebdo rendre ainsi hommage à Cabu, Wolinski, Charb, et Tignous. Comme les quatre compères n’étaient toujours pas inhumés, ils n’ont pu se retourner dans leur tombe en entendant sonner le glas de Notre-Dame, ou les hommages du pape, de Sarko, de la police, etc. Et même de Philippe et Mathilde, pas rancuniers du tout, qui ont pardonné au magazine qui, à la mort de Baudouin, avait titré dans son n° 58, du 4 août 1993, sur la mort du «roi des cons» (on était en pleine époque des histoires belges en France). Le magazine avait à l’époque, été bloqué à la frontière, dans une parfaite illustration du principe de la responsabilité en cascade, prévu par le constituant de 1831 pour garantir la liberté de la presse.

À l’inverse, on peut saluer un sursaut démocratique dans une société où même ceux dont «Charlie Hebdo» faisait son menu habituel placent la défense de la liberté de la presse et de la liberté d’expression par-dessus tout, et notamment par-dessus leurs différends avec l’hebdomadaire. Avec des nuances regrettables parfois: un évêque français, ancien porte-parole de la conférence des évêques de l’Hexagone, revenait, un jour de cette semaine, avec la notion du souci de «ne pas blesser les convictions intimes» des lecteurs dans une caricature. Cette limitation même n’est pas tolérable, car avec la variété des convictions, il deviendrait impossible aux caricaturistes de se moquer de qui que ce soit, s’ils et elles devaient avoir constamment cette préoccupation à l’esprit. Les dessinateurs de «Charlie Hebdo» n’ont pas toujours été des mieux inspirés: en voulant être à la fois bêtes et méchants, ils ont été à plus d’une reprise plus bêtes que méchants, voire plus méchants que bêtes. Mais personne n’a jamais été tenu de les acheter. Personne n’a jamais été empêché de penser que, décidément, ils étaient à côté de la plaque. Et il n’a jamais été interdit à qui que ce soit de dire tout le mal qu’il ou elle en pensait.

Journalistes tunisiens assassinésEn honorant Cabu, Wolinski, Charb et Tignous, c’est donc la liberté de la presse que les manifestants défendront ce dimanche. Et en honorant également Sofiane Chourabi et Nadhir Guetari?

«Sofiane qui? Nadhir qui?» vous demandez-vous sans doute. C’est vrai, notre grande presse d’héroïsme n’en a pas beaucoup parlé cette semaine, mais tandis que les courageux combattants d’al-Qaïda au Yemen abattaient des dessinateurs armés de leur seul crayon, des flics pris au dépourvus, des employés et des visiteurs qui avaient simplement le tort d’être là où il ne fallait pas être, et tandis que leur petit camarade tirait dans le dos d’une policière puis, ce vendredi, abattait avec un courage remarquable des clients d’une épicerie kasher, d’autres assassins, se réclamant, eux, de l’État islamique en Libye, qui détenaient ces deux journalistes tunisiens, les exécutaient après plus de 120 jours de détention. Leur crime? Travailler pour des médias «ennemis de l’EI». Entendez, des médias prônant des valeurs démocratiques: Sofiane Chourabi était, en 2011, du nombre des «blogueurs de la révolution». Une révolution que la population tunisienne n’avait pas menée pour substituer une tyrannie islamiste à la dictature en place depuis l’indépendance.

Le nom de Sofiane Chourabi et de Nadhir Guetari n’a guère été cité dans la presse européenne cette semaine. Et pour cause, nous dira-t-on: les événements de Paris occultaient ce qui se passaient dans le reste du monde. Objection non recevable: les deux journalistes tunisiens, comme les dessinateurs de «Charlie Hebdo» sont morts pour la liberté d’informer. Comme l’ont été, il y a une vingtaine d’années, des dizaines de journalistes algériens, égorgés par les tueurs du FIS (Front Islamique du Salut) puis du GIA (Groupe Islamique Armé). Comme le sont, chaque mois, des journalistes pakistanais, victimes des talibans, quand ils échappent aux foudres de leur gouvernement. Même quand rien de tel ne se passe chez nous, de tels assassinats ne font plus l’objet d’une brève, ni dans un JT, ni dans un JP, ni dans le moindre média écrit…

La fameuse règle du «mort-kilomètre», alors, qui veut qu’un mort au coin de votre rue «pèse» plus qu’un millier de morts à mille kilomètres? Possible. Mais, même si la polémique n’avait peut-être pas lieu d’être, dans le contexte dramatique des jours derniers, entendre le ministre turc de l’Information s’indigner de l’attentat contre la liberté de la presse à Paris avait quelque chose d’assez choquant. Et la présence d’un représentant du gouvernement turc (le Premier ministre?) à la manifestation de ce dimanche m’apparaît incongrue. Car il y a très peu de temps, en Turquie, une quarantaine de journalistes, à l’œuvre cette fois dans les médias islamistes, et notamment le quotidien «Zaman» ont été arrêtés. Comme l’ont été, ces dernières années, des journalistes kurdes, des journalistes d’extrême-gauche, des journalistes «kemalistes», et des journalistes d’investigation… (http://www.spiegel.de/politik/ausland/pressefreiheit-in-der-tuerkei-festnahmen-verhoere-einschuechterungen-a-1011724.html)

Sur ce blog, et à travers diverses initiatives, menées par la Fédération Européenne des Journalistes, j’ai à plus d’une reprise dénoncé cette situation. Et cette dénonciation a été relayée au plan politique, notamment par Jean-Claude Defossé, André du Bus, et Fatoumata Sidibé, à la Fédération Wallonie-Bruxelles. On sait comment la proposition de résolution à ce propos qu’ils avaient déposée au Parlement communautaire, a été «émasculée» pour d’obscure raisons politiciennes. On sait aussi, et notre ancien confrère de la RTBF s’en est plus d’une fois étonné, combien ce problème a été largement ignoré par les médias belges, francophones et flamands…

Alors, si je me réjouis, comme tant d’autre, du sursaut politique et citoyen autour de la liberté d’expression et de la liberté de la presse de ce dimanche, à Paris, j’aimerais qu’il soit aussi dédié à Sofiane Chourabi et Nadhir Guetari. Et surtout, qu’une fois l’émotion retombée, il ne se relâche pas. Car la liberté de la presse doit se défendre toujours. Et partout.