Le rachat de «L’Avenir» pose question(s)


L’annonce, hier, du rachat du groupe «L’Avenir» par Tecteo a provoqué une onde de choc qui n’a pas fini de provoquer des remous.

Parce que le changement d’actionnaire dans une entreprise est toujours un événement fondamental, et que quand il s’agit d’une entreprise de presse, les questions qu’il suscite sont encore plus cruciales. Parce que le groupe «L’Avenir», deuxième tirage de la presse francophone, est un acteur majeur du secteur des médias dans notre pays. Mais aussi parce que c’est la première fois, dans notre pays, qu’une intercommunale publique devient propriétaire d’un organe de presse. Parce que cette évolution n’est peut-être que le premier pas d’une recomposition du secteur de la presse écrite quotidienne en Belgique francophone. Et enfin en raison de la personnalité du patron de Tecteo: au-delà de la gestion de l’intercommunale par Stéphane Moreau, qui l’a soustraite à la tutelle régionale en lui donnant un statut bi- (avec Fourons) puis trirégional, via Brutélé, ou du tour de passe-passe qu’il a pratiqué pour contourner l’incompatibilité entre sa fonction professionnelle et celle de bourgmestre d’Ans, sa conception très personnelle des relations sociales interpelle: on se rappelle la vidéo qui le montrait menaçant personnellement des membres en grève de Tecteo, où il affirmait avoir une mémoire visuelle particulièrement aiguë…Tecteo

Du côté de Tecteo lui-même, le rachat, dit-on, n’a pas été approuvé à l’unanimité par le conseil d’administration. En reprenant un groupe de presse, l’intercommunale s’avance, il est vrai, en terre inconnue. Et la démarche peut d’autant plus préoccuper ses administrateurs, que la filiale Voo, en lourd déficit, doit, pour l’instant, être renfoulée par sa filiale énergétique Resa. Mais Voo est sur la voie du redressement, assurent les patrons de Tecteo.

Et puis l’anticipation est une caractéristique ancienne dans l’intercommunale liégeoise: l’aventure a commencé à la fin des années 60, quand les responsables de l’époque de l’Association Liégeoise d’Électricité (ALE) ont décidé de se lancer dans le câblage de la province: en se lançant dans la télédistribution, ils sortaient de leur métier traditionnel: un processus était engagé, dont Tecteo est né aujourd’hui; personne, alors, ne pouvait anticiper sur Internet ou la téléphonie par le câble. Encore moins sur la télé payante. Le rachat de «L’Avenir», et les négociations poursuivies avec IPM, la société éditrice de «La Libre» et de «La Dernière Heure» portent sur la diffusion de contenus via le Web: on saura, après-demain, si l’initiative est tout aussi porteuse de développements…

Les dirigeants de Tecteo mentionnent l’exemple de Québecor, au Québec, quand on les interroge sur le caractère inédit de l’acquisition, par une intercommunale publique, d’un groupe de presse privé. Le parallèle ne rassurera pas : le «lock-out» pratiqué par Québecor au «Journal de Montréal», dont la rédaction avait créé un site d’information et de combat mondialement célèbre, «Rue Frontenac», a été vigoureusement dénoncé sur ce blog et ailleurs…

Mais les questions, voire l’inquiétude, que ce rachat suscite portent plutôt sur l’indépendance rédactionnelle du groupe «L’Avenir»: la plainte déposée par Stéphane Moreau contre un collaborateur du «Soir» et contre le quotidien bruxellois lui-même, à qui il réclame six millions d’euros, témoigne, pour nombre d’observateurs, de la conception très particulière qu’a le patron de Tecteo de la liberté de la presse.

L'AvenirLe rachat du groupe, il faut le noter, passe par l’acceptation, par le nouvel actionnaire, des accords qui y garantissent l’autonomie rédactionnelle. L’engagement de principe n’est pas difficile à prendre, dira-t-on: c’est à l’épreuve des faits qu’on vérifiera la solidité de cet accord. Des tels accords n’ont d’ailleurs de valeur que dans la mesure où les journalistes sont capables de se mobiliser pour les défendre… Et, hors de tout procès d’intention à ce propos, les rédactions de «L’Avenir» ont un certain «vécu» en la matière: jadis, lorsque l’actuel primat de Belgique est devenu évêque de Namur, dans un climat de contestation inédit du clergé du diocèse, elle ont su préserver leur autonomie, alors même qu’aucun accord écrit de ne la garantissait. Si besoin en était, il leur resterait à se mobiliser de la même manière: la liberté de la presse n’est jamais acquise; et les journalistes en sont les premiers défenseurs.

C’est de cette époque que date la création de la société des journalistes du groupe. Et la reconnaissance de l’autonomie du groupe a été signée lors du rachat de l’entreprise par la Vlaamse Uitgevers Maatschappij. L’acheteur, à l’époque, était un éditeur de presse; dans le contexte communautaire belge, la démarche posait néanmoins questions sous l’angle de l’autonomie rédactionelle.

Le groupe Corelio, il faut bien le constater par ailleurs, n’a jamais fonctionné comme un groupe. En témoignent notamment le flirt continu entre le «Standaard» et «Le Soir»; ou les récents accords entre le «Nieuwsblad» et «Sud Presse»: les journaux du nord du pays soutenaient ainsi la concurrence de leurs partenaires du sud, sans que la direction du groupe s’en émeuve outre mesure…

L’opération, il faut le rappeler aussi, avait entraîné la fermeture du centre d’impression de Rhisnes, et une perte d’emplois en Wallonie, même si certains d’entre eux ont été transférés au centre d’impression de Groot-Bijgaarden, où les journaux de «L’Avenir» sont désormais imprimés, et le resteront jusqu’à nouvel ordre.

Les évolutions récentes du groupe, avec son incursion très aventureuse… et très onéreuse dans le secteur de la télévision («Vier»), puis avec la constitution récente du pôle «Mediahuis» (sur lequel le conseil de la concurrence vient d’émettre des réserves) montraient par ailleurs clairement que ses priorités se situaient plus que jamais au niveau flamand. L’organigramme du groupe, établi à cette occasion, le soulignait d’ailleurs clairement.

Ses responsables n’avaient pas fait mystère de leur recherche de partenaires, voire de repreneurs, pour leur pôle wallon: leur étiquette de patrons de presse n’est en fait qu’un faux nez; il y a longtemps, on l’a déjà souligné ici, qu’il n’y a plus, chez nous et bien au-delà, de véritables patrons de presse. Le défi, aujourd’hui, n’en est peut-être pas moins de faire comprendre à Tecteo qu’en rachetant «L’Avenir», il est entré dans le secteur de la presse. Les commentaires suscités par ce rachat lui démontre, si besoin en était, qu’une entreprise de presse n’est pas une entreprise comme toutes les autres…

Comparaison n’est pas raison

Stagiaire à la rédaction de «L’Avenir», l’an dernier, Étienne Fortin, un jeune confrère québécois, apporte un complément d’information à ce billet, avec les précisions suivantes:

«Le parallèle avec Quebecor me semble boiteux, car Quebecor c’est du privé. Avec une « twist », par contre, il faut l’admettre.

La Caisse de dépôt et placement du Québec, un bras de l’État pour aider les entreprises québécoises, est propriétaire à hauteur de 24% de la filiale médiatique de Quebecor. Les origines de ça sont nobles. Le gouvernement a aidé de cette façon Quebecor à acheter une entreprise de télédistribution (câble, internet,…) qui sinon allait être vendue à un gros groupe à l’extérieur du Québec. L’objectif était de conserver les emplois au Québec et de conserver la propriété de ce groupe au Québec.

Mais le fonds de placement public avec 24% contre 75% détenus par Quebecor ne semble pas influencer les décisions des médias du groupe. En fait, c’est un groupe de presse qui a pris une tangente très critique face à l’État. Chaque semaine, ils dénoncent les dépenses des élus, des fonctionnaires, des ministères et bien souvent des dirigeants du fonds de placement lui-même!

Je ne trouve donc pas trop de ressemblance entre Quebecor et le nouveau proprio de « L’Avenir ». Par contre, j’y vois clairement un patron de presse qui semble vouloir protéger ses intérêts. Et ça qu’on parle de privé, public ou intercommunale, c’est un problème qu’on a aussi….»

Et pour en savoir plus, voir aussi le blog de la VRT:

http://deredactie.be/cm/vrtnieuws/opinieblog/opinie/130910_opinie_OvernameAvenir_PhilippeLeruth_standaard

 

OU encore sur Televesdre

 

 

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