Où sont passés les Européistes néerlandais et allemands?


Ainsi donc, même la pandémie actuelle de Covid-19 n’a-t-elle pu faire souffler sur les chefs d’État et de gouvernement européens, essentiellement néerlandais et allemand,le souffle des pères fondateurs qui, treize ans après la fin de la Seconde guerre mondiale, s’étaient accordés sur une politique de réconciliation et de coopération afin d’éviter à notre vieux continent les horreurs des deux conflits qui l’avaient déchiré.

Pour dramatiques qu’ils soient, les ravages du coronavirus ne peuvent se comparer aux horreurs vécues par nos ancêtres entre 1914 et 1918, et entre 1940 et 1945. Mais quand le président français, Emmanuel Macron, a qualifié de « guerre » la lutte en cours contre le virus, il signifiait bien que la mobilisation de la société doit être complète pour en venir à bout. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si le qualificatif d’ « incivique » est ressorti des livres d’Histoire pour qualifier le comportement de celles et ceux qui se fichent comme colin-tampon des mesures de confinement actuellement en vigueur.

Dans ce contexte, on attendrait plutôt une réaction européenne solide. L’opinion publique le sent confusément qui reproche à l’Union européenne (UE) de ne pas avoir édicté de mesures sanitaires pour l’ensemble des Vingt-sept… alors qu’elle n’a pas cette capacité dans ses attributions.

Oú l‘UE est par contre compétente, c’est dans le secteur économique : ne s’appelait-elle pas au départ Marché commun? Et justement, la grande crise sanitaire que connaît le monde actuellement se double d’une crise économique, qui manifestement ne fait que commencer.

L’Europe n’est pas restée absolument sans réaction : elle a levé son interdiction de déficit supérieur à 3% pour permettre à ses États-membres d’investir massivement dans la lutte contre le Covid-19. Et la Banque Centrale Européenne a débloqué des centaines de milliards pour un plan d’urgence bien nécessaire en ces jours difficiles.

Restait à ajouter un instrument financier, qui aurait déjà dû voir le jour au moment de. La crise grecque, le lancement de »eurobonds » ici nommes « Corona bonds » afin de mobiliser l’épargne européenne contre le coronavirus.

Et c’est là que l’esprit européen a fait défaut, comme il l’a fait, ces dernières années, sur la crise grecque, et plus récemment sur la question des demandeurs d’asile.

Le constat passé devrait nous dispenser de la surprise. Elle n’empêche pas la désillusion. D’autant que hélas, hélas, hélas, comme l’aurait dit feu. le général de Gaulle, ce manquement à la solidarité européenne est venu de deux des six pays fondateurs du Marché commun: les Pays-Bas et l’Allemagne! Qu’il est loin le temps de Conrad Adenauer ou de Joseph Luns!

On avait imaginé un peu trop vite que les Britanniques sortis d’une Union où i,s n’avaient jamais mis qu’un pied, mais les dommages de l’égoïsme national sont décidément bien plus graves qu’on ne l’imaginait.

Cela montre surtout que Mark Rutte, le Premier ministre néerlandais, et Angela Merkel, la chancelière allemande, n’ont pas su adapter leur logiciel. Comme lors de la crise grecque, ils ont ressorti le raisonnement selon lequel les États européens aux finances les plus saines ne devaient pas s’endetter au bénéfice des États les plus laxistes.

N’auraient-ils donc pas remarqué que le contexte a fondamentalement changé ? Que les « corona bonds », garantis par l’UE, par la BCE ou par les Vingt-sept veulent mobiliser une épargne européenne qui ne sait plus où aller. Il n’y a guère, je rappelais que 284 milliards d’euros dorment sur des comptes d’épargne belges qui portent bien mal leur nom puisqu’ils ne rapportent plus rien. Les montants doivent être au moins aussi importants aux Paus-Bas et encore bien plus en Allemagne. Pourquoi donc Angela Merkel et Mark Rutte refusent-ils la mobilisation de cette épargne? Pourquoi refusent-ils une nouvelle forme de placement à leurs épargnants ?

Mark Rutte a ajouté une goujaterie à son refus, en suggérant une enquête sur les marges budgétaires de certains pays européens, essentiellement du sud, qui plaident pour le lancement de « corona bonds ».

Le Premier ministre néerlandais s’est fait promptement recadrer par son homologue portugais qui a stigmatisé la « mesquinerie néerlandaise ».

Antonio Costa avait raison d’être choqué : Mark Rutte est peut-être le seul en Europe à ignorer que le Portugal a retrouvé la crédibilité financière que lui avaient déniée les agences de notation en pratiquant une politique aux antipodes de l’austérité imposée par l’Allemagne à toute l’Union européenne et dont Mark Rutte et Angela Merkel sont peut-être les derniers à en faire leur alpha et leur oméga.

Tous pour la liberté de la presse? Toujours et partout, alors…


L’Europe a rendez-vous à Paris, ce dimanche, pour exprimer sa solidarité à toutes les victimes, cette semaine, des assassins nazislamistes, et surtout pour clamer son refus de l’obscurantisme et son attachement à la liberté d’expression, à la liberté de la presse, et à la démocratie. Les polémiques politicardes qui avaient démarré en France alors même que les tueurs étaient toujours en cavale passent désormais à l’arrière-plan, et c’est très bien comme cela: elles n’ont pas leur place en ce moment.

L’initiative du mouvement est venue du président du Parlement européen, Martin Schulz, qui devait rencontrer François Hollande, le président français, et Angela Merkel, la chancelière allemande ce dimanche, et qui, en annulant le rendez-vous, a proposé que tous trois participent à la manifestation parisienne. Le mouvement était lancé, et l’Europe entière va s’y exprimer à travers ses représentants. Dans le même temps, dans de nombreuses villes européennes, des rassemblements, petits ou grands, se dérouleront dans le même esprit. Ce sera peut-être là la plus grande défaite des nazislamistes, qui ont finalement renforcé la conviction et la détermination démocratiques de tous les Européens et même, au-delà, de nombreux citoyens dans le monde

On a déjà noté le paradoxe qu’il y a à voir des personnalités et des institutions qui constituaient les cibles habituelles de Charlie Hebdo rendre ainsi hommage à Cabu, Wolinski, Charb, et Tignous. Comme les quatre compères n’étaient toujours pas inhumés, ils n’ont pu se retourner dans leur tombe en entendant sonner le glas de Notre-Dame, ou les hommages du pape, de Sarko, de la police, etc. Et même de Philippe et Mathilde, pas rancuniers du tout, qui ont pardonné au magazine qui, à la mort de Baudouin, avait titré dans son n° 58, du 4 août 1993, sur la mort du «roi des cons» (on était en pleine époque des histoires belges en France). Le magazine avait à l’époque, été bloqué à la frontière, dans une parfaite illustration du principe de la responsabilité en cascade, prévu par le constituant de 1831 pour garantir la liberté de la presse.

À l’inverse, on peut saluer un sursaut démocratique dans une société où même ceux dont «Charlie Hebdo» faisait son menu habituel placent la défense de la liberté de la presse et de la liberté d’expression par-dessus tout, et notamment par-dessus leurs différends avec l’hebdomadaire. Avec des nuances regrettables parfois: un évêque français, ancien porte-parole de la conférence des évêques de l’Hexagone, revenait, un jour de cette semaine, avec la notion du souci de «ne pas blesser les convictions intimes» des lecteurs dans une caricature. Cette limitation même n’est pas tolérable, car avec la variété des convictions, il deviendrait impossible aux caricaturistes de se moquer de qui que ce soit, s’ils et elles devaient avoir constamment cette préoccupation à l’esprit. Les dessinateurs de «Charlie Hebdo» n’ont pas toujours été des mieux inspirés: en voulant être à la fois bêtes et méchants, ils ont été à plus d’une reprise plus bêtes que méchants, voire plus méchants que bêtes. Mais personne n’a jamais été tenu de les acheter. Personne n’a jamais été empêché de penser que, décidément, ils étaient à côté de la plaque. Et il n’a jamais été interdit à qui que ce soit de dire tout le mal qu’il ou elle en pensait.

Journalistes tunisiens assassinésEn honorant Cabu, Wolinski, Charb et Tignous, c’est donc la liberté de la presse que les manifestants défendront ce dimanche. Et en honorant également Sofiane Chourabi et Nadhir Guetari?

«Sofiane qui? Nadhir qui?» vous demandez-vous sans doute. C’est vrai, notre grande presse d’héroïsme n’en a pas beaucoup parlé cette semaine, mais tandis que les courageux combattants d’al-Qaïda au Yemen abattaient des dessinateurs armés de leur seul crayon, des flics pris au dépourvus, des employés et des visiteurs qui avaient simplement le tort d’être là où il ne fallait pas être, et tandis que leur petit camarade tirait dans le dos d’une policière puis, ce vendredi, abattait avec un courage remarquable des clients d’une épicerie kasher, d’autres assassins, se réclamant, eux, de l’État islamique en Libye, qui détenaient ces deux journalistes tunisiens, les exécutaient après plus de 120 jours de détention. Leur crime? Travailler pour des médias «ennemis de l’EI». Entendez, des médias prônant des valeurs démocratiques: Sofiane Chourabi était, en 2011, du nombre des «blogueurs de la révolution». Une révolution que la population tunisienne n’avait pas menée pour substituer une tyrannie islamiste à la dictature en place depuis l’indépendance.

Le nom de Sofiane Chourabi et de Nadhir Guetari n’a guère été cité dans la presse européenne cette semaine. Et pour cause, nous dira-t-on: les événements de Paris occultaient ce qui se passaient dans le reste du monde. Objection non recevable: les deux journalistes tunisiens, comme les dessinateurs de «Charlie Hebdo» sont morts pour la liberté d’informer. Comme l’ont été, il y a une vingtaine d’années, des dizaines de journalistes algériens, égorgés par les tueurs du FIS (Front Islamique du Salut) puis du GIA (Groupe Islamique Armé). Comme le sont, chaque mois, des journalistes pakistanais, victimes des talibans, quand ils échappent aux foudres de leur gouvernement. Même quand rien de tel ne se passe chez nous, de tels assassinats ne font plus l’objet d’une brève, ni dans un JT, ni dans un JP, ni dans le moindre média écrit…

La fameuse règle du «mort-kilomètre», alors, qui veut qu’un mort au coin de votre rue «pèse» plus qu’un millier de morts à mille kilomètres? Possible. Mais, même si la polémique n’avait peut-être pas lieu d’être, dans le contexte dramatique des jours derniers, entendre le ministre turc de l’Information s’indigner de l’attentat contre la liberté de la presse à Paris avait quelque chose d’assez choquant. Et la présence d’un représentant du gouvernement turc (le Premier ministre?) à la manifestation de ce dimanche m’apparaît incongrue. Car il y a très peu de temps, en Turquie, une quarantaine de journalistes, à l’œuvre cette fois dans les médias islamistes, et notamment le quotidien «Zaman» ont été arrêtés. Comme l’ont été, ces dernières années, des journalistes kurdes, des journalistes d’extrême-gauche, des journalistes «kemalistes», et des journalistes d’investigation… (http://www.spiegel.de/politik/ausland/pressefreiheit-in-der-tuerkei-festnahmen-verhoere-einschuechterungen-a-1011724.html)

Sur ce blog, et à travers diverses initiatives, menées par la Fédération Européenne des Journalistes, j’ai à plus d’une reprise dénoncé cette situation. Et cette dénonciation a été relayée au plan politique, notamment par Jean-Claude Defossé, André du Bus, et Fatoumata Sidibé, à la Fédération Wallonie-Bruxelles. On sait comment la proposition de résolution à ce propos qu’ils avaient déposée au Parlement communautaire, a été «émasculée» pour d’obscure raisons politiciennes. On sait aussi, et notre ancien confrère de la RTBF s’en est plus d’une fois étonné, combien ce problème a été largement ignoré par les médias belges, francophones et flamands…

Alors, si je me réjouis, comme tant d’autre, du sursaut politique et citoyen autour de la liberté d’expression et de la liberté de la presse de ce dimanche, à Paris, j’aimerais qu’il soit aussi dédié à Sofiane Chourabi et Nadhir Guetari. Et surtout, qu’une fois l’émotion retombée, il ne se relâche pas. Car la liberté de la presse doit se défendre toujours. Et partout.