Une réponse européenne sur les enjeux européens


wallonixL’encolure de Paul Magnette, le ministre-président du gouvernement wallon, et celle d’André Antoine, le président du Parlement régional, risquent gros aujourd’hui: la «une» de «Libération» risque d’avoir un effet catastrophique pour leur col de chemise!

Sur le CETA, rejeté par les seuls Wallons en Europe, nos talentueux confrères ont manifesté, une fois de plus, leur talent pour la titraille subtile mais pas obscure, mais ils n’ont pas fait preuve d’une grande originalité: il y a plusieurs jours déjà que la résistance wallonne au traité de libre-échange entre l’Union Européenne et le Canada a suscité la comparaison avec les Gaulois nés de l’imagination de René Goscinny et Albert Uderzo. Une comparaison qui a ses limites: comme le rappelait Christophe Giltay ce matin sur Bel RTL, Asterix et ses compagnons sont restés insoumis… mais n’ont jamais libéré la Gaule des Romains.

Il est un point, pourtant, sur lequel il faut rendre justice aux éminences wallonnes: leur affirmation matamoresque selon laquelle le Parlement wallon est la seule assemblée parlementaire européenne à avoir aussi bien analysé le CETA semble… correspondre à la réalité. Un tour d’Europe, incomplet je l’avoue, m’a fait voir qu’à part en Allemagne, où la controverse a été portée jusqu’à la Cour constitutionnelle, l’accord pour la mise en oeuvre provisoire du traité a été donnée  sans grands débats, dans des pays aussi variés que les Pays-Bas, l’Autriche, la Croatie, la Roumanie, la Slovénie, la Grèce, ou la France.

La raison? C’est que, dans de nombreux pays de l’Union Européenne, le débat de fond se déroulera au moment de ratifier ou non le CETA. Avec le risque que, dès lors qu’il aura déjà fonctionné pendant un certain nombre de mois, voire plusieurs années, un des arguments pour forcer la ratification sera de dire qu’il est trop tard pour revenir en arrière. La position wallonne de refuser d’autoriser la mise en oeuvre provisoire aussi longtemps que des pierres d’achoppement subsistent a dès lors toute les apparences de logique… même si, une fois l’accord donné au fonctionnement provisoire, refuser la ratification sera alors très difficile. C’est, soit dit au passage, la situation que les élus du Bundestag risquent de connaître, si la cour constitutionnelle de Karlsruhe, après avoir donné son accord conditionnel pour l’entrée en vigueur provisoire du CETA, décrète ensuite que certains de ses aspects sont incompatibles avec la loi fondamentale allemande.

La position wallonne serait évidemment à l’abri de toute critique, si elle était vierge des préoccupations de politique intérieure déjà évoquées ici: volonté de couper l’herbe sous les pieds du PTB pour le PS, d’Ecolo pour le cdH; relations exécrables entre le gouvernement wallon PS-cdH et le Premier ministre fédéral MR Charles Michel (qui, soit dit au passage, a eu un commentaire particulièrement maladroit, voire méprisant, sur le Parlement wallon, dont la légitimité est égale à la sienne); et plaisir de faire un pied de nez à la Flandre rabique, qui n’a pas voulu d’hiérarchie entre loi fédérale et décrets régionaux, et se retrouve ainsi prise à son propre piège.

Mais, si besoin en était, cette pantalonnade démontre encore de façon plus claire que, sur des sujets européens controversés, la seule manière de s’en sortir est de confier plus de responsabilités au Parlement européen, en lui donnant, par exemple, la possibilité de renvoyer la Commission en place, et, surtout du référendum européen, déjà évoqué sur ce blog, qui, tel qu’il était prévu, serait décisif à condition de réunir non seulement une majorité, voire une majorité qualifiée, parmi la population européenne, mais aussi dans une majorité, ou une majorité qualifiée, d’États-membres. Comme le dit un vieux proverbe: chaque chose à sa place, et les vaches seront bien gardées.

Winston, reviens: tes successeurs sont devenus fous!


Une carte qui va redevenir actuelle?Sauf très invraisemblable revirement de la Chambre des communes, qui pourrait rappeler le caractère purement consultatif du référendum de jeudi dernier sur le Brexit, le Royaume-Uni va donc s’embarquer pour un voyage en arrière dans le temps proprement surréaliste. Car il ne va pas revenir à un «âge d’or qui n’a jamais existé», comme me le disait un militant travailliste la semaine dernière: par la folie d’un apprenti-sorcier nommé David Cameron, ou d’histrions comme Boris Johnson ou Nigel Farage, nos compatriotes d’Outre-Manche risquent, dans les années à venir, de reculer de quatre siècles . C’est-à-dire de revenir avant le traité d’union du 12 mai 1707, qui a soudé l’Écosse et l’Angleterre.

Le vieux lionWinston Churchill, mort il y a 51 ans en se désolant d’avoir perdu l’Empire britannique, doit se retourner dans sa tombe! Car désormais, c’est de la dissolution du Royaume-Uni qu’il est question: le deuxième référendum sur l’indépendance de l’Écosse est déjà sur rails. En Irlande du Nord, favorable à l’Europe également, le Sinn Fein mène déjà campagne pour l’abolition de la frontière avec la République d’Irlande et donc pour une réunification de fait de l’île. Et même Gibraltar, où 96% des 33000 habitants du Rocher ont voté le maintien dans l’Union Européenne, pourrait, in fine, revenir à l’Espagne, moyennant un accord négocié!

Faut-il «craindre» cette évolution comme le demandait une journaliste de France 2 hier matin? Pourquoi faudrait-il donc éprouver ce sentiment? Comme toutes les constructions humaines, les États ne sont pas éternels. Et comme le répète régulièrement un confrère préretraité, si les peuples ont le droit de disposer d’eux-mêmes, ils ont par corollaire le droit de s’indisposer eux-mêmes…

Il n’empêche, le scénario qui s’annonce m’attriste pour les jeunes Britanniques que j’ai rencontrés la semaine dernière, pour compte du journal qui (air connu) m’emploie et ne me rémunère pas assez à mon goût. Aucun d’entre eux n’était en faveur de la sortie du Royaume-Uni de l’Union Européenne; et tous voulaient non de l’Europe mitonnée par David Cameron, qui aura en vain joué au défenseur d’une Union qu’il n’avait cessé de vilipender depuis son arrivée au pouvoir: comme nombre de jeunes de leur âge, passés notamment par le programme Erasmus qui leur permet d’étudier à l’étranger, ils rêvaient plutôt d’une Europe plus intégrée. Les sondages d’opinion réalisés avant le scrutin, et à l’entrée des bureaux de vote, l’ont d’ailleurs confirmé: les jeunes plébiscitaient l’Europe; ils se sont vu imposer le Brexit par leurs aînés!

À qui la faute? À David Cameron, d’abord, qui a joué au poker pour sauver un parti conservateur divisé… et qui a perdu. À Boris Johnson et à Nigel Farage, ensuite, les histrions qui ont mené la campagne en faveur du Brexit.
On sNigel Farageavait que le mirliflore qui préside l’UKIP était un grossier personnage: on sait depuis le lendemain du référendum qu’il est aussi un menteur: les 350 millions de livre qu’il avait promis pour la sécurité sociale au Royaume-Uni? Et bien, heu, comment dire, il est vraiment désolé: c’était une erreur de communication de sa campagne.

Ce monsieur pratiquerait-il de la sorte dans le secteur de la vente, il serait poursuivi pour
escroquerie. Mais dans le domaine politique, apparemment, le principe selon lequel les promesses n’engagent que ceux qui y croient semble avoir la vie dure.

Boris JohnsonBoris Johnson, lui, ne rêvait que de se voir calife à la place du calife: entendez supplanter David Cameron au 10 Downing Street. Et il croyait bien avoir course gagnée, vendredi aux aurores. La conduite de Grenoble que lui ont réservée des Londoniens, dès potron-minet, lui a probablement déjà enlevé certaines de ses illusions. Si même il devait parvenir à ses fins, il ne restera sans doute pas longtemps en place: les conservateurs pro-européens ne lui pardonneront pas sa campagne délirante. Et la chute de la livre sterling, combinée aux pertes d’emploi qui s’annoncent au Royaume-Uni achèveront de lui retirer le soutien factice dont il paraît bénéficier aujourd’hui.

Il ne faudrait pas pour la cause éluder la responsabilité des adversaires du Brexit, qui ont mené une campagne des plus mièvres, et n’ont jamais osé opposer la vérité aux énormités proférées par leurs adversaires.

Il en a encore  été ainsi lors du grand débat mis sur pied par la BBC à l’avant-veille du référendum. Quand les partisans du Brexit répétaient leur argumentation xénophobe sur le nécessaire contrôle des frontières, pour juguler l’immigration, pourquoi ne leur a-t-on pas rappelé que le Royaume-Uni, qui ne fait pas partie de l’espace Schengen, contrôle déjà ses frontières? Et que s’il sort de l’Union Européenne, comme il en a l’intention, on voit mal pourquoi la France continuerait à bloquer des candidats à la traversée de la Manche, dans des conditions par ailleurs scandaleuses.

Un des participants à cette soirée-débat a lancé qu’il ne voulait pas des «États-Unis d’Europe» vers laquelle, selon lui, l’Union Européenne se dirige (que n’a-t-il raison?): trop timorés, sans doute, pour lui répliquer, ou, pire, trop ignorants, les adversaires du Brexit ne lui ont pas rappelé le nom du créateur de cette expression:  un certain… Winston Churchill, dans un discours prononcé à l’université de Zurich, le 19 septembre 1946, qu’on peut toujours réécouter à l’envi:

Winston, reviens, tes successeurs sont devenus fous!

TTIP, CETA: la peur est rarement bonne conseillère…


Quelques jours après les élus de la majorité au Parlement wallon, à propos du CETA, l’accord de libre-échange entre l’Union Européenne et le Canada, c’est Greenpeace qui, cette semaine, a sonné une énième charge contre le TTIP (Transatlantic Trade and Investment Partnership), le traité transatlantique, en cours de négociation entre la même Union Européenne et les États-Unis. Avec dans l’un et l’autre cas, un discours anxiogène: le CETA ne «rassure pas» les députés wallons (qui n’ont guère précisé de quoi leur inquiétude se nourrissait); tandis qu’à en croire l’ONG de défense de l’environnement, le TTIP se préparerait à faire sauter tous les verrous européens en matière, notamment, de protection de la santé.

Y a-t-il lieu de s’inquiéter? S’agissant des élus wallons, tout d’abord, il me paraît assez étonnant que le CETA les préoccupe, notamment parce que le mécanisme d’arbitrage que l’Union Européenne s’efforce d’y faire inscrire  (une chambre judiciaire composée paritairement et dotée d’une instance d’appel, pour trancher les différends entre États et investisseurs privés) ne leur donne pas toutes les assurances voulues, alors qu’ils ont déjà largement approuvé l’ISDS (Investor-State Settlement Dispute), ce mécanisme purement privé, largement contesté, dans nombre d’accords économiques bilatéraux conclus par l’Union Européenne et ratifiés par la Belgique, sans objection wallonne.

S’agissant de Greenpeace, TTIP USA-UEla technique utilisée à propos du TTIP me paraît singulièrement spécieuse. Car pour appuyer sa démonstration, l’ONG s’appuie sur des documents en cours de négociation, où de nombreux crochets indiquent les options toujours à trancher.

En déduire que, d’office, le résultat final de la négociation sera défavorable aux Européens témoigne d’un singulier manque de confiance de Greenpeace dans les négociateurs européens… et dans ses propres instances: au même titre que de nombreuses associations, l’ONG est des «parties intéressées» écoutées, lors de chaque round de négociation, par les divers négociateurs. Écoutées et pas entendues? C’est peut-être que leurs arguments ne sont pas suffisamment pertinents? On pourra vraiment en juger, quand la négociation sera conclue, et quand un texte complet sera soumis à l’examen des Parlements nationaux, et chez nous, régionaux et communautaires…

Bien sûr, le TTIP, et notamment le secret qui entoure sa négociation, prête largement le flanc à la critique. Mais l’argumentaire développé par les opposants témoigne d’une étroitesse de vues rarement annonciatrice de succès.

Pourquoi, par exemple, Greenpeace et les ONG de défense de l’environnement ne prennent-elles pas contact avec leurs homologues Outre-Atlantique, pour peser de la même manière sur les deux interlocuteurs de la négociation? Pourquoi nos politiques ne prennent-ils pas le pouls d’élus états-uniens, ou canadiens, à propos du CETA, pour coordonner leurs actions? Savent-ils, par exemple, qu’aux États-Unis, certains attendent du TTIP un…renforcement des normes environnementales, pour s’aligner sur celles qui leur apparaissent les plus rigoureuses, les… européennes?

Construire un front transatlantique est il est vrai beaucoup plus ardu que crier haro sur le baudet, de notre côté de l’océan. Il y a un peu plus de vingt ans, nos syndicats, qui dénonçaient la mondialisation, signaient un accord social pour favoriser le transfert, vilipendé Outre-Rhin, de Cologne à Liège des activités aéroportuaires de TNT Express…

FrometisDans le domaine agricole, Marc Tarabella, un des députés européens belges les plus actifs… et des plus médiatiques, annonce, lui, l’apocalypse pour l’agriculture européenne, si le TTIP est conclu.Mais jamais il ne dit par exemple que… les producteurs de fromages européens au lait cru pourraient en bénéficier largement.

On serait curieux de connaître l’opinion, à ce propos, des producteurs de camembert, ou de… fromage de Herve. Pourvu, bien sûr, que l’Union Européenne obtienne un résultat sur la défense des «Indications géographiques», qui fait partie de la négociation.En contrepartie d’une ouverture du marché européen au bœuf aux hormones ou au poulet lavé au chlore, brandis régulièrement par des opposants au TTIP. Et alors? Aucun consommateur européen, que l’on sache, ne serait, si tel est le cas, tenu de consommer de tels produits.

Alors, oui ou non au TTIP ou au CETA? S’agissant du TTIP, on jugera sur pièces. Mais avant de se prononcer, il sera peut-être utile de réfléchir à l’alternative suivante: s’insérer dans un mécanisme global, avec tous les risques qu’il comporte, pour faire prévaloir des normes sociales ou environnementales, souvent invoquées à l’égard par exemple d’une production chinoise décrite comme déloyale; ou rester en-dehors, et laisser les autres partenaires, dont la Chine et les États-Unis notamment, imposer leurs critères au commerce mondial, en marge duquel l’Europe ne peut rester. Et encore moins la Wallonie…

Pour ne plus revivre le psychodrame grec, une Europe plus intégrée, tout simplement


La semaine a été terriblement difficile pour le gouvernement d’Alexis Tsipras, mais il a fait finalement passer en deux temps les réformes qui lui étaient imposées par l’Union Européenne, pour bénéficier de l’aide financière qui permettra à son pays de faire face à ses obligations financières, et de rester dans l’euro.

n001-150716-005On glosera sans doute à l’infini sur le psychodrame que l’Union Européenne vient de vivre, avec le dossier grec. Certains ne manqueront pas de souligner l’intransigeance des créanciers de la Grèce, tandis que d’autres rappelleront l’incurie des différents gouvernements grecs successifs qui n’ont jamais fait face à leurs responsabilités en la matière. Les premiers rappelleront qu’Alexis Tsipras n’a aucune responsabilité dans la gestion passée de la Grèce; les seconds dénonceront le caractère démagogique des propositions extrêmes sur lesquelles il s’est fait élire. Les défenseurs du leader de Syriza se mueront en procureurs, en l’accusant maintenant de trahir ses engagements électoraux et de faire approuver des mesures auxquelles il ne croit pas et contre lesquelles il avait demandé au peuple grec de voter lors du récent référendum; ses contempteurs se transformeront en ses défenseurs, en soulignant les responsabilités qu’il endosse désormais, et en rappelant que si les Grecs s’étaient prononcés à 60% contre l’austérité, ils étaient à  plus de 75% favorables au maintien de la Grèce dans l’euro. En veillant à ce que son pays conserve la monnaie unique, ils répond donc à l’attente du peuple grec. Et au risque de provoquer une fracture dans la coalition hétéroclite qu’il dirige; fracture mouvante d’ailleurs: Iannis Varoufakis, le ministre des Finances qu’il a sacrifié à l’Europe avait voté contre le premier train de mesure, se posant en icône de la gauche extrême grecque et européenne; puis ce jeudi, il a voté en faveur du deuxième train…

flags-european-union-greece-28690170Le tout, maintenant, est de tirer les leçons de ces événements, afin qu’ils ne se reproduisent plus dans l’avenir. Mettre les économistes d’accord entre eux se révélerait, sur de plan, encore plus compliqué que de faire s’accorder des juristes sur la solution d’un problème posé. La réponse doit donc venir du politique. Pas de la politique politicienne, de gauche ou de droite, non, mais de la «grande politique».

Car tous les économistes sont au moins d’accord sur un point: l’union monétaire européenne est fragile, parce qu’elle ne s’est pas accompagnée d’une union économique et fiscale, et, ajouterais-je, sociale. Faute de quoi, la Grèce, pour rester dans l’euro, a été obligée d’adopter les mêmes règles budgétaires que celles qui prévalent au sein de la zone. Pour qu’elle bénéficie de compensations fiscales, notamment, comme ce serait le cas pour un État en difficultés des États-Unis (rappelons-nous la Californie, naguère), il faudrait, somme toute… des États-Unis d’Europe.

Cela tombe bien: c’était le rêve des fondateurs de l’Europe, il y a six décennies. Depuis lors, il est vrai, beaucoup d’eau a coulé sous les ponts, et les tendances, pour l’heure, sont beaucoup plus au repli nationaliste, voire sous-nationaliste, qu’à une plus grande intégration européenne. L’influence du Royaume-Uni, à cet égard, est particulièrement contre-productive: au moins le référendum annoncé par David Cameron clarifiera-t-il les choses: si les Britannique veulent rester dans l’Union, il faudra leur rappeler que cette Union ne peut se limiter à un «grand marché». Et s’ils décident d’en sortir, un obstacle important à l’intégration sera levé.

Resteront tous les mouvements de droite extrême et d’extrême-droite qui ont relevé la tête un peu partout sur le continent: la meilleure arme pour les combattre ne consiste pas à leur courir après, car l’électeur préfère toujours l’original à la copie, mais à leur opposer une alternative qui offre de bien meilleures perspectives. Et proposer une véritable Union européenne, c’est définitivement jouer dans une division supérieure!

La résolution du problème grec pour douloureuse qu’elle ait été, constitue paradoxalement peut-être un premier pas dans cette direction. Car cette résolution, qu’on l’apprécie ou non, a été… européenne.

Le sursaut européen est venu


La semaine dernière s’est bien achevée pour l’Union Européenne: les partenaires de l’Eurogroupe ont trouvé, vendredi,  un accord avec le gouvernement grec.

Sommet Eurogroupe-Grèce (2)Le compromis, en apparence, est bon, puisque les deux parties ont pu en tirer une conclusion positive. Côté grec, le ministre des Finances, Yanis Varoufakis, a pu annoncer un «tournant dans la politique européenne». Tandis que le président de l’Eurogroupe, Jeroen Dijsselbloem, soulignait, lui, que les règles communautaires ont été préservées, «puisque un membre ne peut venir solliciter une aide financière en imposant ses vues à l’ensemble des partenaires qui ont la même légitimité démocratique que lui».

Quelle que soit la lecture qu’on puisse donner de l’accord, aux opinions publiques intéressées, l’essentiel est dans la conclusion de cet accord. Car il prouve que l’Union Européenne peut gérer les situations les plus délicates, au bénéfice de ses citoyens autant que de ses institutions: bien des Grecs, qui se réjouissaient d’avoir enfin un gouvernement qui ose négocier avec l’Europe, n’en redoutaient pas moins un échec, qui aurait eu des conséquences catastrophiques pour un grand nombre d’entre eux. Une crainte d’autant plus grande que ce gouvernement abordait l’Europe sans laisser entrevoir la moindre possibilité de concession.

rtr4oc3eL’essentiel est connu: l’aide financière à la Grèce est maintenue, et la Grèce obtient un délai de quatre mois pour peaufiner le programme de réformes qu’elle poursuivra en contrepartie. Dès ce lundi, le gouvernement grec, et son bouillant ministre des Finances, apporteront déjà des précisions sur la manière dont ces réformes vont s’amorcer dans le pays.

Les choses ne se poursuivront pourtant pas comme avant en Grèce. Car l’objectif budgétaire fixé au gouvernement d’Alexis Tsipras a été «raboté» de moitié: l’excédent qui est attendu de lui n’est plus que de 1,5 et non 3% du Produit Intérieur Brut. Cela lui dégage 1,5 milliard d’euros pour entamer les réformes qu’il a promises aux Grecs durant la campagne électorale. Tout en faisant face aux conditions qui encadrent l’indispensable aide européenne.

Tout n’est pas réglé avec l’accord de vendredi. Et quand Yannis Varoufakis explique qu’il s’agit d’un «premier pas», tout le monde en convient sans doute, mais n’a pas forcément la même conception que le ministre grec des Finances de la poursuite du cheminement. Il reste quatre mois aux uns et aux autres pour se mettre d’accord. Et quand on s’est fait confiance une fois….

Tous pour la liberté de la presse? Toujours et partout, alors…


L’Europe a rendez-vous à Paris, ce dimanche, pour exprimer sa solidarité à toutes les victimes, cette semaine, des assassins nazislamistes, et surtout pour clamer son refus de l’obscurantisme et son attachement à la liberté d’expression, à la liberté de la presse, et à la démocratie. Les polémiques politicardes qui avaient démarré en France alors même que les tueurs étaient toujours en cavale passent désormais à l’arrière-plan, et c’est très bien comme cela: elles n’ont pas leur place en ce moment.

L’initiative du mouvement est venue du président du Parlement européen, Martin Schulz, qui devait rencontrer François Hollande, le président français, et Angela Merkel, la chancelière allemande ce dimanche, et qui, en annulant le rendez-vous, a proposé que tous trois participent à la manifestation parisienne. Le mouvement était lancé, et l’Europe entière va s’y exprimer à travers ses représentants. Dans le même temps, dans de nombreuses villes européennes, des rassemblements, petits ou grands, se dérouleront dans le même esprit. Ce sera peut-être là la plus grande défaite des nazislamistes, qui ont finalement renforcé la conviction et la détermination démocratiques de tous les Européens et même, au-delà, de nombreux citoyens dans le monde

On a déjà noté le paradoxe qu’il y a à voir des personnalités et des institutions qui constituaient les cibles habituelles de Charlie Hebdo rendre ainsi hommage à Cabu, Wolinski, Charb, et Tignous. Comme les quatre compères n’étaient toujours pas inhumés, ils n’ont pu se retourner dans leur tombe en entendant sonner le glas de Notre-Dame, ou les hommages du pape, de Sarko, de la police, etc. Et même de Philippe et Mathilde, pas rancuniers du tout, qui ont pardonné au magazine qui, à la mort de Baudouin, avait titré dans son n° 58, du 4 août 1993, sur la mort du «roi des cons» (on était en pleine époque des histoires belges en France). Le magazine avait à l’époque, été bloqué à la frontière, dans une parfaite illustration du principe de la responsabilité en cascade, prévu par le constituant de 1831 pour garantir la liberté de la presse.

À l’inverse, on peut saluer un sursaut démocratique dans une société où même ceux dont «Charlie Hebdo» faisait son menu habituel placent la défense de la liberté de la presse et de la liberté d’expression par-dessus tout, et notamment par-dessus leurs différends avec l’hebdomadaire. Avec des nuances regrettables parfois: un évêque français, ancien porte-parole de la conférence des évêques de l’Hexagone, revenait, un jour de cette semaine, avec la notion du souci de «ne pas blesser les convictions intimes» des lecteurs dans une caricature. Cette limitation même n’est pas tolérable, car avec la variété des convictions, il deviendrait impossible aux caricaturistes de se moquer de qui que ce soit, s’ils et elles devaient avoir constamment cette préoccupation à l’esprit. Les dessinateurs de «Charlie Hebdo» n’ont pas toujours été des mieux inspirés: en voulant être à la fois bêtes et méchants, ils ont été à plus d’une reprise plus bêtes que méchants, voire plus méchants que bêtes. Mais personne n’a jamais été tenu de les acheter. Personne n’a jamais été empêché de penser que, décidément, ils étaient à côté de la plaque. Et il n’a jamais été interdit à qui que ce soit de dire tout le mal qu’il ou elle en pensait.

Journalistes tunisiens assassinésEn honorant Cabu, Wolinski, Charb et Tignous, c’est donc la liberté de la presse que les manifestants défendront ce dimanche. Et en honorant également Sofiane Chourabi et Nadhir Guetari?

«Sofiane qui? Nadhir qui?» vous demandez-vous sans doute. C’est vrai, notre grande presse d’héroïsme n’en a pas beaucoup parlé cette semaine, mais tandis que les courageux combattants d’al-Qaïda au Yemen abattaient des dessinateurs armés de leur seul crayon, des flics pris au dépourvus, des employés et des visiteurs qui avaient simplement le tort d’être là où il ne fallait pas être, et tandis que leur petit camarade tirait dans le dos d’une policière puis, ce vendredi, abattait avec un courage remarquable des clients d’une épicerie kasher, d’autres assassins, se réclamant, eux, de l’État islamique en Libye, qui détenaient ces deux journalistes tunisiens, les exécutaient après plus de 120 jours de détention. Leur crime? Travailler pour des médias «ennemis de l’EI». Entendez, des médias prônant des valeurs démocratiques: Sofiane Chourabi était, en 2011, du nombre des «blogueurs de la révolution». Une révolution que la population tunisienne n’avait pas menée pour substituer une tyrannie islamiste à la dictature en place depuis l’indépendance.

Le nom de Sofiane Chourabi et de Nadhir Guetari n’a guère été cité dans la presse européenne cette semaine. Et pour cause, nous dira-t-on: les événements de Paris occultaient ce qui se passaient dans le reste du monde. Objection non recevable: les deux journalistes tunisiens, comme les dessinateurs de «Charlie Hebdo» sont morts pour la liberté d’informer. Comme l’ont été, il y a une vingtaine d’années, des dizaines de journalistes algériens, égorgés par les tueurs du FIS (Front Islamique du Salut) puis du GIA (Groupe Islamique Armé). Comme le sont, chaque mois, des journalistes pakistanais, victimes des talibans, quand ils échappent aux foudres de leur gouvernement. Même quand rien de tel ne se passe chez nous, de tels assassinats ne font plus l’objet d’une brève, ni dans un JT, ni dans un JP, ni dans le moindre média écrit…

La fameuse règle du «mort-kilomètre», alors, qui veut qu’un mort au coin de votre rue «pèse» plus qu’un millier de morts à mille kilomètres? Possible. Mais, même si la polémique n’avait peut-être pas lieu d’être, dans le contexte dramatique des jours derniers, entendre le ministre turc de l’Information s’indigner de l’attentat contre la liberté de la presse à Paris avait quelque chose d’assez choquant. Et la présence d’un représentant du gouvernement turc (le Premier ministre?) à la manifestation de ce dimanche m’apparaît incongrue. Car il y a très peu de temps, en Turquie, une quarantaine de journalistes, à l’œuvre cette fois dans les médias islamistes, et notamment le quotidien «Zaman» ont été arrêtés. Comme l’ont été, ces dernières années, des journalistes kurdes, des journalistes d’extrême-gauche, des journalistes «kemalistes», et des journalistes d’investigation… (http://www.spiegel.de/politik/ausland/pressefreiheit-in-der-tuerkei-festnahmen-verhoere-einschuechterungen-a-1011724.html)

Sur ce blog, et à travers diverses initiatives, menées par la Fédération Européenne des Journalistes, j’ai à plus d’une reprise dénoncé cette situation. Et cette dénonciation a été relayée au plan politique, notamment par Jean-Claude Defossé, André du Bus, et Fatoumata Sidibé, à la Fédération Wallonie-Bruxelles. On sait comment la proposition de résolution à ce propos qu’ils avaient déposée au Parlement communautaire, a été «émasculée» pour d’obscure raisons politiciennes. On sait aussi, et notre ancien confrère de la RTBF s’en est plus d’une fois étonné, combien ce problème a été largement ignoré par les médias belges, francophones et flamands…

Alors, si je me réjouis, comme tant d’autre, du sursaut politique et citoyen autour de la liberté d’expression et de la liberté de la presse de ce dimanche, à Paris, j’aimerais qu’il soit aussi dédié à Sofiane Chourabi et Nadhir Guetari. Et surtout, qu’une fois l’émotion retombée, il ne se relâche pas. Car la liberté de la presse doit se défendre toujours. Et partout.

Drôle de manière d’assumer l’héritage de la démocratie grecque!


Ainsi donc, les députés grecs n’ont pas accepté d’élire l’ancien commissaire européen Stávros Dimas à la présidence de leur République, et ont-ils, par là-même, précipité la chute du gouvernement de coalition dirigé par Antónis Samaras. Les Grecs retourneront donc aux urnes à la fin du mois de janvier, dans un scrutin où le parti d’extrême gauche Syriza d’Alexis Tsipras partira avec les faveurs du pronostic. D’où, déjà, des réactions effrayées tant de la Bourse que de diverses autorités européennes, le président de la Commission, Jean-Claude Juncker en tête. Et la sanction immédiate du Fonds Monétaire International qui, en refermant net les cordons de la bourse, n’a pas gagné en crédiblité.

16-4-29a.Grèce-p87-Hat00Singulière attitude, tout de même que celle-là, car après tout les pays qui composent l’Union Européenne ne se revendiquent pas tous, à des degrés divers, de l’héritage de la démocratie grecque? Qu’une partie suffisante des députés grecs décident de ne pas élire le candidat que l’Europe entière souhaitait à la présidence de la République relève, on en conviendra, de la légitimité démocratique.

Que, par ailleurs, Alexandre Tsipras annonce son intention, s’il est élu, de renégocier les emprunts dont son pays a bénéficié, mais que la population a payés au prix fort, relève du choix démocratique que des électeurs peuvent opérer. Dans la clarté, on l’espère, car ce débat électoral risque de se dérouler dans un climat populiste, qui, parallèlement à la gauche extrême, risque, hélas, de voir encore la montée du répugnant parti grec authentiquement nazi.

Et si effectivement, Alexandre Tsipras obtient ce mandat, il devra soumettre des propositions de négociations aux autorités européennes, que celles-ci seront libres d’accepter ou de rejeter en tout ou en partie: là aussi, cela fait partie du jeu démocratique normal. Le Premier ministre grec, quel qu’il soit au lendemain du scrutin de la fin janvier, devra aussi expliquer à ses compatriotes qu’au sein de l’Union Européenne, des règles démocratiques prévalent, où ils ont leur rôle à jouer, mais pas plus. Tandis que les mandataires européens devront, inévitablement, tenir compte de l’expression populaire traduite par le résultat de l’élection…

Et puis enfin, tout se joue comme si l’élection était déjà jouée! Or, d’accord, Syriza est pour l’instant créditée de 29,9% des intentions de vote, elle qui en avait 26,8 lors du dernier scrutin. Le gain n’est pas important en soi, si ce n’est que, traduit en résultats électoraux, il lui donnerait l’avantage en sièges concédé au premier parti grec. Mais cela ne suffirait toujours pas à lui donner une majorité. Et avant d’aller éventuellement frapper à la porte de l’Europe, Alexandre Tsipras devrait d’abord trouver en Grèce des partenaires de gouvernement, à qui il devrait d’abord faire des concessions programmatiques.

Tout cela, qu’on le veuille ou non, relève du fonctionnement de la démocratie. Et avant de se lancer dans des spéculations diverses, il serait peut-être tellement simple de… laisser l’électeur grec s’exprimer?