La politique réservée à des intégristes?


Le Premier ministre canadien, en campagne électorale, est sans doute condamné à s’excuser vingt fois par jour jusqu’au jour du scrutin. Ou alors devra-t-il se vêtir d’un sac de jute, se couvrir la tête de cendres, et partir à pied jusqu’à Saint Jacques de Compostelle?

Car, dans sa jeunesse, Justin Trudeau a commis un crime irréparable : il s’est plus d’une fois grimé le visage en noir. Tantôt pour incarner Aladin, tantôt le chanteur noir américain Harry Belafonte.

Dix-huit ans plus tard, ces photos et vidéos ressortent avec la complicité, hélas, d’un magazine américain, Time, que je n’imaginais pas tomber aussi bas dans la stigmatisation politique.

Aussitôt la fièvre s’empare de la société et du monde politique canadien. Les leaders de l’opposition, dont l’un, au parti néo-démocrate, est issu de la minorité sikhe, stigmatise le racisme de Justin Trudeau. Et ce dernier, plutôt que d’envoyer au Caire tous ses contempteurs, se confond en excuses, se disant « déçu par lui-même », admettant que lui n’a jamais été victime de discrimination raciale et qu’il comprend aujourd’hui l’ampleur de sa faute,etc. etc

Et qu’importe si, dans sa fonction, il a prôné sans relâche le multiculturalisme et l’accueil des migrants, qu’importe s’il a nommé des ministres issues des minorités, le voilà condamné sans appel. « Quand on a été raciste en 2001, on l’est toujours en 2019 » a asséné le chef du parti conservateur.

Que des hommes et femmes politiques soient parfois rattrapé(e)s par des délits commis avant d’arriver aux fonctions qu’ils et elles occupent fait partie des risques du métier. Tantôt il est question de pots de vin encaissés, tantôt de la présentation de diplômes jamais obtenus: ces faits relèvent de l’application de la loi, et il est normal, s’ils ne sont pas prescrits, de les poursuivre. La justice, heureusement, aujourd’hui, à moins de déférence pour le pouvoir qu’elle n’en a éventuellement eu dans le passé et, sous l’angle de la démocratie et de l’assainissement des mœurs politiques, on ne s’en plaindra pas.

Dans le cas de Justin Trudeau, on n’est pas dans ce cas de figure, car les faits qu’on lui reproche ne sont pas légalement condamnables. Et surtout, on regarde une nouvelle fois le passé avec des lunettes du présent où le politiquement correct s’impose de plus en plus comme une censure insidieuse et impitoyable.

Certes, on peut considérer aujourd’hui que feu Fernandel stigmatisait les gays quand il chantait « Zizi » dans les années 50-60 et faisait s’écrouler de rire ses fans, et que cet humour était et est inapproprié voire insultant. La reprendre aujourd’hui serait inconvenant à tout le moins, voire punissable. Mais feu un Pierre Desproges qui s’interrogerait aujourd’hui sur la présence de Juifs dans son public s’exposerait à une campagne de dénonciation et de stigmatisation sur la toile.

Le Web charrie le meilleur et le pire. Il permet de débusquer des comportements inappropriés de puissants. Mais il porte aussi le risque d’une mise à l’index beaucoup plus inquiétante que celle de l’Église catholique aux XVe et XVIe siècles.

Et, pour en revenir à Justin Trudeau, pour lequel je n’ai ni sympathie, ni antipathie, ne doit-on pas le juger sur la politique qu’il a menée plutôt que sur ses blagues de potaches de jeune adulte?

Quand tous les dégoûtés seront partis, il ne restera que les dégoûtants, dit un célèbre aphorisme politique. Il ne faudrait pas que demain la politique soit réservée à des intégristes déshumanisés qui, pour paraphraser Laubadermont, (« Qu’on me donne six lignes écrites de la main du plus honnête homme de France, et j’y trouverai de quoi le faire pendre ») se saisiront, à l’ère d’Internet, d’une phrase,d’une photo ou d’une vidéo, pour exécuter politiquement leurs opposants. Et mettre fin à toute pensée libre ou décalée

Le plus difficile commence maintenant


Après les télévisions hier, tous les médias écrits d’Europe, voire du monde, reviennent aujourd’hui sur le colossal succès des manifestations pour la liberté d’expression et la liberté de presse qui se sont déroulées hier, principalement à Paris et dans les grandes villes françaises, mais aussi à Bruxelles et dans de multiples villes européennes, et au-delà, en Amérique, en Afrique, en Asie, et aux antipodes.

manif-charlie-hebdo-11012015-paris-MV-1L’unanimisme de tous ces manifestants fait chaud au cœur, il pose aussi un fameux défi. Car si tous se sont joints pour défendre les principes mêmes de notre société démocratique, les avis seront forcément partagés sur la suite à donner aux événéments de la semaine dernière à Paris. Et, outre l’auteur de ce blog, nombreux ont été ceux qui ont souligné aussi l’incongruité de la présence de certains responsables politiques, aux côtés de François Hollande, le président français: du ministre russe des Affaires étrangères, Sergeï Lavrov, au Premier ministre Premier ministre israélien, Benjamin Netanyahu; du Premier ministre hongrois, Viktor Orban, à son homologue turc, Ahmet Davutoglu; du président gabonais, Ali Bongo Ondima, au ministre des Affaires étrangères des émirats arabes unis, Abdallah Bin Zayed, tous, loin s’en faut, ne sont pas des parangons de la défense de la liberté de la presse. Et ce n’est pas leur faire un procès d’intention indécent que de dire que leur présence était sans doute surtout motivée par la nécessité d’être présent à Paris, à ce moment précis. Et qu’elle se fondait beaucoup plus sur la nécessité de lutter contre le terrorisme que sur la volonté de promouvoir une information libre et indépendante.

Les optimistes diront qu’il faut exploiter la faille, et les interpeller, désormais, sur leur attachement à la liberté d’expression et de la presse, qu’exprimait leur présence à cette manifestation, pour exiger d’eux qu’ils la respectent enfin chez eux. La carte est à jouer, dans l’esprit de la maxime invoquée par Guillaume le Taciturne, «point n’est besoin d’espérer pour entreprendre, de réussir pour persévérer».

bruxelles-marche-blanche-1996-460x287Les pays démocratiques, la France en particulier, doivent eux aussi répondre à l’appel qui leur est ainsi lancé. Ce sera très difficile. Comme le rappelait excellemment Jean-Pierre Martin, ce matin, sur Bel RTL, la Belgique a connu une situation semblable, en 1996, avec la grande «Marche blanche» de Bruxelles, au lendemain de la découverte des crimes horribles de Marc Dutroux. Là aussi, tous les participants étaient réunis pour réclamer que plus jamais, de pareils drames se produisent. Quant il a fallu traduire cette demande dans les actes (réforme de la justice, réforme de la police…), les résultats n’ont pas répondu à l’attente des centaines de milliers de marcheurs. Qui tous avaient leur idée propre sur ce qu’il fallait faire pour répondre à la demande. Où la mis en œuvre de la peine de mort figurait sans doute en tête de liste…

Demain, la suite qui sera donnée à la grande journée d’unanimisme du 11 janvier 2015 apparaîtra forcément dérisoire. Pour ne pas passer à côté, elle devra concilier diverses exigences: efficacité des services de renseignement et de police; respect des libertés fondamentales; promotion de la liberté d’expression et de la liberté d’opinion. Et rejet de toute forme de racisme dans l’esprit de ce message impressionnant, diffusé par la famille d’Ahmet Merabet, l’agent de police froidement assassiné par les frères Kouachi, au mépris même des valeurs qu’ils prétendaient défendre (https://www.youtube.com/watch?v=ZQ_BS5jB6vw). C’est l’affaire des politiques, français et européens. C’est aussi notre affaire à tou(te)s. Cela commence peut-être par l’envoi directement à la poubelle des courriels racistes qui nous parviennent chaque jour….