Où sont les visionnaires d’aujourd’hui?


La télévision franco-allemande Arte célèbre l’événement à l’envi ces jours-ci, et spécialement ce mardi, avec une soirée entièrement consacrée à l’anniversaire de l’événement. Et pour cause: comme elle le dit elle-même, elle est née de l’esprit du traité de l’Élysée, signé le 22 janvier 1963, qui consacrait l’amitié franco-allemande.

Ce traité est né de la volonté de ses initiateurs, Charles de Gaulle et Conrad Adenauer. Deux responsables politiques de premier plan, entre lesquels le courant ne passait pas de source, mais qui ont été liés par une authentique amitié, comme le montre un documentaire… diffusé à plusieurs reprises par Arte ces derniers jours.

Au départ, en effet, Conrad Adenauer avait une perception assez négative de «Mongénéral», comme l’écrit toujours le «Canard Enchaîné»: le chancelier fédéral, ex-maire de Cologne, ne voyait dans de Gaulle que l’homme du 18 juin, forcément hostile, donc, à l’Allemagne.

C’est un séjour à la célèbre Boisserie, à Colombey-les-Deux-Églises, où Conrad Adenauer sera le seul chef d’État ou de gouvernement étranger à loger, qui fera fondre la glace. Les deux interlocuteurs se trouveront de nombreux points communs: la machine était lancée.de Gaulle greets Adenauer

Le traité de l’Élysée était «futuriste», confient l’ancien président français Valéry Giscard d’Estaing et le ci-devant chancelier allemand, Helmut Schmidt, dans la même émission. Les divers successeurs de De Gaulle et Adenauer s’en inspireront: au fil des décennies, des relations fortes se noueront de part et d’autre du Rhin entre des responsables politiques aussi différents que Giscard et Schmidt; Mitterrand et Kohl; ou encore Chirac et Schrœder.

L’amitié franco-allemande n’est pas «un ersatz d’unification européenne: elle en est la condition» lançait Conrad Adenauer, à la tribune du Bundestag, en 1963, pour faire ratifier le traité de l’Élysée par une assemblée pas nécessairement favorable.

L’unification européenne ne s’est d’ailleurs pas faite par les seuls Charles de Gaulle et Conrad Adenauer: Jean Monnet; Alcide de Gasperi; ou Paul-Henri Spaak, pour ne citer que ceux-là, ont été, eux aussi, des visionnaires d’un rapprochement qui, moins de vingt ans après la fin de la Seconde guerre mondiale, apparaissait à la plupart des observateurs comme une utopie. Mais aujourd’hui comme hier et avant-hier, cette Europe ne pourrait fonctionner sans la bonne entente et la coopération entre la France et l’Allemagne.

L’Europe,un demi-siècle après le traité de l’Élysée, ne fait plus rêver grand monde. Peut-être parce qu’il lui manque, désormais, des visionnaires de cette envergure. Et qu’elle n’est plus qu’un grand marché…

De Gaulle avait raison


Churchill et le général de Gaulle ont marqué l’Histoire: sans le Premier ministre britannique, qui sait  quelle issue aurait connue la Seconde guerre mondiale? Et sans l’appui sans réserve qu’il a apporté au général de Gaulle, que serait devenue la France?

L’énorme estime que les deux hommes se portaient ne les empêchait pas de se quereller parfois vigoureusement. Comme lorsque Churchill n’informa pas de Gaulle de l’approche du débarquement allié du 6 juin 1944 en Normandie. Lorsqu’ils se revirent, quelques jours plus tard, le général reprocha véhémentement à Churchill ce qu’il ressentait comme un manque de confiance. Et, rappelle-t-il dans ses Mémoires de guerre, Churchill lui répliqua que «Quand la Grande-Bretagne devra(it) choisir entre l’Europe et l’Atlantique, elle choisira toujours l’Atlantique».

Le général de Gaulle ne l’avait jamais oublié. Et quand la Grande-Bretagne, vingt-deux ans plus tard, sollicita son entrée dans le Marché commun, le grand Charles lui opposa son véto. Le Royaume Uni dut attendre quelques années, et la sortie de scène de De Gaulle, pour devenir membre à part entière de la Communauté Économique Européenne, puis, plus tard, de l’Union Européenne.

Membre à part entière? Les vetos opposés aux candidatures de Jean-Luc Dehaene puis de Guy Verhofstadt, dans leur course à la présidence de la Commission Européenne, au motif qu’ils étaient trop fédéralistes nous reviennent à l’esprit, aujourd’hui que Herman Van Rompuy, à son tour, risque de se heurter à un rejet britannique… au motif qu’il n’a pas assez d’envergure. Et oui, la Grande-Bretagne est «un pied dedans, un pied dehors», comme me le disait aujourd’hui un ancien confrère british.  On l’a bien vu que, sous Margareth Thatcher, elle a réclamé «(her) money back». On l’a vu sous Tony Blair, quand, contre le «noyau dur européen», groupé autour de la France, de la Belgique et de l’Allemagne, le Royaume Uni a choisi d’accompagner les États-Unis dans leur expédition meurtrière en Irak.

On ne peut qu’en conclure que le général de Gaulle, décidément, avait vu clair. Et qu’il serait grand temps de mettre au point un mécanisme de sortie de l’Union Européenne. Pour dire en toute amitié à nos amis britanniques qu’aussi longtemps qu’ils ne préféreront pas résolument l’Europe à l’Atlantique, leur place sera plutôt sur son perron que dans ses salons.