Un ambassadeur peu diplomatique


Expérience insolite que celle que j’ai vécue, cette semaine, en commission des Relations internationales du Parlement flamand: les députés qui en font partie débattaient de deux projets de motions condamnant la répression violente des manifestations du parc Gezi, à Istanbul, en juin dernier, et ils avaient décidé d’élargir le débat à la question des droits de l’homme en Turquie, et plus particulièrement à la liberté de la presse. J’étais donc parmi les invités de la commission, au même titre que Dirk Rochtus, professeur de sciences politiques internationales à la KUL et sur le site anversois de l’université catholique de Leuven; Ria Oomen-Ruijten, députée européenne du CDA/PPE; et last but not least, Son Excellence M. Mehmet Hakan Olcay, ambassadeur extraordinaire de la République de Turquie à Bruxelles.

C’est à ce dernier que les députés flamands ont adressé le plus de questions. Et pour cause: il est rare de voir un ambassadeur d’un pays étranger solliciter lui-même son audition par une commission parlementaire, afin d’y commenter un texte qui y sera débattu. Mais ce qui a sans doute le plus surpris les membres de la commission des Relations internationales du Parlement flamand, c’est la manière fort peu… diplomatique dont le diplomate leur a demandé de retirer les projets de motions dont ils discutaient.

b73eab56-1bf0-4e19-b5a3-7626a451c0a0L’argumentation de  M. Mehmet Hakan Olcay était d’abord classique: les contestataires du parc Gezi, pacifiques au départ, avaient été débordés par des manifestants venus pour perturber l’ordre public; et l’État turc, comme n’importe quel État démocratique, doit assurer à la fois la liberté de manifester et la sécurité de ses citoyens. La répression de ces éléments perturbateurs s’est faite selon les règles en vigueur dans les pays européens, a plaidé Son Excellence, images, notamment, de la manifestation des sidérurgistes liégeois d’ArcelorMittal à Namur, il y a quelques mois.

Mais c’est surtout sa péroraison en forme d’avertissement qui a suscité une vive réaction des parlementaires. Ce genre de motion, au Parlement européen, au Parlement fédéral, ou dans un Parlement régional, envenime les relations entre la Turquie, l’Union Européenne, ou le pays ou la région concernés, a-t-il plaidé. Et en Belgique, a-t-il menacé, pareil texte pourrait… provoquer la colère de la communauté turque de Belgique.

L’effet produit par sa déclaration a été sans doute exactement l’inverse de celui que l’ambassadeur extraordinaire espérait: les députés flamands n’en ont été que plus résolus à pousser en avant les projets de motions qui leur étaient soumis.

L’attitude de M. Mehmet Hakan Olcay n’en est pas moins interpellante. Avant sa désignation à Bruxelles, il a en effet exercé pendant cinq ans la fonction de chef de département au cabinet du Premier ministre turc, M. Recep Tayip Erdogan, et ce avec le titre de ministre plénipotentiaire les trois dernières années. C’est donc un fidèle du pouvoir, et un très proche du Premier ministre, qui s’est exprimé cette semaine à Bruxelles. On peut donc estimer que les menaces qu’il a exprimées reflètent parfaitement le point de vue du gouvernement turc. À l’inverse, on pourra estimer que cette nervosité résulte des campagnes menées pour le respect des droits de l’homme en Turquie, et notamment de la campagne de la Fédération Européenne des Journalistes pour le respect de la liberté de la presse dans ce pays. Mais si tel est l’état d’esprit qui règne à Ankara, ces campagnes devront se poursuivre un certain temps encore, avant que la démocratie turque soit vraiment exemplaire…

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