Le moment de relancer le projet européen


Passer le cap des soixante ans, cela se célèbre d’habitude dans la joie, je l’ai expérimenté moi-même. L’Europe, qui commémore ce week-end la signature du traité de Rome, il y a tout juste six décennies, a choisi plutôt de procéder dans la discrétion, et c’est très regrettable. Si les Britanniques ont décidé de prendre la porte de sortie, ils étaient tout de même près de 80000, hier, à défiler à Londres pour redire leur opposition à une décision obtenue, rappelons-le, à l’issue d’une campagne où les partisans du «Brexit» n’ont pas hésité à dire ce qui n’est pas, pour m’exprimer en termes diplomatiques. Les Néerlandais, aux dernières législatives, se sont mobilisés en masse, comme les Autrichiens à leur élection présidentielle, pour faire barrage à l’hurluberlu de Geert Wilders et ses thèses à la fois europhobes et xénophobes. Des thèses que Marine Le Pen utilise également en France, et si cette barjo est apparemment en voie de figurer au deuxième tour du scrutin présidentiel, c’est pour s’y faire battre.

UE 1Bref, contrairement à ce que pourrait croire l’europessimisme ambiant, l’idée européenne est toujours bien ancrée dans la mentalité des peuples européens, soixante ans après le départ de la folle aventure initiée par les Schuman, De Gasperi, Adenauer, Spaak et consorts.

En France, pour revenir à elle, malgré les campagnes négatives non seulement de Marine Le Pen, mais aussi de Nicolas Dupont-Aignan, François Asselineau, ou Jean-Luc Mélenchon, une très large majorité continue à soutenir l’euro, et à ne pas vouloir d’un retour au franc. Ce qui, soit dit au passage, témoigne d’un réalisme économique élémentaire. Faut-il encore que cet euro joue le rôle qu’on est en droit d’attendre d’une monnaie commune: à contre-courant des économistes chantres de la sortie de l’euro, qui rêvent de réutiliser les outils surannés de la dévaluation et de la concurrence fiscale entre pays concurrents, Patrick Artus et Marie-Paule Virard, dans un livre vivifiant, suggèrent une réouverture de la libre circulation du capital, qui permettrait aux épargnants des pays où les montants en dépôt atteignent des sommets historiques d’investir dans les pays en manque de capital. Ou la création d’un «Fonds de stabilisation» autofinancé, susceptible d’intervenir temporairement en faveur d’États-membres en difficultés.

Cette vitalité de l’idée européenne n’autorise  en effet pas les dirigeants européens de l’Union à se contenter de «s’agiter comme des cabris en criant « Europe, Europe, Europe »» comme le disait, dans son style inimitable, un général de Gaulle qui s’était laissé convaincre de parler de cabris plutôt que «d’enfants de choeur qui ont abusé du vin de messe» pour ne pas choquer son électorat catholique. Car très nombreux sont ceux, en Europe, qui veulent l’Union Européenne, mais qui ne veulent pas de «cette Europe-là».

UE 2Les chefs d’États et de gouvernements des Vingt-sept ont d’abord pour tâche de mener à bien les négociations de divorce d’avec le Royaume-Uni, dont la sortie de l’Union, j’en reste convaincu, est plutôt bénéfique pour le projet européen en soi. Mais au-delà, ils doivent surtout redonner consistance au projet européen.

Comment? Les pistes de réflexion ne manquent pas. Idéalement, un fédéralisme plus poussé sans doute, mais, manifestement les esprits ne sont pas mûrs pour une Europe politiquement plus intégrée. Il reste donc à travailler dans les domaines du possible.

La voie des «coopérations renforcées» existe déjà: l’euro, ou l’espace Schengen en sont des exemples. D’autres secteurs peuvent ainsi voir les pays les plus engagés dans le projet européen -et les Six d’origine ont peut-être une responsabilité particulière en la matière- définir de nouveaux champs d’action.

En matière de Défense, par exemple, pour renouer, soit dit au passage, avec un des projets initiaux des pères de l’Europe. Alors que les États-Unis de Donald Trump manifestent leur volonté de se désengager financièrement de l’Otan, le moment est peut-être venu de remettre l’ouvrage sur le métier. Pour créer une armée européenne? Sans aller aussi loin, on peut envisager une intégration plus poussée des armées des différents États-membres, un peu sur le modèle bénéluxien de coopération militaire. Un des avantages de pareille intégration, avec éventuellement des spécialisations nationales -des pays comme l’Autriche, la République tchèque ou l’Australie qui n’ont nul besoin de flotte de guerre pourraient se concentrer sur des tâches spécifiques; des petits pays pourraient investir en commun dans le renforcement de leur capacité aérienne; d’autres s’engager dans la défense cybernétique au profit de tous – serait de limiter les investissements requis par chacun des États-membres. Et de ne pas laisser à la seule France le poids de la sécurité européenne dans certaines régions du monde, en Afrique notamment.

Un des problèmes urgents à gérer ensemble est aussi celui des migrants, dont il reste scandaleux de laisser le poids aux seuls pays méditerranéens, et en particulier à la Grèce et à l’Italie. L’impuissance de l’Union Européenne à faire respecter le programme de répartition a minima qu’elle avait défini est consternant: elle a les moyens de faire respecter ses décisions, par exemple en privant les pays réticents des programmes de solidarité entre États-membres auxquels ils ont actuellement accès.

Le manque de démocratie dont souffre l’Europe devrait être rencontré par une augmentation du poids du Parlement dans la prise de décision, ce qui postule une réduction des pouvoirs de la Commission et du Conseil européen, du moins dans certains domaines spécifiques. L’instauration d’un référendum européen, sur le modèle défini dans le défunt projet de Constitution européenne renforcerait également le caractère démocratique de l’Union.

Les pistes de réflexion ne manquent pas; il est urgent de les agiter. Car c’est de l’avenir des jeunes Européens qu’il est question.  Et ces jeunes Européens, nés avec l’euro, participants aux divers programmes d’échange Erasmus, n’ont que faire des solutions passéistes proposées par les souverainistes et autres europhobes de tous acabits. On se souvient, après le vote en faveur du Brexit, de la colère des jeunes Britanniques, accusant leurs aînés de leur avoir volé l’espoir…

L’Union Européenne a soixante ans, et ce n’est pas pour elle le début d’une retraite anticipée. C’est au contraire l’âge de la maturité. Et l’occasion de se redonner une nouvelle jeunesse!

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Quatorze ans après les mêmes questions… sans réponses


donald-trumpOn se rassure comme on peut, en se disant que le président Donald Trump se différenciera forcément du candidat Donald Trump. Parce que la fonction fait l’homme; parce qu’il sera entouré d’une équipe; et parce qu’il devra tenir compte d’un Congrès dont la majorité républicaine n’est pas forcément la sienne. Tout cela est sans doute vrai, mais un fait est plus important qu’un lord maire: les États-Uniens ont élu, mardi, un butor, raciste et machiste, à la tête de leur pays. Comme pour rappeler cet aphorisme attribué à Winston Churchill: la démocratie est le pire des systèmes… à l’exception de tous les autres.

Avec cette élection qu’aucun sondage n’avait annoncé, le 8 novembre 2016 rejoint le 21 avril 2002 dans l’histoire des cauchemars politiques. Et comme au jour où Jean-Marie Le Pen avait bouleversé la France en se hissant au deuxième tour de l’élection présidentielle de cette année-là, au détriment de Lionel Jospin, on entend des questions auxquelles quatorze années de distance n’ont toujours pas apporté de réponses: comment de tels individus dépourvus de toute crédibilité peuvent-ils se hisser aux portes du pouvoir, ou, pour Trump, au pouvoir lui-même? Pourquoi les politiques et les médias n’ont-ils pas compris la colère, ou le désespoir populaire, qui conduit à pareil extrême? Comment un fossé s’est-il creusé entre la population et celles ou ceux qui entendent la diriger?

Pour ce qui est des médias, la réponse n’est peut-être pas trop malaisée à apporter: elle va d’un désinvestissement général dans les rédactions, qui a réduit de plus en plus les initiatives de reportages sur le terrain, à l’accélération de l’information qui, à l’ère du Web, s’est faite au détriment de l’enquête en profondeur. Avec aussi une pratique courante, entre journalistes et mandataires politiques, de moins en moins souvent sollicités par les journalistes sur des thèmes choisis par ceux-ci, mais qui accordent en fonction de plans de communication dûment établis des entrevues sur des thèmes qu’ils ont eux-même déterminé. Et puis une «pipolisation» de l’information: les péripéties des aventures des fumeuses soeurs Kardashian étaient sans doute mieux connues des électeurs américains que le détail des programmes des deux principaux candidats à la présidence qu’ils devaient départager, et qui se sont surtout échinés à s’étriper.

Côté politique, on épingle, comme il y a quatorze ans, la distance de plus en plus grande entre électeurs et élus; la professionnalisation de la fonction politique; l’incapacité de certains à quitter l’exercice du pouvoir, ou l’accaparement de mandats politiques par de véritables dynasties. Les nouveau venus ont souvent du mal à forcer les portes d’un milieu qui apparaît décidément inaccessible.

Le rejet de ces «dynasties» a sans doute fait le succès de Donald Trump: Jeb Bush, le cadet de la famille, a été éliminé dans les tout premiers rounds de la primaire républicaine. Et Hillary Clinton a vraisemblablement payé à la fois le fait que, depuis 1992, elle fait partie du paysage politique, et le fait qu’elle ait brigué à distance la succession de son propre époux.

À ne pas négliger, non plus, l’écart entre les promesses et les actes politiques: la pratique des coalitions, chez nous, rend inévitable pareille distanciation. On est néanmoins curieux de voir si Donald Trump respectera, lui, de ses engagements électoraux, de la construction d’un mur à la frontière mexicano-américaine à la relance de l’exploitation du pétrole de schiste ou  à la taxation douanière des produits d’importation. S’il le fait, le monde sera plongé dans l’inquiétude; s’il ne le fait pas, il commettra à l’égard de ses électeurs la faute qu’il a imputée, précisément, à ses adversaires dans la course à la Maison-Blanche

Il faudra peut-être aussi, pour expliquer l’échec de la candidate démocrate, mesurer l’impact de la révélation de l’avantage indu qui lui a été accordé au cours de la campagne des primaires, quand, avant un débat qui devait l’opposer à Bernie Sanders, son inattendu rival, elle a été informée par la présidente par interim du parti de deux questions qui allaient leur être posées le lendemain. On s’étonnera après cela qu’une bonne part des jeunes que Bernie Sanders avait réussi à mobiliser, avec des propositions lui aussi largement démagogiques, ne se soient plus dérangés pour venir voter ce mardi.

On ne doit pas enfin éluder la responsabilité des électeurs eux-mêmes: le distinguo classique entre des candidats ou des partis racistes ou xénophobes et leur électorat est un trompe-l’oeil: comment peut-on prétendre que les électeurs qui accordent leur soutien à ces candidats et à ces formations ne partagent pas eux-mêmes peu ou prou leur racisme et leur xénophobie?

Tout cela pourrait-il se produire chez nous? Chez nos voisins français, on imagine déjà 2002 en pire, avec une possible élection à la présidence de Marine Le Pen, pourtant héritière politique de son père, et elle aussi au coeur d’une «dynastie» qui n’entend pas partager son pouvoir.

Pas sûr que la comparaison fasse raison. Mais les récents propos du commissaire européen Oettinger sur le refus de la Région wallonne de signer le Ceta,le traité de libre-échange canado-européen, ou le commentaire du président de la Commission, Jean-Claude Juncker, à propos du mécanisme de ratification des traités dans notre pays ont irrité même des Wallonnes et des Wallons qui n’avaient pas soutenu la position de la majorité PS-cdH. Il n’en faut pas plus pour détruire l’image des dirigeants de l’Union Européenne aux yeux de l’opinion. Un peu comme l’establishment américain s’est déconsidéré auprès de son électorat.

Certes,selon la formule célèbre, quand le gouvernement n’a plus la confiance du peuple, il suffit de dissoudre le peuple. Mais la réaction de celui-ci est, à l’instar des éruptions volcaniques périodiques, d’une violence rare. Et quand pareille explosion se produit, comme en ce 8 novembre 2016, chacun se lance dans une grande introspection. Sans réponse. Jusqu’au prochain séisme politique sans doute…