Des pratiques journalistiques difficiles à accepter


Le maire de Toronto, Rob Ford, a-t-il fumé du crack? L’homme politique, controversé pour ses déclarations racistes et son penchant marqué pour l’alcool, nie les accusations portées contre lui par le site Web états-unien Gawker, et par le «Toronto Star» qu’il accuse d’être acharnés à lui nuire. Et il annonce de grandes explications pour ce mardi.

20130518XJ17S3_460Ni le site, ni le quotidien ne sont effectivement favorables à Rob Ford. Et le maire de Toronto n’en est pas à un écart près: en novembre dernier, il a même été destitué pour une sombre histoire de donation, avant d’être blanchi et de réintégrer son bureau.

Ici, l’accusation se fonde sur une vidéo, qui le montrerait en compagnie de membres de gangs de Toronto, inhalant de la fumée d’une pipe en verre.

Le problème, c’est que seuls John Cook, journaliste de la rédaction de Gawker, et une journalist du «Toronto Star» ont vu cette vidéo, enregistrée sur un smartphone, et que leur a montrée un informateur anonyme, qui les avait «appâtés» en leur présentant une photo de Rob Ford avec ces membres de gang. Et aussi longtemps que la vidéo n’est pas publiquement présentée, le débat risque fort de se résumer à la parole des uns contre la parole de l’autre.

Pour tirer l’affaire au clair, il faudrait donc posséder cette vidéo. Et là, les criminels qui la possèdent posent leur condition: elle sera disponible pour 200000 dollars. Inimaginable? Aussitôt, un site a été lancé, qui invite les donateurs à verser leur contribution, pour réunir la somme demandée par les malfaiteurs!

Appel à fonds 2La manœuvre suscite la controverse au Canada. D’abord parce que, de l’autre côté de l’Atlantique comme ici, la démarche qui consiste à rémunérer une information suscite beaucoup de réticences. Ensuite parce que, ici, il s’agit clairement de financer une organisation criminelle, et qu’au-delà des réticences déontologiques que la proposition suscite, il y a surtout les problèmes légaux que l’acceptation emporterait.

Dans  quelques jours, on saura si l’appel à fonds a porté ses fruits, et le résultat suscitera sans aucun doute de nombreux commentaires. Mais entre-temps, Rob Ford aura peut-être tiré ses conclusions de l’épisode, dès ce mardi…

Dans un tout autre contexte, c’est le comportement d’une journaliste de la télévision publique turque qui interpelle: à la mi-avril, dans la salle d’audience de la prison de Silivri, devant une audience parmi lesquelles se trouvaient trois députés francophones bruxellois, dont notre ancien confrère de la RTBF Jean-Claude Defossé, elle a lu le très long acte d’accusation dressé à l’encontre de confrères kurdes, dans le cadre du procès KCK. Le procureur souhaitait en l’occurrence une voix que tout le monde écouterait, et a fait appel à la journaliste en raison de sa capacité à lire de manière posée le texte accusateur.

Bien sûr, les journalistes de la télé publique turque sont des fonctionnaires, à l’instar des journalistes des chaînes publiques dans de nombreux pays, dont la Belgique. Mais à part en Turquie, où un(e) journaliste d’une radio télé publique accepterait-il de se plier à pareil exercice? Au-delà du manque de confraternité évident que ce comportement révèle (mais certains journalistes turcs dénient à leurs confrères et consœurs emprisonnés la moindre reconnaissance professionnelle), il y a aussi et surtout la question de l’indépendance de la journaliste et de son employeur, à l’égard d’un gouvernement turc prédateur de la liberté de la presse!

La censure de retour chez nous également…


On la croyait enterrée définitivement, la censure vient de se rappeler à notre bon souvenir deux fois au cours de cette semaine.

Elle a tout d’abord été au centre d’une résolutions adoptées par l’assemblée générale de la Fédération Européenne des Journalistes, réunie à Verviers, au travers d’une motion danoise condamnant la censure de fait exercée par Apple. Une «censure 2.0» comme l’a joliment exprimé mon ami et confrère allemand Andreas Bittner lors de la discussion.

La censure «de fait» imposée par Apple repose sur la pudibonderie: la librairie en ligne iBooks a tout d’abord refusé un livre documentaire de Peter Øvig Knudsen sur le mouvement hippie danois. Raison invoquée: l’ouvrage comportait une série de photos de personnes nues.Sans demander l’avis de l’auteur, iBooks avait tout d’abord imposé que les parties sexuelles et les seins des hommes et des femmes ainsi photographiés soient barrés d’un trait rouge, mais Knudsen, une fois informé, a refusé le barbouillage, et son ouvrage a disparu de l’AppleStore.

Même sort pour le livre syrien «L’épreuve du miel», qui affichait un derrière nu sur sa couverture. Tandis que le titre de l’ouvrage de Naomi Woolfs «Vagin: une nouvelle biographie» a été réécrit: «V… une nouvelle biographie»!

La résolution adoptée à l’unanimité par l’assemblée générale de la FEJ évoque la tradition européenne d’une «presse libre et indépendante et d’une communication artistique et culturelle libre de toute censure».

Telle n’est pas, manifestement, la conception de Jan Peumans: le président N-VA du Parlement flamand a fait, comme on le sait, masquer le phylactère rédigé en français d’une planche du dessinateur bruxellois François Schuiten, figurant dans une exposition consacrée au «Monde des bandes dessinées en versions originales» présentée dans l’enceinte du Vlaams Parlement.

La mesquinerie de la mesure, là, laisse sans voix. Elle surprend dans le chef de l’ancien bourgmestre de Riemst, qui se déclare volontiers amoureux de la Wallonie. Elle traduit une petitesse de vue qui m’inquiéterait beaucoup, si j’étais Flamand, car à partir du moment où on censure une planche de bande dessinée, on ouvre la porte à toute forme de censure. L’intolérance pudibonde d’Apple n’est pas loin, en attendant, plus loin des autodafés de livres rédigés en français?

Luc Zeebroek, alias Kamagurka, partage, manifestement, cette inquiétude: il a dans la foulée demandé qu’on retire son œuvre présentée dans le cadre de la même exposition, et a exprimé son ras-le bol dans un tweet ironique à l’égard du président du Parlement flamand: «Ik ben het un peu Beu… mans», «J’en ai un peu marre, mec…».

Ce rejet de l’intolérance fait chaud au cœur. Il fait encore plus regretter l’absence de la scène flamande du grand chanteur anversois feu Wannes Van de Velde. Celui-là même qui chantait «De flamingant, ne me traitez, être flamand, c’est dur assez…»

Austérité et liberté de la presse ont été au menu verviétois des journalistes européens


Par un hasard heureux, c’est à Verviers que je suis arrivé au terme de mes trois mandats successifs à la vice-présidence de la Fédération Européenne des Journalistes. Une aventure a pris fin sur les rives de Vesdre, en attendant, peut-être, une autre qui pourrait démarrer dans quelques semaines en terre irlandaise…

Le rassemblement, à Verviers, de 88 délégués, journalistes et permanents de syndicats ou d’associations de journalistes européens, venus de 29 pays, était une «première», et ne se reproduira plus dans le futur. Tout le monde n’a peut-être pas pris la mesure de l’événement, mais qu’importe: l’essentiel est dans le travail fourni au cours des deux journées de réunion, de lundi à mercredi, et de la mise en place d’une nouvelle équipe qui conduira les travaux de la FEJ dans les trois années à venir.

Que retenir de cette assemblée générale?

D’abord, en ouverture, la prestation de la ministre de la Culture et de l’Audiovisuel de la Fédération Wallonie-Bruxelles: Fadila Laanan n’a pas seulement prononcé un discours qui est allé au cœur des préoccupations des journalistes (http://europe.ifj.org/fr/articles/le-journalisme-en-tant-que-bien-public-selon-mme-laanan), elle a aussi répondu à une interpellation directe de l’assemblée,montrant ainsi, si besoin en était, qu’elle connaît les problèmes auxquels les journalistes sont confrontés. Des confrères français en ont d’ailleurs immédiatement twitté qu’ils échangeraient bien leur ministre contre la nôtre: on aura apprécié, chez Aurélie Filipetti!

Ensuite, la qualité des débats, qui ont porté sur les deux grands volets de l’action de la FEJ: la précarisation croissante du métier, dans toute l’Europe, et la défense de la liberté de la presse, comme l’illustrait la séquence tournée en début d’assemblée par Televesdre

Précarisation croissante, illustrée par une excellente interview de ma consœur et amie chypriote, Androula Georgiadou, réalisée par un jeune confrère de la «Meuse-Verviers», Jean-Philippe Embrechts: les motions adoptées par l’assemblée (http://europe.ifj.org/assets/docs/088/226/9ccbd58-37259e2.pdf) et aussi la Déclaration sur  Chypre (http://europe.ifj.org/assets/docs/084/178/2a17054-0fd8cb2.pdf) ont souligné que l’austérité aveugle ne constitue pas une réponse à la crise économique, et que si les journalistes ne veulent pas être exemptés des mesures générales qui touchent la population, leur rôle dans une société démocratique est encore plus menacé par cette austérité à tous crins.

Liberté de la presse: une motion belge sur la liberté de la presse en Turquie, l’exposé fait par Mehmet Koksal sur la situation actuelle dans ce pays, et la résolution de poursuivre, avec le nouveau comité directeur de la FEJ, l’action entreprise en la matière par le comité directeur sortant ont remis une nouvelle fois la situation dramatique des journalistes turcs emprisonnés à l’ordre du jour. Mais une déclaration, aussi, sur les nouvelles attaques subies par le grand journalistes franco-israélien Charles Enderlin, soumis à des attaques sournoises en raison de sa couverture du conflit israélo-palestinien, a voulu exprimer le soutien sans faille de la FEJ au journalisme libre et critique.

Nouveau SCLe travail reste à mener par la nouvelle équipe mise en place lors de cette assemblée générale, mais les délégués sont repartis de Verviers, gonflés à bloc. Pour la plupart d’entre eux cette visite en province de Liège, complétée mardi soir par une balade dans la Cité Ardente, était une première: toutes et tous sont repartis enchantés de leur séjour. Il y a là peut-être comme un signe encourageant pour l’ancienne cité lainière….

Des solutions passéistes et sans avenir qui ne résoudraient rien


Entre l’Union Européenne et les Européens, c’est le grand désamour pour l’instant. L’austérité, décidément, n’est pas bonne conseillère: de l’«Alternativ für Deutschland» à l’«UK Independence Party», ou encore au Front National et au Front de gauche en France, les chantres d’une sortie de l’euro, ou de l’Union Européenne se sentent pousser des ailes. Et notamment celles et ceux qui, à l’intérieur de la zone euro, prônent la sortie de la monnaie unique et le retour aux anciennes monnaies, qu’on pouvait dévaluer à souhait, ou qui permettaient de laisser filer l’inflation, présentée par un Jean-Luc Mélenchon comme la solution-miracle qui permettrait à la France d’effacer une dette qu’elle ne remboursera jamais, insiste-t-il.

Les économistes rappellent pourtant que le retour à une monnaie nationale disparue au profit de l’euro se traduirait d’abord par une perte d’environ un quart du patrimoine de tous les habitants du pays concerné. Mais de cela, les tenants du repli identitaire se gardent bien de le préciser.

D’autres économistes sortent, eux, des thèses insolites. Hier, sur France 5, l’un d’entre eux évoquait ainsi la notion de «dette illégitime», qu’il conviendrait, de fait, de ne pas rembourser. Apparemment assez incrédule, l’animateur de l’émission «C dans l’air», Yves Calvi, lui a tout de même fait observer qu’un particulier qui emprunterait indéfiniment de l’argent à sa banque, puis déclarerait sa dette illégale et refuserait de la rembourser, se ferait vraisemblablement poursuivre pour escroquerie.

Certains brandissent régulièrement l’exemple islandais, où la population a refusé d’assumer la crise du secteur bancaire, et a été soutenue par le gouvernement. On rappelle rarement que le poids économique de l’Islande est limité. Et encore moins souvent que la bravoure islandaise a été payée par un certain nombre d’épargnants britanniques, puisque ce sont essentiellement des banques du Royaume-Uni qui détenaient la dette des banques islandaises.

En matière d’inflation, l’exemple argentin est aussi régulièrement invoqué: c’est en laissant filer à toute vapeur le taux d’inflation que l’Argentine aurait financé sa relance économique. On ne dit pas là non plus quel prix la population a payé, pour cette politique inflationniste débridée: toute une frange de la population a sombré dans la misère la plus noire, et ne profite pas de cette relance.

La belle affaire, dira-t-on: l’austérité, elle aussi, avec la litanie de fermetures d’entreprises qu’elle entraîne (mais en est-elle toujours la cause?) conduit des populations à la précarité. C’est un élément dont il faut évidemment tenir compte. Mais la remise à flot des finances publiques n’est-elle pas, à terme, une voie plus sûre pour créer les conditions de la relance, qu’une inflation débridée?

Tausend MarkL’Allemagne des années 20 a connu pareille situation. Et des témoins de papier subsistent toujours de cette époque. Il n’est pas indifférent de constater qu’entre le 15 septembre 1922 et le 22 août 1923, la Reichsbank a émis d’abord un billet de 1000 marks, puis un autre de… dix millions de marks. Et ce n’était pas le sommet puisque, au même moment, la ville et le canton d’Aix-la-Chapelle émettaient, eux, le 20 juillet 1923 un bilet de… cent millions de marks! Billet que, soit dit au passage, j’ai tenté en vain d’échanger dans une agence bancaire aixoise, au moment du passage à l’euro ( ;-) )

Zehn Millionen MarkLe contexte économique et politique d’aujourd’hui est très différent de celui de cette époque, c’est vrai. Et mon propos n’est évidemment pas d’assimiler les partis qui prônent un retour aux monnaies nationales, voire une politique inflationniste à tous crins, au parti nazi, dont l’ascension a été favorisée par le marasme économique du début des années 20 (et l’occupation franco-belge de la Ruhr qui en a résulté), puis, définitivement, par l’effondrement de l’économie allemande, à la suite du «Vendredi noir» de la Bourse de New York, en 1929.

Hundert Millonen MarkPar contre, on peut, à l’examen de ces billets de banque, sérieusement mettre en doute la théorie de la «baguette magique» qui permettrait de rétablir la situation économique à la faveur d’une inflation galopante: en économie aussi, les mêmes causes produisent les mêmes effets, et la population argentine du début du XXIeme siècle a subi les mêmes épreuves que la population allemande dans l’immédiat après-Première guerre mondiale.

Le souvenir de cette époque, et de ses funestes conséquences, a durablement marqué les esprits en Allemagne: c’est la raison pour laquelle, aujourd’hui, la chancelière Angela Merkel défend becs et ongles le principe de l’orthodoxie budgétaire. Quitte à se faire clouer au pilori, parfois de manière indécente, dans toute l’Europe.

Sans aucun doute, pourtant, il faudra bien que, tôt ou tard, on sorte de ce culte aveugle de l’austérité absolue, pour tenter de relancer l’économie, ce que les gouvernements tentent de faire en «orientant» une partie de l’épargne, énorme, que les Européens, échaudés, stockent en dépit de toute logique sur des carnets d’épargne qui ne garantissent même plus un taux d’intérêt supérieur à l’inflation.

Aussi longtemps qu’on n’en sera pas là, les anti-Européens de tous poils continueront à braire. Notamment au Royaume-Uni, où l’UKIP n’est pas la seule à prôner un retrait de l’Union Européenne: si c’est le cas, au moins pourra-t-on se dire que le cheval de Troie états-unien n’est plus dans la place, et l’Europe pourra-t-elle avancer plus résolument vers la forme fédérale qui est son avenir. Entre-temps, elle réussit, dans les Balkans, où elle avait été singulièrement peu présente durant la guerre qui a déchiré l’ex-Yougoslavie dans les années 1990, à faire progresser la cause de la paix: la Croatie deviendra le vingt-huitième membre de l’Union au 1er juillet prochain, et, en Serbie, après le pardon demandé par le président Nikolic, qu’on présentait pourtant comme un nationaliste pur et dur pour le massacre de Sebrenica, le Parlement vient de voter une normalisation des relations avec le Kosovo. De quoi rappeler à tous ses détracteurs que l’Europe, c’est aussi près de septante ans de paix, depuis 1945: un acquis qu’il est parfois bon de se rappeler….

L’euthanasie pose-t-elle donc toujours question?


téléchargementL’actualité, hier, a été dominée dans notre pays par la nouvelle du décès de Christian De Duve. À juste titre: le Prix Nobel de médecine était un géant de la science et une conscience libre. Pourtant, paradoxalement, il a été plus question de la manière dont il a choisi de quitter ce monde que de tout ce qu’il y a réalisé. Le débat du début de soirée sur Bel-RTL sur ce thème, pour lequel Pascal Vrebos avait «mobilisé» Gabriel Ringlet, qui intervenait en direct depuis le Canada, n’a d’ailleurs porté que sur ce thème.

Le mystère de la mort mérite qu’on s’y attarde, c’est entendu. Et la décision de mettre fin volontairement à sa vie est la plus grave qu’un être humain puisse décider. Que cet être humain soit par ailleurs un scientifique de très haut niveau, et une personnalité de tout premier plan justifie l’interrogation, d’accord. Mais tout de même, cet afflux de commentaires a de quoi étonner. Car, d’abord, la loi  du 28 mai 2002 légalisant l’euthanasie a plus de dix ans. Et si on a beaucoup parlé, à l’époque, des premières personnes à en réclamer le bénéfice, depuis lors, sauf erreur, la pratique est largement entrée dans les mœurs, et des centaines, voire des milliers de personnes, ont ainsi quitté ce monde, sans que cela provoque pareils remous. Et après tout, qu’un homme de 95 ans, arrivé au soir de sa vie, souffrant de l’absence de son épouse, accablé d’un cancer, décide consciemment que le moment est venu de prendre congé n’a, en soi, rien d’exceptionnel.

La notoriété du disparu justifiait-elle tout ce débat? Je ne le pense pas, car il a largement occulté sa riche personnalité. Hors ma collègue Catherine Ernens, personne, à ma connaissance, n’a évoqué hier son parcours surprenant, qui avait débuté par des humanités… gréco-latines. La pire préparation pour des études scientifiques, dirait-on aujourd’hui! Il y avait peut-être, au départ de cet exemple lumineux, une réflexion à mener sur les attentes «utilitaires» d’aujourd’hui à l’égard de l’enseignement, censé produire des cerveaux immédiatement formatés pour la vie en entreprises.

Mais il a donc, surtout, été question de la décision de Christian De Duve de tirer définitivement sa révérence. Un peu comme si, même plus de dix ans après sa légalisation, l’euthanasie posait toujours question, voire n’était toujours pas socialement apaisée. Comme si elle suscitait un malaise confus, qu’on n’ose s’avouer…

 

 

 

Questions oiseuses sur une hypothétique abdication


Dire que les Néerlandais étaient unaninement enthousiastes, hier, pour accueillir Willem-Alexander, leur nouveau roi (le premier depuis 123 ans!) et la reine Maxima serait trahir la vérité: à Maastricht, où j’étais, il y avait très peu de monde le matin, pour suivre, sur l’écran géant dressé sur le Vrijthof,  la double signature de l’acte d’abdication par lequel Beatrix transmettait le trône à son fils aîné. Et si, sous le soleil, la foule était plus dense l’après-midi, pour regarder la cérémonie de prestation de serment, il n’y a eu aucune acclamation, et les applaudissements ont été mesurés, sauf au moment où, dans son discours, Willem-Alexander a exprimé les remerciements du pays à sa mère. L’ambiance était plus animée, et l’assistance nettement plus nombreuse, à la brocante organisée, au même moment, sur les rives de la Meuse…

Pour autant, le nouveau souverain néerlandais a réussi son «examen de passage»: on l’a senti maître de lui, au moment de vivre cet événement important dans sa vie. Il s’est exprimé d’une voix assurée, dans un langage simple et accessible, qui l’a fait apprécier de la population des Pays-Bas.

Chez nous, la passation de pouvoir entre Beatrix et Willem-Alexander a relancé le débat sur la possible (probable?) abdication d’Albert II:  les uns affirment avec certitude que le roi se retirera avant la fin de l’année; les autres prédisent qu’il restera en fonctions jusqu’à l’année prochaine, l’année électorale de tous les dangers; et certains, enfin, expliquent qu’il n’y a là que rumeurs, même si les tenants de la thèse adverse affirment tenir leurs informations de source évidemment anonyme mais très bien informée.

Jamais, pourtant, jusqu’ici, dans ces débats, je n’ai entendu faire remarquer que la monarchie néerlandaise, et, dans une moindre mesure, la monarchie grand-ducale qui est de la même lignée, constitue une… exception notoire parmi les monarchies européennes. Il n’est question d’abdication ni en Suède, ni en Norvège, ni en Espagne, ni au Royaume-Uni, alors que, partout, les souverains en poste ont dépassé, parfois largement, l’âge de la retraite. La moyennâgeuse règle monarchique, qui veut qu’un roi, ou une reine, meure à son poste semble toujours impérative.

Le paradoxe, c’est qu’ainsi, les héritiers s’approchent eux-mêmes de l’âge de la retraite: Charles d’Angleterre vit ainsi la même situation inconfortable que son ancêtre Edouard VII, que la longévité de sa mère, la reine Victoria, n’autorisa à devenir roi qu’à l’âge de soixante ans, en 1901. Et son règne de neuf ans, fut ainsi un des plus courts de l’Histoire moderne du Royaume-Uni. Le cas de  Frédéric III d’Allemagne est plus dramatique: son père, Guillaume Ier, ne décédant qu’à l’âge de 90 ans, il ne devient empereur, en mars 1888, qu’à l’âge de 57 ans, miné par un cancer de la gorge qui l’emportera en juin de la même année, sans qu’il ait eu le temps de transformer l’empire en monarchie parlementaire. Et peut-être changer le cours de l’Histoire mondiale…

Philippe a aussi résolument doublé le cap du demi-siècle d’existence. Et si l’abdication éventuelle d’Albert II fait tellement peur dans certains milieux, c’est, dit-on toujours, en fonction des questions qu’on se pose sur sa «préparation» à son rôle de roi.

La question, une nouvelle fois, est absurde. Si, à 53 ans, Philippe de Belgique n’est pas prêt  à exercer la fonction royale, il ne le sera jamais! Et puis d’ailleurs, une formation particulière est-elle requise pour devenir roi? Il n’existe à ma connaissance aucun diplôme patenté qui mène à la fonction. Pas plus qu’un(e) président(e) de la République ne doit avoir effectué un parcours déterminé pour accéder à la fonction. Instaurer ce type d’exigence reviendrait à créer une fonction élective capacitaire, incompatible avec la démocratie et le suffrage universel: chez nous aussi, aucune formation n’est requise pour siéger au parlement, devenir ministre, ou accéder au poste de Premier ministre…

Par ailleurs, depuis l’origine, le roi n’a (heureusement) pas chez nous de pouvoir personnel: dès le XIXeme siècle, on qualifiait d’ailleurs la monarchie belge de «république couronnée». Ce qu’on attend du chef de l’Etat, c’est donc une écoute, une réserve, une qualité d’empathie. Bref des qualités dont il est légitime de se demander si Philippe les possède.

Il n’y a pas si longtemps, en effet, le prince héritier s’était affiché comme investi d’une mission: combattre le nationalisme flamand le plus extrémiste. Et on se rappelle son attitude, lors d’une réception de nouvel an au Palais de Bruxelles, à l’égard de deux journalistes flamands de premier plan. Depuis lors, Pol Van Den Driessche, tenté par l’aventure politique, d’abord au CD&V puis à la N-VA, a chuté de son piédestal, emporté par des accusations de harcèlement sexuel; mais Yves Desmet, lui, est toujours rédacteuf en chef incontesté du «Morgen»…

J’avais à l’époque comparé la "psychorigidité" de Philippe de Belgique, décelable dans sa manière «coincée» de s’exprimer, à celle de son grand-père, Léopold III. Dans son «Testament politique» de 1944, ce dernier exigeait que ceux qui avaient porté contre lui des accusations injustes, mais compréhensibles dans le contexte de la débâcle, en mai 1940 s’en excusent publiquement, faute de quoi, expliquait-il, ils ne pourraient plus exercer de fonction publique en Belgique. Cet ostracisme fera une victime: le Premier ministre, Hubert Pierlot, scandaleusement cloué au pilori, alors qu’avec Paul-Henri Spaak, Camille Gutt, et Albert De Vleeschauwer, il avait sauvé l’honneur de la Belgique, en lui permettant de maintenir la Belgique dans la guerre contre le nazisme.

Rejeté par les Wallons,  Léopold III a conduit la Belgique au bord de la guerre civile. Le contexte, aujourd’hui, est heureusement moins dramatique. Mais la seule question qui vaille est de savoir si Philippe, demain, sera ou non accepté par les Flamands. S’il ne l’est pas, toutes les réserves sur sa formation, ou sa capacité à succéder à son père, seront plus oiseuses que jamais…

Toutes les cannes royales ne font pas jaser


Il a donc suffi que le roi Albert II apparaisse en public appuyé sur une canne pour que la rumeur de sa prochaine (?) abdication reparte avec vigueur, au point que la chaîne publique a cru devoir consacrer une partie de son débat dominical à ce problème, après un examen de l’action des sculpturales «Femen», dont il a été question déjà sur ce blog.

Personnellement, je ne trancherai pas la question: professionnellement, je n’ai aucun contact avec le Palais, et, à dire vrai, je ne suis l’actualité royale ni en télévision, ni dans les magazines spécialisés dont les têtes couronnées sont le fond de commerce. Mais je ne peux m’empêcher de me demander si certains de mes doctes confrères ou consœurs qui discourent avec autorité sur le sujet en savent, dans le fond, beaucoup plus que moi, ou si leur propos ne constituent qu’une aimable élocution, ici sur l’usage d’une canne royale.

imagesUn précédent historique devrait toutefois inciter à la plus grande prudence: à la fin de sa vie, et de son règne, Léopold II, l’arrière-grand-oncle d’Albert II, a été photographié à plus d’une reprise la canne à la main. Sans que les journalistes de l’époque ne se perdent en conjectures sur une abdication prochaine, à laquelle le deuxième roi des Belges ne songeait par ailleurs nullement.

Certes, Léopold II est décédé à 74 ans, alors qu’Albert II célébrera l’an prochain ses 80 ans. Mais le constat mathématique n’est pas significatif. Parce que l’espérance moyenne de vie des Belges, au début du XXeme siècle, était loin d’atteindre la nôtre. Notamment parce que la médecine de l’époque ne disposait pas des outils qui sont les siens aujourd’hui. Le vieillissement s’en trouvait nécessairement accéléré.

892313022On objectera peut-être que les tensions communautaires empoisonnent la vie du chef de l’État actuel. Mais on ne peut conclure des fréquents séjours de Léopold II à Paris ou à la Côte d’azur que la fin de son règne l’avait mis à l’abri de tout souci. Outre les problèmes privés avec ses filles, qu’il s’apprêtait à déshériter; outre le souci qu’il avait de transférer à la Belgique l’État du Congo, dont il était le souverain ô combien critiquable et critiqué, il y avait l’approche de la Première guerre mondiale, que Léopold II avait sentie venir: la dernière loi qu’il allait signer, pratiquement sur son lit de mort, portait sur le service militaire obligatoire d’un fils par famille.

Comparaison n’est bien sûr pas raison, surtout à plus d’un siècle de distance. Mais la connaissance de l’Histoire peut à l’inverse éviter des commentaires aussi oiseux que hâtifs…