La Catalogne indépendante peut-elle se bâtir sur une minorité?


Incapables de s’entendre sur un programme gouvernemental, les nationalistes catalans de tous poils se sont donc entendus pour mettre sur rails le processus d’indépendance de la Catalogne. Un vote acquis avec une majorité étroite (72 députés sur 135, c’est-à-dire cinq petits sièges) qui cache dans les faits une minorité électorale, puisque, aux élections de septembre dernier, transformées par eux en référendum de fait sur l’indépendance catalane, la coalition «Junts pel Si» et l’extrême-gauche nationaliste n’avaient totalisé que 48% des votes.

Bras de fer en CatalogneBien sûr, on pourra toujours faire observer que cette élection n’était qu’un ersatz de référendum, après le rejet par la Cour constitutionnelle espagnole du projet initial de référendum présenté par les indépendantistes catalans.

Le plus cohérent serait donc de procéder à un véritable référendum, qui donnerait vraisemblablement un résultat aussi serré. Et jusqu’à présent, il faut bien constater que des référendums de ce type, que ce soit au Québec ou en Écosse, ont toujours été défavorables aux tenants de l’indépendance, fût-ce parfois de toute justesse.

En l’état, il est en tout cas difficile aux nationalistes catalans de parler de démocratie, puisqu’ils engagent leur région dans un processus incertain (contre l’avis non seulement des responsables politiques européens mais de très nombreux spécialistes du droit communautaire, ils ont présenté l’appartenance à l’Union Européenne comme allant de soi, lors de la campagne électorale de septembre dernier; ils n’ont pas abordé la question de la monnaie de l’hypothétique république catalane, laissant entendre que ce serait l’euro…) sans disposer d’une majorité démocratique. Une situation de tension se crée ainsi, qui me rappelle le dernier discours de feu François Mitterrand devant le Parlement européen. «Le nationalisme, c’est la guerre» avait lancé le président français, au moment de quitter sa fonction; les faits lui donnent raison dans la plupart des cas.

Retour en Espagne: le chef du gouvernement espagnol, Mariano Rajoy, a, sans surprise, aussitôt condamné l’initiative du parlement catalan, mais en se référant au cadre législatif espagnol, que les indépendantistes catalans rejettent, et non le déni de démocratie dont leur initiative est porteuse. Un député anti-indépendantiste a plus justement qualifié les choses au Parlement catalan, en dénonçant le «mur» que les nationalistes veulent ériger entre la Catalogne et l’Espagne.

Les prochaines élections générale en Espagne changeront-elles la donne? Une majorité différente ouvrirait peut-être la voie à un référendum en Catalogne. Un référendum qui permettrait de trancher la question. À condition de fixer au départ le niveau de majorité requis (50% plus une voix peuvent-ils suffire pour pareille décision capitale?) pour emporter la décision d’indépendance. Mais les nationalistes catalans voudront-ils, maintenant, engager la partie?

L’instabilité au Burundi est une menace pour toute la région


Une nouvelle fois, un drame menace l’Afrique Centrale, avec les violences qui ont lieu depuis plusieurs jours au Burundi, avec les morts qu’elles y ont déjà provoquées, avec les mouvements de population qu’elles ont entraînées, et avec l’incertitude qui y règne depuis hier, avec l’annonce d’un coup d’État, dont l’issue paraît toujours incertaine.

Ma pensée va d’abord aux journalistes burundais qui, dans ces circonstances dramatiques, s’efforcent d’assurer leur mission de leur vie, au péril de leur liberté et parfois de leur vie. Des radios ont ainsi été attaquées apparemment par des milices fidèles au président Nkunrunziza: l’Association des journalistes d’Afriques de l’est cite notamment Radio Bonesha, Radio TV Renaissance, Radio Isanganiro, and Radio Publique Africaine(RPA). Quant à la Radio Télévision Nationale Burundaise (RTNB), elle a cessé d’émettre il y a quelques minutes à peine: elle venait à peine de diffuser un discours du président burundais, actuellement en Tanzanie, où se déroule un sommet régional, impliquant les pays de la région, censé trouver une issue à la crise. Les forces de sécurité ont par ailleurs fermé le Centre de presse de Bujumbura, de même que les locaux de l’Union des Journalistes Burundais. L’initiative, hélas, ne surprend pas, dans un pays où les violations de la liberté de la presse étaient déjà nombreuses.

burundiL’inquiétude est d’autant plus grande que personne n’a oublié les violences interethniques qui, il y a une quinzaine d’années, ont ravagé le Burundi. Les accords d’Arusha, en 2001, avaient mis fin à ces affrontements, et avaient pour ambition de stabiliser définitivement la démocratie dans le pays. Pierre Nkunrunziza avait été élu pour la première fois en 2005 dans le cadre de ces accords; toute la polémique porte sur la question de savoir si son premier mandat doit être comptabilisé dans les deux mandats au maximum qu’il pouvait exercer, ou si, comme la Cour constitutionnelle, dont l’arrêt n’est pas admis par ses opposants, l’a considéré, le premier doit être considéré comme «hors normes», parce qu’il n’a pas été consacré par le suffrage universel.

La controverse juridique n’a hélas plus de raison d’être, dès lors que les armes ont parlé au Burundi, et que rien, désormais, ne semble plus en mesure de la brider. Et l’inquiétude ne peut qu’être grande dans une région des Grands Lacs marquée par le génocide rwandais, en 1994, et par le débordement du conflit interethnique rwandais au Kivu voisin; par les affrontements entre Tutsis et Hutus au Burundi au tournant du siècle; et par la violence endémique dans l’est de la République Démocratique du Congo. Toute déstabilisation dans un des pays de la région se répercute immédiatement dans les pays voisins: des cortèges de réfugiés burundais ont déjà traversé les frontières rwandaise et congolaise, et déjà l’UNICEF a dressé, pour les abriter, des tentes qui se sont implantées de façon durable au Kivu.

Comment prévenir un nouveau drame? En étendant la mission de la MONUSCO? Elle est déjà bien en peine de l’assurer dans l’est de la RDC. Par une initiative régionale? C’est le but de la réunion en cours en Tanzanie. Faudrait-il alors que les arrière-pensées qu’on devine souvent présentes dans ce type de situations soient démenties. Et qu’une réaction se dessine rapidement, car chaque heure qui passe plonge un peu plus le Burundi dans une instabilité à très haut risques.

L’épisode Nkunrunziza pose par ailleurs un problème préoccupant pour son grand voisin: en RDC aussi, en principe, Joseph Kabila ne peut plus briguer un troisième mandat. Et de récents épisodes ont pu laisser croire qu’il va s’efforcer de contourner ou de faire modifier la règle constitutionnelle.

La limitation du nombre de mandats à la tête d’un État est une mesure éminemment démocratique: les États-Unis, par exemple, l’ont mise en place… après près de deux siècles d’existence de leur démocratie. Mais faut-il alors trouver une voie de sortie «par le haut», pour les chefs d’État ainsi  écartés de la magistrature suprême. Le Burundi semblait avoir mis en place pareille sortie honorable; il n’avait apparemment pas été tenu compte de la conception «messianique» de son rôle par Pierre Nkunrunziza

Un épilogue qui n’en est pas un

La situation s’est clarifiée, finalement, ce vendredi, avec l’aveu de leur échec par les putschistes, et par le retour au pays du président Nkurunziza. Un épilogue est ainsi apporté à ces événements, mais sûrement pas à la crise politique qui secoue le Burundi. Car le problème, la troisième candidature à la présidence du président sortant, reste entier.

Il lui reste maintenant à faire un geste non tellement en direction des putschistes, mais en direction des opposants à sa candidature. Son retrait serait sans doute la solution la plus élégante, mais, dans le contexte actuel, au vu de sa personnalité, et en vertu de l’arrêt de la cour constitutionnelle, on doute que Pierre Nkunrunziza pose ce geste fort.

Si le calendrier électoral est maintenu tel quel, on peut craindre de nouveaux débordements. Par ailleurs, on ne sait toujours pas si le sommet de Dar-es-Salaam, où le président burundais s’était rendu, a permis aux pays de la région de convenir d’une sortie de crise honorable. Les jours à venir seront cruciaux au Burundi…

La déplorable évolution d’un bien triste sire


Ayant veillé assez tard hier soir, j’avais suivi la fin de l’émission «Mots croisés», que France 2 consacrait aux remous internes du Front National en France. J’en avais vu suffisamment pour trouver confirmation de la déplorable évolution d’un bien triste sire, Robert Ménard, dont la suffisance pouvait apparaître comme de l’ardeur à défendre la liberté de la presse et la démocratie, partout dans le monde, à l’époque où il était secrétaire général de «Reporters sans Frontières», mais dont l’agressivité et la morgue démontrent aujourd’hui à suffisance qu’il est, s’il ne l’était pas auparavant, un militant d’extrême-droite aux méthodes surannées.

MénardOh, bien sûr, une fois de plus, le maire de Béziers a affirmé qu’il n’était qu’apparenté Front National, pour insister sur le fait qu’il n’est pas membre du parti fondé par Jean-Marie Le Pen. Mais il a expliqué lui-même la raison de cette réserve: le volet économique du programme concocté par les penseurs qui entourent Marine Le Pen lui paraît à la fois trop dirigiste, et incongru. Peut-être la sortie proposée de l’euro lui reste-t-elle en travers de la gorge? Mais pour le reste, pas l’ombre d’une réticence à l’égard du programme frontiste. Ménard lui-même affiche sa «préférence nationale», qui, comme le lui a fait remarquer un de ses contradicteurs, est depuis la fin du XIXeme siècle, avec ses Déroulède et Boulanger, jusqu’à aujourd’hui, la marque de l’extrême-droite française. Une marque nauséabonde, si on se rappelle la France de Vichy, ses campagnes antisémites haineuses, la contribution à la déportation des Juifs, les assassinats qu’elle a suscités, suggérés et approuvés par des Charles Maurras, Robert Brasillach, ou Philippe Henriot.

Oui, Ménard est en faveur de la préférence nationale. Et encore, tout le monde ne fait pas partie de la communauté nationale, apparemment, à ses yeux, puisqu’il a expliqué préférer donner du travail à une entreprise de Béziers plutôt qu’à une entreprise… de Dunkerque. Doit-on en conclure que, pour lui, Dunkerque ne fait plus partie de l’Hexagone? Ou que, plus prosaïquement, il devrait d’urgence réviser sa  géographie de France?

Le recensement des enfants musulmans qui fréquentent les écoles bitteroises, sur base de leur seul prénom ‑«parce que le prénom indique la religion» a-t-il finement expliqué à un internaute qui lui demandait sur quoi il basait sa statistique de 64,6%‑ donne, lui, la nausée. Car il renvoie, comme l’a dit le ministre français de l’Intérieur, Bernard Cazeneuve, aux heures sombres de l’Histoire française. Celui où l’enregistrement des Juifs, hommes, femmes et enfants, précédait le port tout aussi obligatoire de l’étoile jaune. Celui où la rafle d’Izieu envoyait 45 enfants à la mort.

Le tollé qu’a suscité sa réflexion a incité Ménard à faire marche arrière dès aujourd’hui. La mairie de Béziers a tardivement communiqué qu’elle n’établit pas, et qu’elle n’a jamais établi de fichages d’enfants sur base de leur religion. Sans détromper qui que ce soit: l’identification des enfants de religion musulmane se déroule bien comme Robert Ménard s’en est vanté sur le plateau de télévision; elle ne passe pas nécessairement par l’établissement d’une liste ou de fiches.

L’époque, et c’est heureux, n’en est plus à la déportation et l’extermination des Français, ou des Belges «différents». Mais on devine toutes les discriminations que peut susciter pareil distinguo, dans une ville dont un des décisions emblématiques du maire a été d’interdire la suspension de linge à sécher aux balcons des étages  des immeubles de sa ville. Déplorable évolution, je le disais, d’un bien triste sire…

La police israélienne à la mosquée Al-Aqsa: une agression contre l’esprit


La guerre des religions s’est intensifiée d’un cran, hier, à Jérusalem, avec l’irruption, à l’intérieur de la mosquée Al-Aqsa, de la police israélienne, qui y a jeté des grenades assourdissantes. Ce type de grenade, rappelons-le, a tué un manifestant en France, il y a quelques jours à peine.

Cette intrusion a provoqué le rappel de l’ambassadeur de Jordanie ­­­ – le royaume hachémite a la garde de ce lieu saint de l’islam ­­– en Israël. Elle a surtout provoqué dans le monde musulman une vague d’indignation, qui n’a sans doute pas encore atteint son apogée. Elle a déjà suscité des attentats contre des militaires israéliens, contre lesquels des Palestiniens ont jeté leur voiture. Sans excuser ces attentats, on peut comprendre cette colère. Après tout, si une force de police forçait les portes de Saint-Pierre, à Rome, et y jetait des grenades assourdissantes, l’indignation des catholiques du monde entier serait tout aussi grande.

La police israélienne a démenti être entrée dans la mosquée. «La police a pénétré sur le site et repoussé des émeutiers masqués qui se sont réfugiés dans la mosquée Al Aqsa. La police a fermé la porte principale de la mosquée mais n’a pas pénétré à l’intérieur», a affirmé son porte-parole, Micky Rosenfeld. Les images ont démenti l’affirmation; en Israël aussi, sans doute, les accusés ont-ils le droit de mentir pour affirmer leur (prétendue) innocence…

46236L’épisode est d’autant plus insidieux que des intégristes juifs ont exprimé leur volonté de se rendre sur le «Dôme du Rocher», et que, comme rappelé dans le remarquable documentaire, déjà évoqué en ces colonnes, «Trente ans de guerre au nom de Dieu», ils sont convaincus que la fin du monde surviendra quand le temple de Salomon sera reconstruit… et que donc la mosquée Al-Aqsa sera détruite. Puisque le rocher sur lequel, pour les musulmans, l’archange Gabriel a déposé Mahomet est le rocher sur lequel dans les trois religions du Livre, Abraham a été retenu par Yahvé de sacrifier son fils Isaac.

Depuis des années, l’État d’Israël multiplie les provocations, sur le site. On se rappelle que c’est une visite sur les lieux de feu Ariel Sharon, en campagne électorale pour reconquérir le poste de Premier ministre, qui avait déclenché, à l’époque, la deuxième Intifida. Mais jamais, jusqu’ici, les Israéliens n’avaient forcé les portes du lieu du culte.

Sans doute justifieront-ils ce déferlement de violence par les jets de pierre de militants pro-palestiniens. Oubliant, une nouvelle fois, la disproportion entre l’attaque et la réplique. Mais l’intrusion policière israélienne va plus loin: elle est une agression contre l’esprit. Au Moyen Age, les criminels réfugiés dans une église bénéficiaient de l’asile offert par l’édifice religieux. La pratique a disparu au fil du temps, mais un respect des lieux de culte ne s’en est pas moins maintenu. Une des plus criminelles exceptions à ce principe a été celle des tueurs d’Oradour, en juin 1944, qui ont fait brûler l’église du village, dans laquelle ils avaient enfermé les habitants. Sinistre parallèle….