Les journalistes plus indulgents pour eux-mêmes que pour le monde qui les entoure?


Une journée particulière s’achève: celle qui m’a vu affronter dans les urnes le président sortant de la Fédération Internationale des Journalistes (FIJ), Jim Boumelha, qui était candidat à un cinquième mandat à la direction de la FIJ (deux mandats de trésorier, avant deux mandats de président), et qui m’a vu perdre l’élection d’une encolure: 178 voix contre 191. 13 suffrages d’écart, et au total, 369 votes exprimés… soit 5 de plus que le nombre de votes officiellement prévus.

Invité à me prononcer sur ce résultat, j’ai expliqué que je ne souhaitais pas un deuxième scrutin, malgré l’anomalie constatée: respectueux du verdict des urnes, je ne voulais pas apparaître comme le perdant qui le conteste, en dépit de l’irrégularité manifeste qui s’est produite. L’aurais-je emporté, par contre, que je n’aurais pas hésité un seul instant: pour éviter que mon succès soit entaché d’une «ombre», comme l’a dit Juha Rekkola, un des membres de la commission électorale, j’aurais demandé qu’on procède à une nouvelle élection. Que j’aurais sans doute gagnée par un écart plus important, parce que les électeurs, en général, apprécient ce geste élégant du vainqueur. Jim Boumelha n’a pas eu cette élégance: la crise couve à la FIJ, et il lui appartient désormais d’éteindre l’incendie qu’il a lui-même allumé.

Car, au-delà de l’anomalie constatée sur le scrutin, il me faut bien constater, et déplorer, que toute cette élection s’est déroulée dans un climat détestable.

Il y a eu tout d’abord les agressions verbales dont ont été victimes, de la part du président sortant, et candidat à sa propre réélection, les animateurs de ma «campagne», après un tweet peut-être maladroit, qui témoignait surtout du délicieux surréalisme belge, qui est un peu notre marque de fabrique.

Mais ce qui a dérangé surtout de nombreux participants à l’assemblée générale, c’est l’activisme, ce jeudi, des petites mains de la National Union of Journalists (NUJ), organisateurs du congrès de la FIJ à Dublin.

Je passe sur la campagne lancée, le matin même sur Twitter: Ricardo Gutiérrez et Mehmet Koksal se sont amusés à organiser un contrefeu, avec un amusement évident. photoMais était-il normal qu’en matinée, le comptoir d’accueil du congrès (de la FIJ, rappelons-le, pas de la NUJ) soit garni d’affiches à la gloire du président sortant, alors qu’aucun support n’invitait au soutien du candidat adverse? Qu’on ne me dise pas que ce dernier (moi en l’occurrence) aurait pu lui aussi garnir le comptoir d’affiches: le soutien logistique, sur place, était exclusivement réservé par la NUJ à son poulain.

Était-il bien logique que, dans le même temps, des employées de la NUJ distribuent à tous les arrivant(e)s des tracts vantant les mérites du président sortant? Interpellées par une participante, choquée par cet engagement unilatéral, une des militantes a répondu que ce soutien était naturel, puisque la NUJ s’engageait aux côtés de son candidat. Le seul problème est que la NUJ, organisatrice du Congrès, est l’hôte de toutes les associations participantes, dont la belge AGJPB, qui présentait elle aussi un candidat au scrutin. À tout le moins y avait-il là faute de goût…

Dans tout pays démocratique, ces violations du code électoral vaudraient mise en question, voire invalidation du scrutin. Cela n’a pas empêché le Congrès de la FIJ de valider le résultat de l’élection, à une très large majorité.

BMAA-cMCIAAypMPUn scrutin que j’ai préparé dans une certaine tension, en dépit des apparences, mais qui a néanmoins donné un résultat remarquable, puisque 13 voix seulement m’ont séparé du candidat qui a bénéficié d’une campagne publicitaire assez difficile à comprendre pour moi dans le chef de journalistes professionnels: certains participants à l’assemblée, parmi lesquels des confrères avec lesquels j’ai mené dans un passé récent nombre de combats communs, et dont je croyais que certains étaient devenus d’authentiques amis au fil du temps, se sont laissé photographier, portant un dépliant invitant, à nouveau, au vote en faveur du président sortant!BMEnExwCcAAcxRd

Tout cela, finalement, n’a pas vraiment été efficace, puisque à 13 voix près, l’élection, la première pour la présidence de la FIJ, au moins depuis 1998, s’est clôturée sur un score nul.

Reste la question de la campagne électorale complètement déséquilibrée, et surtout de l’irrégularité, je n’ai pas dit de la fraude, constatée du vote.

Témoins de pareille anomalie, dans le plus petit village du monde, tous les journalistes actuellement présents à Dublin auraient sans aucun doute dénoncé les faits. Le résultat du scrutin n’en a pas moins été confirmé, à une écrasante majorité, et les journalistes participants ont choisi pudiquement de fermer les yeux.

J’en dresse le constat sans amertume: à la différence, sans doute, de mon concurrent, je ne considère pas le titre de président de la FIJ comme un élément essentiel de mon existence. Mais pour l’avenir de la FIJ, il y a de sérieuses inquiétudes à nourrir. D’abord en raison de la difficulté qu’elle aura, désormais, à incriminer certains comportements politiques: son incapacité à organiser une simple élection démocratique est un échec assez consternant dans cette perspective.

Après le catastrophique congrès de Cadix, en 2010, la FIJ ne pouvait pas louper son congrès de Dublin cette année. La tache qui marque désormais la reconduction du président, Jim Boumelha, l’affaiblira  jusqu’à la fin de son cinquième mandat de trois ans. Sa voix est affaiblie jusqu’en 2016.

Mais il y a aussi plus grave: des syndicats et asssociations-membres, choqués par cette nouvelle dérive, menacent de se retirer de la FIJ, et partant, pour les européens, de la FEJ. C’est tout le mouvement syndical européen et mondial qui est atteint par le manque d’intelligence politique de son leader.

Le plus dramatique dans tout cela? C’est que la crédibilité journalistique, elle aussi, a reçu une grave blessure, ce jeudi, à Dublin. Il faudra longtemps avant que certain(e)s de mes consœurs et confrères puissent dénoncer des entourloupes électorales sans craindre de se voir opposer leur attitude dans une capitale irlandaise dont nous avons pu découvrir bien des charmes…

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