La presse turque en mal de liberté


Le parking de l’établissement n’a pratiquement pas désempli, ce mercredi: bus, minibus, voitures, s’y relayaient constamment, et débarquaient leurs passagers. Les bâtiments, pourtant, ne payaient pas de mine: rien n’incitait à y entrer. Et pour cause: il ne s’agissait pas d’un centre commercial dans la grande banlieue d’Istanbul, mais de l’immense, et ultramoderne prison de Silivri, à un peu plus d’une heure de route de l’ancienne Constantinople.

C’est là que j’ai passé près de huit heures. J’aurais dû, en fait, y pénétrer, avec les membres du syndicat turc des journalistes, conduits par leur président, Ercan Ikpeçi, venus rendre visite à leurs confrères emprisonnés à cet endroit: Mustafa Balbay, Tuncay Özkan, Hikmet Çiçek, Deniz Yildirim, Soner Yalçin, Bariş Pehlivan, Bariş Terkoǧlu, Ahmet Şik, Nedim Şener, Doǧlan Yurdakul, Sait Çakir, Coşkun Musluk, Yalçin Küçük, Mehmet Haberal, et Müyesser Uǧur. Le propos était que je leur exprime la solidarité de la Fédération Européenne des Journalistes: le ministre turc de la Justice en a décidé autrement, en m’interdisant l’accès à la prison, comme aux autres journalistes étrangers qui s’y étaient présentés auparavant.

J’ai donc choisi de manifester silencieusement cette solidarité, en restant devant la prison, vêtu d’un T-shirt qui m’avait été remis la veille, jour de la Liberté de la presse, lors du Congrès organisé pour cette occasion par la plate-forme turque, qui a été mise sur pied l’an dernier pour défendre cette liberté, bien malmenée dans la République turque d’aujourd’hui.

Le T-shirt dont j’étais porteur illustrait parfaitement la situation actuelle de la presse turque, et notamment celle des 67 journalistes turcs détenus, enregistrés par la plate-forme à la date du 19 avril dernier (mais elle concède ne pas être informée de tous les cas), parmi lesquels confrères enfermés derrière les bâtiments détenus à l’arrière-plan.

La manifestation s’est déroulée sans incident, et, selon les organisateurs eux-mêmes, elle ne comptait qu’un seul participant 😉 . Mais l’essentiel n’est pas là, bien entendu. Il est dans le fait qu’un certain nombre de personnes ont vu ce T-shirt, et un semblant de conversation s’est engagé avec certaines d’entre elles. J’ai eu par contre un débat fort intéressant avec un jeune avocat turc, qui avait parcouru plus de 400 kilomètres pour rencontrer des clients, à l’intérieur de la prison, et il me disait comprendre notre inquiétude: son appréciation de la situation politique en Turquie ne manque pas d’inquiéter!

Pour tuer le temps – près de 8 heures, entrecoupées d’averses! – j’étais plongé dans la lecture de «Napoléon le Petit»: Victor Hugo, y dénonçant le coup d’État de Louis-Napoléon Bonaparte, le 2 décembre 1851, et le pseudo-plébiscite qui l’a ensuite «légitimé» y écrit notamment: «là où il n’y a pas de liberté de la presse, il n’y a as de vote. La liberté de la presse est la condition sine qua non du suffrage universel. Nullité radicale de tous scrutin fait en l’absence de la liberté de la presse». Les Turcs se rendront aux urnes le 12 juin prochain, et tout indique que le parti au pouvoir conservera, voire amplifiera sa majorité. Les écrits du grand écrivain et redoutable polémiste prennent, dans ce contexte, un sens tout particulier.

Vers 17 heures, à la fin des visites, la prison a recraché ses visiteurs, comme une grande usine au changement de pause. Proches des détenus et gardiens sortaient côte à côte, se pressant sous une pluie battante, qui pour regagner sa voiture, qui pour regagner leurs bus. Car l’établissement pénitentiaire, il faut le dire, est construit loin à l’écart, au milieu de nulle part…

Nous sommes repartis, les confrères détenus sont restés. D’autres visites, d’autres congrès, d’autres manifestations seront nécessaires. Les membres de la plate-forme restent mobilisés. Et nous avec eux!

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