La répression aveugle a une nouvelle fois frappé en Turquie


Le Premier ministre turc, Recep Tayip Erdogan, est sans doute content de lui: l’ordre règne à nouveau en Turquie. Avec brutalité, sa police a évacué les manifestants qui occupaient depuis trois semaines la place Taksim, lieu traditionnel de contestation dans le centre d’Istanbul, et lui a pu parader devant la foule de partisans qu’il avait conviés à approuver sa politique de la main de fer dans un gant de fer. Pour prendre une comparaison que les Belges comprendront peut-être, son discours était de la trempe de celui proféré par Bart De Wever devant ses troupes, au soir de sa conquête de l’Hôtel de ville d’Anvers, mais à un exposant dix.

Le TGS, le syndicat turc des journalistes, a condamné dans les termes les plus fermes cette «attaque brutale contre des civils, y compris des femmes et des enfants, qui étaient paisiblement assis dans leurs tentes» sur la place. Pour le TGS, il y a là rien moins qu’un «crime contre l’humanité». Sans aller aussi loin, je parlerais plutôt d’une atteinte manifeste à la liberté de manifester, et la liberté d’expression, consacrées par la Convention européenne des Droits de l’homme. Une Convention que la Turquie, très régulièrement condamnée par la Cour européenne des Droits de l’homme de Strasbourg, a malheureusement coutume de violer. Notamment en ne respectant pas la liberté de la presse.

Recep Tayip Erdogan s’en est d’ailleurs une nouvelle fois pris à la presse, à l’occasion de ces manifestations. Il a notamment accusé les grands médias internationaux (en citant la BBC, CNN, et l’agence Reuters) de privilégier la couverture des manifestations, plutôt que les meetings de l’AKP, son propre parti. Il a annoncé ensuite des poursuites contre les médias étrangers qui avaient couvert les manifestations de ses opposants: la dénonciation du complot extérieur est une arme favorite des gouvernements autoritaires.

Et puis, des journalistes ont, à nouveau, été  ciblés. Dimanche, à Ankara, la police a empêché des caméramen de prendre des images des funérailles du manifestant Ethem Sarısülük, tué par les balles de plastique des policiers anti-émeutes. Dimanche toujours, à Istanbul, les policiers ont arrêté, sur la place Taksim, les journalistes Okan Altunkara (MC Tv), Ferhat Uludağlar et Gökhan Biçici (de l’agence de presse Doğan, qui réalisait des reportages télé pour plusieurs stations). Uğur Can, qui travaille pour la même agence, a, lui, été brièvement détenu, toujours dimanche. L’arrestation de Gökhan Biçici, notamment, s’est déroulée dans des conditions choquantes, que l’on peut découvrir sur ces images:

Plus inquiétant, le TGS signale que des médias turcs pro-gouvernementaux ont caché à leur public une partie des informations décrites ci-dessus. Le code de conduite de la Fédération Internationale des Journalistes, rappelle-t-il, postule, dans le chef des journalistes, le «respect de la vérité et du droit du public à la vérité». Il leur impose aussi de combattre «toute discrimination, basée sur la race, le sexe, l’orientation sexuelle, la langue, la religion, les opinions philosophiques ou politiques,  l’origine nationale ou sociale». L’autocensure, que les organisations internationales de défense des journalistes et des médias, annonçaient dès novembre 2011, dicterait-elle sa loi à une série de médias turcs?taksim22_0

Dans ce contexte, c’est dans l’indifférence la plus générale que, le 13 juin, après une nouvelle audience de l’interminable procès dit «Odatv», l’incarcération de Yalcin Küçük, 76 ans a été prolongée par le tribunal. Il est accusé, comme tant d’autres journalistes, d’appartenance à la nébuleuse «Ergenekon». La libération de deux autres journalistes, Selahattin Aslan and Ömer Çelik, le lendemain, dans le procès KCK, n’y change rien, la roue de la répression continue à tourner en Turquie. Une fois de plus, il faut se mobiliser pour y défendre la liberté de la presse!

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