Quatorze ans après les mêmes questions… sans réponses


donald-trumpOn se rassure comme on peut, en se disant que le président Donald Trump se différenciera forcément du candidat Donald Trump. Parce que la fonction fait l’homme; parce qu’il sera entouré d’une équipe; et parce qu’il devra tenir compte d’un Congrès dont la majorité républicaine n’est pas forcément la sienne. Tout cela est sans doute vrai, mais un fait est plus important qu’un lord maire: les États-Uniens ont élu, mardi, un butor, raciste et machiste, à la tête de leur pays. Comme pour rappeler cet aphorisme attribué à Winston Churchill: la démocratie est le pire des systèmes… à l’exception de tous les autres.

Avec cette élection qu’aucun sondage n’avait annoncé, le 8 novembre 2016 rejoint le 21 avril 2002 dans l’histoire des cauchemars politiques. Et comme au jour où Jean-Marie Le Pen avait bouleversé la France en se hissant au deuxième tour de l’élection présidentielle de cette année-là, au détriment de Lionel Jospin, on entend des questions auxquelles quatorze années de distance n’ont toujours pas apporté de réponses: comment de tels individus dépourvus de toute crédibilité peuvent-ils se hisser aux portes du pouvoir, ou, pour Trump, au pouvoir lui-même? Pourquoi les politiques et les médias n’ont-ils pas compris la colère, ou le désespoir populaire, qui conduit à pareil extrême? Comment un fossé s’est-il creusé entre la population et celles ou ceux qui entendent la diriger?

Pour ce qui est des médias, la réponse n’est peut-être pas trop malaisée à apporter: elle va d’un désinvestissement général dans les rédactions, qui a réduit de plus en plus les initiatives de reportages sur le terrain, à l’accélération de l’information qui, à l’ère du Web, s’est faite au détriment de l’enquête en profondeur. Avec aussi une pratique courante, entre journalistes et mandataires politiques, de moins en moins souvent sollicités par les journalistes sur des thèmes choisis par ceux-ci, mais qui accordent en fonction de plans de communication dûment établis des entrevues sur des thèmes qu’ils ont eux-même déterminé. Et puis une «pipolisation» de l’information: les péripéties des aventures des fumeuses soeurs Kardashian étaient sans doute mieux connues des électeurs américains que le détail des programmes des deux principaux candidats à la présidence qu’ils devaient départager, et qui se sont surtout échinés à s’étriper.

Côté politique, on épingle, comme il y a quatorze ans, la distance de plus en plus grande entre électeurs et élus; la professionnalisation de la fonction politique; l’incapacité de certains à quitter l’exercice du pouvoir, ou l’accaparement de mandats politiques par de véritables dynasties. Les nouveau venus ont souvent du mal à forcer les portes d’un milieu qui apparaît décidément inaccessible.

Le rejet de ces «dynasties» a sans doute fait le succès de Donald Trump: Jeb Bush, le cadet de la famille, a été éliminé dans les tout premiers rounds de la primaire républicaine. Et Hillary Clinton a vraisemblablement payé à la fois le fait que, depuis 1992, elle fait partie du paysage politique, et le fait qu’elle ait brigué à distance la succession de son propre époux.

À ne pas négliger, non plus, l’écart entre les promesses et les actes politiques: la pratique des coalitions, chez nous, rend inévitable pareille distanciation. On est néanmoins curieux de voir si Donald Trump respectera, lui, de ses engagements électoraux, de la construction d’un mur à la frontière mexicano-américaine à la relance de l’exploitation du pétrole de schiste ou  à la taxation douanière des produits d’importation. S’il le fait, le monde sera plongé dans l’inquiétude; s’il ne le fait pas, il commettra à l’égard de ses électeurs la faute qu’il a imputée, précisément, à ses adversaires dans la course à la Maison-Blanche

Il faudra peut-être aussi, pour expliquer l’échec de la candidate démocrate, mesurer l’impact de la révélation de l’avantage indu qui lui a été accordé au cours de la campagne des primaires, quand, avant un débat qui devait l’opposer à Bernie Sanders, son inattendu rival, elle a été informée par la présidente par interim du parti de deux questions qui allaient leur être posées le lendemain. On s’étonnera après cela qu’une bonne part des jeunes que Bernie Sanders avait réussi à mobiliser, avec des propositions lui aussi largement démagogiques, ne se soient plus dérangés pour venir voter ce mardi.

On ne doit pas enfin éluder la responsabilité des électeurs eux-mêmes: le distinguo classique entre des candidats ou des partis racistes ou xénophobes et leur électorat est un trompe-l’oeil: comment peut-on prétendre que les électeurs qui accordent leur soutien à ces candidats et à ces formations ne partagent pas eux-mêmes peu ou prou leur racisme et leur xénophobie?

Tout cela pourrait-il se produire chez nous? Chez nos voisins français, on imagine déjà 2002 en pire, avec une possible élection à la présidence de Marine Le Pen, pourtant héritière politique de son père, et elle aussi au coeur d’une «dynastie» qui n’entend pas partager son pouvoir.

Pas sûr que la comparaison fasse raison. Mais les récents propos du commissaire européen Oettinger sur le refus de la Région wallonne de signer le Ceta,le traité de libre-échange canado-européen, ou le commentaire du président de la Commission, Jean-Claude Juncker, à propos du mécanisme de ratification des traités dans notre pays ont irrité même des Wallonnes et des Wallons qui n’avaient pas soutenu la position de la majorité PS-cdH. Il n’en faut pas plus pour détruire l’image des dirigeants de l’Union Européenne aux yeux de l’opinion. Un peu comme l’establishment américain s’est déconsidéré auprès de son électorat.

Certes,selon la formule célèbre, quand le gouvernement n’a plus la confiance du peuple, il suffit de dissoudre le peuple. Mais la réaction de celui-ci est, à l’instar des éruptions volcaniques périodiques, d’une violence rare. Et quand pareille explosion se produit, comme en ce 8 novembre 2016, chacun se lance dans une grande introspection. Sans réponse. Jusqu’au prochain séisme politique sans doute…

 

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Face au FN, des réponses invariables depuis plus de trente ans


Cruel exercice que celui effectué par la télévision française hier: elle a enregistré les réactions des politiques de gauche et de droite à la victoire du Front National aux élections régionales de ce dimanche. Leur réponse a été quasi unanime: «on a compris la colèrel’exaspération, ont dit d’autres- des Français».
Le hic, c’est que leurs prédécesseurs, en 1984, avaient eu exactement le même commentaire, quand le Front National de Jean-Marie Le Pen avait frappé un grand coup, en décrochant quelque 10% aux élections européennes de cette année-là. campagne-fn-1984C’était l’époque, on s’en souvient, où la majorité dirigée par feu François Mitterrand avait introduit une bonne dose de représentation proportionnelle en France, dans un calcul machiavélique pour embarrasser la droite: le couvercle, aujourd’hui, est retombé sur le nez de toute la classe politique française.

Rebelote en 2002: à la consternation générale, Jean-Marie Le Pen impose sa présence au deuxième tour de l’élection présidentielle. La France est commotionnée, et les responsables politiques, de gauche comme de droite, expliquent qu’ils ont pris la mesure de «l’exaspération» («de la colère», diront d’autres), des Français.FN-2002-anti-et-pro_scalewidth_906

Jacques Chirac bénéficiera de l’indignation populaire pour se faire réélire dans un fauteuil: il oubliera malencontreusement que des voix de gauche et de droite ont écarté Le Pen de l’Élysée.

Les médias ne sont pas en reste: ce soir, «La Première» diffusait dans «Face à l’Info» une enquête en PACA auprès de sympathisants des Républicains, qui finissaient par se dire fort proches du Front National et à estimer que Marion Maréchal-Le Pen mériterait peut-être de se voir donner une chance de diriger la Région (et tant pis pour les habitants de Provence-Alpes-Côte d’Azur!). Il y a treize ans, après le choc de l’élimination de Lionel Jospin par Jean-Marie Le Pen, l’émission «Là-bas, si j’y suis», depuis lors bannie de l’antenne de France Inter, était partie à la rencontre des électeurs qui avaient donné leur voix à l’extrême-droite française. On y avait, déjà, entendu les habitants de petits villages où ne vivaient aucun étranger vitupérer contre l’excès d’immigrants en France…

Car cette colère, cette exaspération, qui habiterait les Français depuis trois décennies, ne peut évidemment avoir les mêmes causes aujourd’hui qu’avant-hier. Les récents attentats meurtriers de Paris ont probablement pesé sur le vote de ce dimanche, au premier tour des régionales de 2015, mais auparavant?

La mondialisation de l’économie a coûté de nombreux emplois en France… comme ailleurs, ces dernières années: était-ce déjà le cas en 2002 ou en 1984?

Ou alors, doit-on en conclure que les messages de rejet distillés par l’extrême-droite sont de plus en plus efficaces, mais remuent toujours un fond raciste qui, hélas, sommeille peut-être au plus profond de la plupart d’entre nous?

La responsabilité des politiques n’en est pas moins écrasante. Depuis trente ans, ils n’ont donc pas trouvé le moyen de répondre aux arguments populistes de l’extrême-droite? Il est assez stupéfiant, par exemple de voir comment, au cours de cette campagne électorale, personne n’a repris de volée jusqu’ici les candidat(e)s frontistes, en épinglant dans leur programme tout ce qui est contraire aux droits de l’Homme. Et elles sont nombreuses les propositions indécentes que ce programme véhicule!

Les médias, eux aussi, ne doivent pas éluder leur responsabilité. Il n’y a guère, sur ce blog,  j’épinglais la manière dont certains, de semaine en semaine, martelaient que la Belgique allait être confrontée à un afflux incontrôlable de candidats réfugiés. Cette manière de présenter les choses, sans recul, apporte de l’eau au moulin de l’extrême-droite. Non qu’il faille taire le problème des réfugiés, qui, quelles que soient leur motivation, voient dans l’Europe leur seule planche de salut. L’Union européenne, pour rappel, compte 508 millions d’habitants: s’il débarquait même 5 millions de réfugiés, ils ne représenteraient qu’1% de ce total. Impossible à absorber, vraiment? Je n’ai que très rarement lu, vu, ou entendu cette simple notion statistique. Et le Front National en a profité pour déverser ses tombereaux d’hostilité. Mêmes causes, mêmes effets…