Un nouveau successeur de saint Lambert dans l’esprit de l’Église liégeoise


Désigné par Rome à la succession d’Aloys Jousten, démissionnaire depuis novembre 2012, Jean-Pierre Delville sera donc le nonante-deuxième évêque de Liège. Polyglotte (il parle le français, l’italien, le néerlandais, l’anglais et l’allemand, plus, on le suppose dans le chef de ce Liégeois «pur jus», le wallon), le futur successeur de saint Lambert, qui sera installé dans sa fonction épiscopale le 14 juillet prochain, connaît sûrement l’expression wallonne relative au «novê ramon» qui «heûve todî mi», entendez, le nouveau balai qui balaie toujours mieux que l’ancien.

Delville-51Il n’empêche: même si les règles de la bienséance interdisent en général de critiquer quelqu’un avant sa prise de fonction, il est assez inhabituel de voir tout le monde, au sein d’un diocèse, saluer la nomination d’un nouvel évêque, comme cela a été le cas ce vendredi, dès le dévoilement du nom de Jean-Pierre Delville.

Pour ce spécialiste de l’histoire de l’Église, le cadeau  pourrait être empoisonné: avec autant d’attentes placées en lui, il lui sera peut-être difficile de ne pas décevoir. Mais avec l’expérience du terreau liégeois que lui ont donné ses divers vicariats dans la Cité Ardente, et avec la hauteur de vues que lui ont assurée ses diverses formations, notamment romaines, il paraît bien de taille à relever le défi qui se pose à lui.

Ce qui a surtout été mentionné dans son parcours – et cela interpelle tout autant les non-croyants que les croyants – c’est son appartenance à la communauté Sant’ Egidio, dédiée au travail de rue, à la solidarité avec les plus pauvres, et, sur le plan spirituel, le dialogue entre religions et le règlement pacifique des conflits.

Voilà qui nous éloigne singulièrement des violents affrontements, des massacres et des assassinats liés pour l’instant aux religions en général, à la religion musulmane en particulier. Voilà aussi qui, au sein de l’Église belge, s’éloigne assez fort des conceptions beaucoup plus traditionnelles du primat de Belgique, André-Joseph Léonard.

Faut-il déjà y voir la «patte» du pape François? Avec cette nomination, il pourrait en tout cas mériter à Liège le surnom de «Påpe Tchantchès», dont je me demandais, au moment de sa nomination, s’il lui serait un jour attribué. Et, à l’intérieur comme à l’extérieur de l’Église, on comparera sans doute encore plus d’une fois ce choix, très différent de celui fait par Benoît XVI au moment de désigner le successeur de Godfried Danneels à la tête de l’Église de Belgique.

Mais il y a peut-être aussi un esprit spécifique qui souffle sur l’Église liégeoise, et dont Jean-Pierre Delville paraît, lui aussi animé. Je l’avais évoqué, en rapportant le message de solidarité avec les métallos  bientôt réduits au chômage, exprimé par Aloys Jousten, lors de l’annonce de la fermeture définitive de la phase à chaud de la sidérurgie principautaire. Dans un temps plus lointain, et combien plus dramatique, on se souviendra aussi, à l’été 1940, de la prise de position marquée de Louis-Joseph Kerkhofs en faveur des ministres belges exilés à Londres pour poursuivre le combat contre l’Allemagne nazie, alors que le primat de Belgique et la population belge plaçaient le roi Léopold III sur un piédestal, pour avoir capitulé face à la toute-puissante Wehrmacht.

«Fluminis impetus laetificat civitatem Dei», «l’élan du fleuve réjouit la cité de Dieu»: gravée sur les fonts baptismaux de Saint-Barthélemy (autre fierté liégeoise), la devise du nouvel évêque renvoie autant à la Meuse qu’à l’eau du baptême. Et si cette désignation marquait un nouveau tournant pour l’Église belge?

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François sera-t-il «papa Ciccio» et «påpe Tchantchès»?


Ce blog est resté en sommeil pendant une bonne semaine. Une semaine d’escapade romaine, non pas touristique, mais professionnelle, pour aller couvrir l’élection du nouveau pape.

Je ne reviendrai pas ici sur tout ce qui a déjà été écrit sur Jorge-Mario Bergoglio, élu au pontificat à la surprise générale, mais dont le choix du nom, François, a suscité l’espoir chez de nombreux chrétiens de voir une Église plus proche des pauvres. Le passé de l’ancien archevêque de Buenos-Aires autorise certains espoirs à cet égard; reste à voir si la curie romaine, dont tout le monde s’entend à dire qu’elle doit subir un sérieux coup de balai, quand d’aucuns ne réclament pas purement et simplement sa dissolution dans sa forme actuelle, lui laissera toute la latitude voulue.

130316_f21ap_pape-francois-media_sn635Amusant, avant de quitter Rome, un confrère sarde me disait que le pape pourrait gagner rapidement en Italie le diminutif familier de «Ciccio», qui remplace souvent le prénom «Francesco». De même, dans notre bon pays de Liège, s’il confirme les espoirs ainsi placés en lui, il pourrait un jour devenir le pape «Tchantchès»: le diminutif du prénom «François» ou plutôt «Françwès» est très populaire en région liégeoise, grâce à la marionnette ainsi baptisée, et dont le «coup de tête empoisonné» est l’arme favorite.

S’il gagne ces surnoms, le pape François aura incontestablement rempli sa mission. Le tout est de voir s’il aura le temps d’y arriver: il arrive au pontificat suprême à un âge où les évêques ont dû prendre leur retraite depuis plus d’un an, et, resté cardinal, il aurait perdu dans quatre ans le droit de vote au conclave. Il risque dès lors de n’être qu’un pape de transition… de plus, après Benoît XVI, mais les historiens de l’Église ne manquent pas de rappeler qu’Angelo Roncalli, alias Jean XXIII, était annoncé comme tel, et que c’est lui qui a déclenché une véritable révolution au sein de l’instance.

On jugera l’homme sur ses actes. Un signe encourageant, peut-être, c’est la froideur avec laquelle le primat de Belgique, André-Joseph Léonard, a accueilli son élection. L’archevêque de Bruxelles-Malines a jusqu’à été dire qu’il n’en avait jamais entendu parler: sans doute ne s’était-il pas intéressé au conclave de 2005, qui a vu l’élection de son préféré, Joseph Ratzinger, au siège de saint Pierre: Jorge-Mario Bergoglio avait été le «challenger» le plus coriace du précédent pape, dont il aurait pu bloquer l’élection, s’il s’était agi d’un scrutin politique. Apparemment, en tout cas, Mgr Léonard ne partage pas les options du nouveau pape: c’est plutôt réjouissant.

Faut-il pour la cause s’attendre à voir le pape défendre tout à trac l’avortement, le mariage homosexuel, ou l’euthanasie? Ces attentes, répétés dans divers pays, par les représentants des mouvements laïcs, m’ont assez abasourdi. Pourquoi diable faudrait-il que le chef de l’Église catholique, pour être dans l’air du temps, adopte une position contraire à la vision chrétienne du monde? On a bien évidemment le droit de ne pas adhérer à cette vision et de la critiquer; mais réclamer qu’il en change, pour être progressiste, n’a pas de sens. Demanderait-on, par exemple, aux militants des droits de l’homme, de renoncer à l’exigence de liberté d’expression, pour correspondre aux principes en vigueur dans la majorité des pays du monde, hélas dictatoriaux?

Les représentants laïcs, là, me semblent manifester une singulière naïveté… ou une très grande duplicité, puisqu’il leur suffira de constater que le pape n’abandonne pas ses valeurs pour se rallier aux leurs, et le condamner dès lors sans appel. Le commentaire pour le moins disgracieux de Pierre Galand, en Belgique, dénonçant le «barnum» fait autour d’une élection qui concerne plus d’un milliard de personnes dans le monde, lui, est à ranger au rang des incongruités. S’intéresser sur la manière dont les médias fonctionnent est une chose, mais pourquoi alors ne pas condamner de manière aussi méprisante la couverture de l’élection du président des États-Unis, ou la déification des stars du sport?

Le pape François, on le répète, sera jugé sur ses actes. On l’attend sur une gestion plus collégiale de l’Église et sur des questions plus particulières comme le mariage des prêtres ou l’ordination des femmes, sur lesquelles la réflexion doit s’amplifier. On attend également un regard plus fraternel sur celles et ceux dont le comportement ne s’inscrit pas dans la morale, par exemple sexuelle, de l’Église. Car des positions de principe maintenues sans cette approche fraternelle confine à l’intégrisme. Si François réalise déjà cela, alors, on pourra l’appeler «Ciccio» en Italie, et «Tcbantchès» à Lîdje. Car il se sera rapproché de la base, de ce «peuple chrétien» qui n’a pas souvent voix au chapitre…