Autosatisfaction (ou suffisance?) wallonne et recul de l’idée européenne


Le café du Commerce de Couillet-Queue, ou celui de la Gare à Gérompont-Petit-Rosière ont peut-être résonné du «Chant des Wallons», hier soir, pour saluer la résistance sans faille des autorités wallonnes à la mondialisation, incarnée par le CETA, le traité de libre-échange négocié entre l’Union Européenne et le Canada, envoyé pour l’instant dans l’impasse par les excellences régionales qui nous gouvernent. Mieux: hier, au Canada, il s’est trouvé quelques manifestants devant le Parlement fédéral pour remercier les Wallons pour leur opposition à un traité néfaste: Thomas Mulcair, chef en sursis du Nouveau Parti Démocratique (NPD), qu’il a mené à la défaite aux législatives de l’an dernier, fustigeait même les traités précédents passés par le Canada, ruineux, à l’entendre «pour les producteurs de lait canadiens».  D’où la volonté canadienne de «se refaire» sur le dos des agriculteurs européens? Ou la crainte, chez Mulcair, d’un risque accru de dégradation de la situation des éleveurs canadiens?

Ce qui frappe d’abord, dans le développement dramatique de ces derniers jours, c’est l’autosatisfaction, voire la suffisance des acteurs wallons de la négociation: André Antoine gloussait pratiquement de plaisir, ce vendredi, en constatant l’intérêt médiatique exceptionnel que suscitait la séance du Parlement wallon, qu’il préside. Les parlementaires wallons se retrouvaient, il est vrai, investis investis d’un pouvoir extravagant, qu’ils se sont empressés d’utiliser: celui de paralyser l’Union Européenne dans son ensemble. Exceptionnel pour une assemblée qu’on a plutôt comparée jusqu’ici à un «super conseil communal»!

«Aucun autre parlement européen n’a fait sur le document un travail aussi approfondi que le nôtre» ont lancé mâlement André Antoine et Paul Magnette, pour justifier cette situation presse-au-parlement-walloninsolite. On veut bien croire que les députés wallons ont produit, en l’espèce, un travail d’analyse peut-être inhabituel dans leur chef. Mais sur quelle base, le président du Parlement et le ministre-président ont-ils donc pu exprimer pareille affirmation? Ont-ils vérifié, par exemple, la manière dont les Cortes espagnoles, le Bundestag allemand, ou au Sveriges Riksdag, pour ne parler que de certains d’entre eux, ont étudié le projet de libre-échange canado-européen, pour pouvoir poser que les élus namurois ont travaillé de manière plus sérieuse que leurs homologues des autres pays européens? La proclamation relève nettement de la présomption.

Autre point interpellant: en déclarant inacceptable le statut des «chambres d’arbitrage» prévues par le traité, Paul Magnette a donné l’impression que, quoi qu’il arrive, la Région wallonne s’opposera en tout état de cause au CETA. Car on n’imagine pas qu’il ignore que le mécanisme d’arbitrage prévu par le traité prévoit la mise en place des chambres de juristes, et non plus de représentants d’entreprises privées, pour trancher les litiges éventuels entre firmes privées et États. Et que si l’Europe a réclamé du Canada que soit modifié de la sorte le mécanisme initialement prévu… qui est celui de tous les accords de libre-échange qu’elle a précédemment passés, c’est pour pouvoir l’imposer aux Américains, qui n’en veulent pas, dans l’encore plus contesté traité transatlantique (TTIP). Bien sûr, les opposants réclament toujours le traitement de ces litiges par des tribunaux ordinaires. En oubliant que, pour des partenaires de l’Union Européenne, et faute de Justice organisée à l’échelle de l’Union, cela reviendrait à s’aventurer dans vingt-huit, ou bientôt vingt-sept, systèmes judiciaires différents, et jurisprudences divergentes. Ce qui vide, alors, de sens un traité conclu avec l’Union Européenne…

nos-pieds-nickelesEt c’est là où le bât blesse: la crispation wallonne va donner du grain à moudre à tous les populistes qui dénoncent à la fois l’absence de démocratie au sein de l’Union Européenne, et qui, en même temps font tout pour la paralyser.  « Il me semble évident, à moi et au Canada, que l’Union européenne n’est pas aujourd’hui capable de conclure un accord international, même avec un pays qui a autant de valeurs européennes que le Canada », a déploré Chrystia Freeland, la ministre canadienne du Commerce, qui avait fait le déplacement de Namur, avant de reprendre l’avion pour le Canada. C’est bien de cela qu’il s’agit: les parlementaires wallons ont grippé le mécanisme européen.

C’est effectivement bien là que l’attitude wallonne est la plus dommageable. Car en déclenchant ce blocage, c’est le mécanisme de décision européenne, qu’il faudrait renforcer d’urgence, que les parlementaires namurois ont grippé.

L’ont-ils fait au nom de grands principes défendus par la société civile, ou du moins par une partie d’entre elle, car, pour rappel, comme le montrent les sondages Eurostat, les projet de libre-échange sont approuvés par une majorité de citoyens dans la plupart des pays européens… dont le nôtre?  Là aussi, il y a comme un malaise, même si on en fera en partie crédit aux élus wallons.

«La question a évidemment une dimension politique, mais plus de politique intérieure (à la Belgique) que de politique internationale» a commenté le président du Conseil européen, Donald Tusk, alors que les discussions namuroises s’acheminaient vers l’impasse. Cela apparaît comme une évidence.

On a déjà évoqué ici la volonté de Paul Magnette de se profiler en super-homme de gauche, et de couper l’herbe sous le pied d’un PTB qui fait de plus en plus d’ombre au PS. L’Europe vient de faire, en l’occurrence, la découverte de la particularité du système belge, qui n’établit pas d’hiérarchie des normes entre les niveaux de pouvoir fédéral, régionaux, et communautaires. On ne jurerait pas que, chez certains de nos parlementaires, il n’y a pas eu, hier, une jubilation à placer la Flandre, qui a précisément réclamé cette équipollence des normes et qui peste du blocage wallon sur le CETA, devant ses responsabilités. On est là loin des grands principes sociétaux affichés par Paul Magnette!

On en est tout aussi loin, quand on mesure l’impact qu’a désormais sur l’Europe la guéguerre que se livrent depuis les dernières élections le Premier ministre MR, Charles Michel, et le ministre-président PS, à la tête de majorités asymétriques. Dans le cadre belgo-belge, cette guégerre a des aspects parfois dérisoires, parfois fondamentaux. Quand elle déboule sur le plan européen, elle devient consternante.

Mais tout cela, dira-t-on, n’est rien à côté de la mondialisation, dont les effets dramatiques pour l’emploi se sont encore fait récemment sentir en Wallonie, avec le drame social en cours chez Caterpillar? L’opposition au CETA et au traité transatlantique procède, c’est vrai, pour une large part du refus de la globalisation, et, dans le cas du TTIP, d’un anti-américanisme toujours vivace, que les USA semblent parfois avoir un malin plaisir à entretenir. Mais l’absence de CETA n’empêchera pas la globalisation de développer ses effets, les pires et les meilleurs. Sauf peut-être que la concurrence pour notre économie viendra moins de l’autre rive de l’Atlantique, mais d’un géant d’Asie, dont, isolés, nous devrons de plus en plus subir l’absence de normes tant sociales qu’environnementales…

Winston, reviens: tes successeurs sont devenus fous!


Une carte qui va redevenir actuelle?Sauf très invraisemblable revirement de la Chambre des communes, qui pourrait rappeler le caractère purement consultatif du référendum de jeudi dernier sur le Brexit, le Royaume-Uni va donc s’embarquer pour un voyage en arrière dans le temps proprement surréaliste. Car il ne va pas revenir à un «âge d’or qui n’a jamais existé», comme me le disait un militant travailliste la semaine dernière: par la folie d’un apprenti-sorcier nommé David Cameron, ou d’histrions comme Boris Johnson ou Nigel Farage, nos compatriotes d’Outre-Manche risquent, dans les années à venir, de reculer de quatre siècles . C’est-à-dire de revenir avant le traité d’union du 12 mai 1707, qui a soudé l’Écosse et l’Angleterre.

Le vieux lionWinston Churchill, mort il y a 51 ans en se désolant d’avoir perdu l’Empire britannique, doit se retourner dans sa tombe! Car désormais, c’est de la dissolution du Royaume-Uni qu’il est question: le deuxième référendum sur l’indépendance de l’Écosse est déjà sur rails. En Irlande du Nord, favorable à l’Europe également, le Sinn Fein mène déjà campagne pour l’abolition de la frontière avec la République d’Irlande et donc pour une réunification de fait de l’île. Et même Gibraltar, où 96% des 33000 habitants du Rocher ont voté le maintien dans l’Union Européenne, pourrait, in fine, revenir à l’Espagne, moyennant un accord négocié!

Faut-il «craindre» cette évolution comme le demandait une journaliste de France 2 hier matin? Pourquoi faudrait-il donc éprouver ce sentiment? Comme toutes les constructions humaines, les États ne sont pas éternels. Et comme le répète régulièrement un confrère préretraité, si les peuples ont le droit de disposer d’eux-mêmes, ils ont par corollaire le droit de s’indisposer eux-mêmes…

Il n’empêche, le scénario qui s’annonce m’attriste pour les jeunes Britanniques que j’ai rencontrés la semaine dernière, pour compte du journal qui (air connu) m’emploie et ne me rémunère pas assez à mon goût. Aucun d’entre eux n’était en faveur de la sortie du Royaume-Uni de l’Union Européenne; et tous voulaient non de l’Europe mitonnée par David Cameron, qui aura en vain joué au défenseur d’une Union qu’il n’avait cessé de vilipender depuis son arrivée au pouvoir: comme nombre de jeunes de leur âge, passés notamment par le programme Erasmus qui leur permet d’étudier à l’étranger, ils rêvaient plutôt d’une Europe plus intégrée. Les sondages d’opinion réalisés avant le scrutin, et à l’entrée des bureaux de vote, l’ont d’ailleurs confirmé: les jeunes plébiscitaient l’Europe; ils se sont vu imposer le Brexit par leurs aînés!

À qui la faute? À David Cameron, d’abord, qui a joué au poker pour sauver un parti conservateur divisé… et qui a perdu. À Boris Johnson et à Nigel Farage, ensuite, les histrions qui ont mené la campagne en faveur du Brexit.
On sNigel Farageavait que le mirliflore qui préside l’UKIP était un grossier personnage: on sait depuis le lendemain du référendum qu’il est aussi un menteur: les 350 millions de livre qu’il avait promis pour la sécurité sociale au Royaume-Uni? Et bien, heu, comment dire, il est vraiment désolé: c’était une erreur de communication de sa campagne.

Ce monsieur pratiquerait-il de la sorte dans le secteur de la vente, il serait poursuivi pour
escroquerie. Mais dans le domaine politique, apparemment, le principe selon lequel les promesses n’engagent que ceux qui y croient semble avoir la vie dure.

Boris JohnsonBoris Johnson, lui, ne rêvait que de se voir calife à la place du calife: entendez supplanter David Cameron au 10 Downing Street. Et il croyait bien avoir course gagnée, vendredi aux aurores. La conduite de Grenoble que lui ont réservée des Londoniens, dès potron-minet, lui a probablement déjà enlevé certaines de ses illusions. Si même il devait parvenir à ses fins, il ne restera sans doute pas longtemps en place: les conservateurs pro-européens ne lui pardonneront pas sa campagne délirante. Et la chute de la livre sterling, combinée aux pertes d’emploi qui s’annoncent au Royaume-Uni achèveront de lui retirer le soutien factice dont il paraît bénéficier aujourd’hui.

Il ne faudrait pas pour la cause éluder la responsabilité des adversaires du Brexit, qui ont mené une campagne des plus mièvres, et n’ont jamais osé opposer la vérité aux énormités proférées par leurs adversaires.

Il en a encore  été ainsi lors du grand débat mis sur pied par la BBC à l’avant-veille du référendum. Quand les partisans du Brexit répétaient leur argumentation xénophobe sur le nécessaire contrôle des frontières, pour juguler l’immigration, pourquoi ne leur a-t-on pas rappelé que le Royaume-Uni, qui ne fait pas partie de l’espace Schengen, contrôle déjà ses frontières? Et que s’il sort de l’Union Européenne, comme il en a l’intention, on voit mal pourquoi la France continuerait à bloquer des candidats à la traversée de la Manche, dans des conditions par ailleurs scandaleuses.

Un des participants à cette soirée-débat a lancé qu’il ne voulait pas des «États-Unis d’Europe» vers laquelle, selon lui, l’Union Européenne se dirige (que n’a-t-il raison?): trop timorés, sans doute, pour lui répliquer, ou, pire, trop ignorants, les adversaires du Brexit ne lui ont pas rappelé le nom du créateur de cette expression:  un certain… Winston Churchill, dans un discours prononcé à l’université de Zurich, le 19 septembre 1946, qu’on peut toujours réécouter à l’envi:

Winston, reviens, tes successeurs sont devenus fous!

TTIP, CETA: la peur est rarement bonne conseillère…


Quelques jours après les élus de la majorité au Parlement wallon, à propos du CETA, l’accord de libre-échange entre l’Union Européenne et le Canada, c’est Greenpeace qui, cette semaine, a sonné une énième charge contre le TTIP (Transatlantic Trade and Investment Partnership), le traité transatlantique, en cours de négociation entre la même Union Européenne et les États-Unis. Avec dans l’un et l’autre cas, un discours anxiogène: le CETA ne «rassure pas» les députés wallons (qui n’ont guère précisé de quoi leur inquiétude se nourrissait); tandis qu’à en croire l’ONG de défense de l’environnement, le TTIP se préparerait à faire sauter tous les verrous européens en matière, notamment, de protection de la santé.

Y a-t-il lieu de s’inquiéter? S’agissant des élus wallons, tout d’abord, il me paraît assez étonnant que le CETA les préoccupe, notamment parce que le mécanisme d’arbitrage que l’Union Européenne s’efforce d’y faire inscrire  (une chambre judiciaire composée paritairement et dotée d’une instance d’appel, pour trancher les différends entre États et investisseurs privés) ne leur donne pas toutes les assurances voulues, alors qu’ils ont déjà largement approuvé l’ISDS (Investor-State Settlement Dispute), ce mécanisme purement privé, largement contesté, dans nombre d’accords économiques bilatéraux conclus par l’Union Européenne et ratifiés par la Belgique, sans objection wallonne.

S’agissant de Greenpeace, TTIP USA-UEla technique utilisée à propos du TTIP me paraît singulièrement spécieuse. Car pour appuyer sa démonstration, l’ONG s’appuie sur des documents en cours de négociation, où de nombreux crochets indiquent les options toujours à trancher.

En déduire que, d’office, le résultat final de la négociation sera défavorable aux Européens témoigne d’un singulier manque de confiance de Greenpeace dans les négociateurs européens… et dans ses propres instances: au même titre que de nombreuses associations, l’ONG est des «parties intéressées» écoutées, lors de chaque round de négociation, par les divers négociateurs. Écoutées et pas entendues? C’est peut-être que leurs arguments ne sont pas suffisamment pertinents? On pourra vraiment en juger, quand la négociation sera conclue, et quand un texte complet sera soumis à l’examen des Parlements nationaux, et chez nous, régionaux et communautaires…

Bien sûr, le TTIP, et notamment le secret qui entoure sa négociation, prête largement le flanc à la critique. Mais l’argumentaire développé par les opposants témoigne d’une étroitesse de vues rarement annonciatrice de succès.

Pourquoi, par exemple, Greenpeace et les ONG de défense de l’environnement ne prennent-elles pas contact avec leurs homologues Outre-Atlantique, pour peser de la même manière sur les deux interlocuteurs de la négociation? Pourquoi nos politiques ne prennent-ils pas le pouls d’élus états-uniens, ou canadiens, à propos du CETA, pour coordonner leurs actions? Savent-ils, par exemple, qu’aux États-Unis, certains attendent du TTIP un…renforcement des normes environnementales, pour s’aligner sur celles qui leur apparaissent les plus rigoureuses, les… européennes?

Construire un front transatlantique est il est vrai beaucoup plus ardu que crier haro sur le baudet, de notre côté de l’océan. Il y a un peu plus de vingt ans, nos syndicats, qui dénonçaient la mondialisation, signaient un accord social pour favoriser le transfert, vilipendé Outre-Rhin, de Cologne à Liège des activités aéroportuaires de TNT Express…

FrometisDans le domaine agricole, Marc Tarabella, un des députés européens belges les plus actifs… et des plus médiatiques, annonce, lui, l’apocalypse pour l’agriculture européenne, si le TTIP est conclu.Mais jamais il ne dit par exemple que… les producteurs de fromages européens au lait cru pourraient en bénéficier largement.

On serait curieux de connaître l’opinion, à ce propos, des producteurs de camembert, ou de… fromage de Herve. Pourvu, bien sûr, que l’Union Européenne obtienne un résultat sur la défense des «Indications géographiques», qui fait partie de la négociation.En contrepartie d’une ouverture du marché européen au bœuf aux hormones ou au poulet lavé au chlore, brandis régulièrement par des opposants au TTIP. Et alors? Aucun consommateur européen, que l’on sache, ne serait, si tel est le cas, tenu de consommer de tels produits.

Alors, oui ou non au TTIP ou au CETA? S’agissant du TTIP, on jugera sur pièces. Mais avant de se prononcer, il sera peut-être utile de réfléchir à l’alternative suivante: s’insérer dans un mécanisme global, avec tous les risques qu’il comporte, pour faire prévaloir des normes sociales ou environnementales, souvent invoquées à l’égard par exemple d’une production chinoise décrite comme déloyale; ou rester en-dehors, et laisser les autres partenaires, dont la Chine et les États-Unis notamment, imposer leurs critères au commerce mondial, en marge duquel l’Europe ne peut rester. Et encore moins la Wallonie…

Interpeller sans rien proposer?


La présence massive de militaires et de policiers en rue; les stigmates qui marquent toujours l’aéroport de Zaventem et la station de métro de Maelbeek; les précautions particulières prises dans les aéroports régionaux; les fleurs déposées à la Bourse, à Bruxelles; et puis les arrestations qui se sont multipliées depuis le sanglant 22 mars: tout nous rappelle la journée tragique qu’a vécue la Belgique, il y a trois semaines. Et la réponse principale qui y est apportée est sécuritaire.

Chacun, pourtant, s’accorde à dire que cette réaction seule ne suffira pas. Qu’il y a un travail en profondeur à effectuer. Du type de celui qu’effectue, non sans péril, côté flamand, le chercheur belgo-palestinien Montasser AldE’emeh, que j’ai eu le privilège d’interviewer l’été dernier. Depuis lors, sa position à l’égard du Groupe État Islamique n’a fait que se durcir, et il dénonce sans cesse l’imposture philosophique de ces prétendus représentants d’un islam pur. Ou intégral.

Quelle réponse apporter à cet intégrisme sanglant? Pour certains, et l’émission «Face à l’info», sur la Première, l’a encore répété aujourd’hui, la riposte principale, sinon la seule, passe par une laïcité conquérante. Au risque d’isoler encore un peu plus les musulmans, à qui on ne cesse de demander de condamner les crimes de Daech, comme s’ils en étaient tous individuellement coupables?

sykes-picotEt si on tentait un autre logiciel? Confronté à un discours anti-occidental de plus en plus répandu par Internet ou par des chaînes satellitaires, le romancier Fouad Laroui, bien résolu à combattre les fondamentalistes «thèse contre thèse», expliquait, il y a peu que «la façon dont on raconte en Europe l’histoire récente, celle du XXe siècle, est désormais remise en cause. Le XXe siècle est vécu (dans le monde arabe) comme une série de mensonges et de trahisons de la part de l’Occident: les promesses non tenues de Lawrence et de McMahon; la déclaration Balfour; les accords Sykes-Picot; la création de l’État d’Israël; etc. J’insiste sur ce point: un discours n’est jamais « juste » ou « faux ». Du moment qu’il a une cohérence interne, il fonctionne».

Accords Sykes PicotOn se souvient d’ailleurs de la mise en scène, par le Groupe État Islamique alors conquérant, de la suppression de la frontière entre la Syrie et l’Irak, signe, proclamait-il, de la fin des accords Sykes-Picot… dont bien des Européens ignorent par ailleurs à la fois l’existence et la portée!

Ma consœur Hind Fraihi, elle aussi, mène campagne contre l’intégrisme islamiste, qu’elle avait débusqué à Molenbeek dès 2005. Ses avertissements d’alors, malheureusement, n’ont pas été pris au sérieux. Commentant l’édition de son livre en français, elle me confiait récemment qu’en Belgique «on s’est focalisé sur le voile, en le qualifiant de signe religieux ostentatoire. Mais quand les arbres de Noël prolifèrent en fin d’année, on ne dit rien. Alors que l’arbre de Noël a aussi un fondement religieux». Précision importante: Hind Fraihi n’est pas voilée.

Dans son livre «Terreur dans l’Hexagone», l’islamologue français, Gilles Kepel, rappelle, snas préciser qu’il en était un des auteurs, (p.232) «un rapport sur la politique d’intégration française, commandée par le Premier ministre (socialiste) Jean-Marc Ayrault en 2012, et publié en décembre 2013».  Une des cinq parties de ce rapport, rappelle Gilles Kepel, «suggère de revenir sur l’interdiction du port du voile dans les établissements scolaires, prenant position contre l’orientation voulue par le ministre de l’Éducation nationale». Le document «invite à réfléchir aux conditions de développement d’une laïcité inclusive et libérale de la laïcité, une laïcité commune, sensible à la fois au contexte et aux conséquences de sa mise en pratique». Il sera… rapidement retiré du site Web de l’hôtel Matignon, résidence du Premier ministre français.

La question mérite réflexion chez nous également. Interdire le voile dans l’enseignement primaire est cohérent et respectueux de l’islam, qui ne prône ou ne réclame pas le port du voile par les filles prépubères. Mais perdrait-on à le tolérer dans l’enseignement secondaire, pourvu qu’on soit intransigeant pour le reste, et que soient refusés, par exemple, le rejet de certains enseignements, ou l’exigence d’horaires séparés pour d’autres cours?

Et pourquoi pas un débat sur la fonction publique? Est-il équitable de soupçonner une fonctionnaire de partialité, au motif qu’elle est voilée? La discussion, au sein de l’administration, est parfois d’un… jésuitisme assez effarant: des fonctionnaires qui ne sont pas en contact avec le public pourraient être voilées, mais devraient retirer leur voile, dès qu’elles sont en contact avec le public?

Ah, bien sûr, tout cela en vertu de la «sphère privée» dans lequel devrait se cantonner la religion. L’exigence témoigne d’une singulière méconnaissance des religions qui, quelles qu’elles soient, invitent  leurs adhérents à manifester leur foi et à la partager. Avec un succès très relatif d’ailleurs. Mais elle est aussi assez hypocrite, car, in fine, elle ne permettrait qu’aux laïques militants de ne pas réserver, eux, leur opinion à leur sphère purement privée.

Aucune réponse simple, ou hâtive, ne peut être apportée à ces questions. Mais une chose est acquise: la réponse sécuritaire seule ne suffira pas à réduire l’intégrisme islamiste. Comme, pour rappel, la victoire des Alliés, en 1945, et la dénazification qui l’a suivie n’a pas empêché d’anciens nazis de conserver de plantureux postes, ou des fonctions de pouvoir, dans la République fédérale allemande. Jusqu’à ce que la facture soit violemment présentée, trente ans plus tard, par la Rote Armee Fraktion. Mettre au placard le rapport évoqué par Gilles Kepel n’a pas aidé à résoudre le problème. Ignorer la réflexion d’un Fouad Louari n’y contribuera pas plus…

Tirez(-vous) les premiers, messieurs les Anglais!


Brexit illustréLe marathon européen de la fin de semaine a donc permis à David Cameron de rentrer au Royaume-Uni en fanfaronnant qu’il avait obtenu «le meilleur des deux mondes». D’annoncer dans la foulée le référendum sur le maintien ou non du Royaume-Uni dans l’Union Européenne, ou du moins avec un pied dans l’Union Européenne pour en retirer tous les bénéfices, et un pied en dehors pour ne pas en assumer toutes les obligations. Et d’entamer une campagne pour le «oui» en soulignant tous les dangers que représenterait pour son pays le Brexit, autrement dit, la sortie de l’Union Européenne.

Christophe BarbierEt bien pour paraphraser Thierry Chopin, directeur des études de la Fondation Robert Schuman, dans la dernière émission C dans l’air de la semaine dernière, j’aurais tendance à dire «Tirez… vous les premiers, messieurs les Anglais!», mais plus dans le sens de
Christophe Barbier, éditorialiste de L’Express, que dans celui de Thierry Chopin lui-même.

Car si David Cameron dit vrai, quand il pose qu’il a obtenu «le meilleur des deux mondes», on doit bien en conclure que ses vingt-sept partenaires européens, eux, doivent payer le beurre, mais que la crémière, qui leur pend la gueule, ne le leur donne pas mais l’offre aux Britanniques!

Le Premier ministre de sa Gracieuse majesté, lui, révèle pour l’occasion son manque d’envergure politique: il suffit donc de changer les conditions d’adhésion du Royaume-Uni à l’Union Européenne, notamment en réduisant les prestations sociales pour les travailleurs migrants en provenance d’autres pays de l’Union, pour que le Brexit devienne dangereux pour son pays? Que son économie risque de partir en quenouille? Que la City risque de se désagréger? Ah, qu’il est loin le temps de Winston (Churchill) et de la vision à long terme qu’il avait pour gérer la politique!

Les Britanniques ne s’y trompent pas, d’ailleurs: en dépit des rodomontades de leur Premier, l’écart entre partisans de la sortie du Royaume-Uni de l’Union Européenne et partisans de son maintien reste significatif. Pour le plus grand bonheur de l’UKIP et de son leader, Nigel Farrage, dont, soit dit au passage, un Brexit aurait le mérite de nous débarrasser définitivement!

L’Union Européenne souffrirait de la perte du Royaume-Uni, peut-être autant que le Royaume-Uni lui-même du Brexit. Mais gagnerait-elle à conserver un État-membre dont la seule fonction est de pomper ses ressources sans rien lui apporter en retour?

Une statistique qui ne peut pas faire peur


Un million de migrants sont entrés en Europe depuis le début de cette année, dont la moitié en provenance directe de Syrie: la statistique vient d’être dévoilée par l’ONU. Elle risque encore d’alimenter les peurs, au mieux, la haine, et au pire d’alimenter la haine de l’étranger, alimentée par l’extrême-droite sur le territoire de toute l’Union Européenne.
En cette époque de Noël – qui rappelle  aux croyants qu’à l’époque, Joseph et Marie ont été des réfugiés en Égypte, et aux non-croyants que le problème des réfugiés existait déjà l’époque – elle ne peut nous faire peur, mais elle de1391041961vrait peut-être plutôt nous faire honte. Car, qu’est-ce qu’un million de réfugiés à l’échelle de l’Union Européenne, qui compte quelque 508 millions d’habitants? 0,2%, si je compte toujours bien: ne serions-nous donc pas capables d’intégrer 0,2% de réfugiés sur notre continent? Si tel est le cas, il y a lieu de s’interroger sur les principes qui fondent l’Union Européenne!

Affirmer cela n’est pas tomber dans un angélisme bêlant: parmi ces réfugiés, il y a sans doute la même proportion de salauds, d’idiots, et de malhonnêtes que dans notre propre population. Peut-être même des candidats-terroristes se sont-ils glissés parmi eux? Est-ce une raison pour s’opposer à leur venue? Pour les rejeter? Ou pour opérer un distinguo subtil entre ceux dont la vie est menacée par la guerre qui se déroule sur le territoire où ils vivent, et ceux dont la vie est menacée parce qu’ils n’ont tout simplement pas assez à manger?

Et si, cette fois, on osait jouer l’ouverture? Et si, cette fois, dans nos médias, et notamment dans les «talk shows» prétendument populaire, on cessait de parler de vague exceptionnelle, d’afflux extraordinaire, voire d’invasion de réfugiés? Le temps n’invite-t-il pas à la réflexion? Le curé de Stockem l’a bien compris, dont la crèche est plantée au milieu de barbelés et de gilets de sauvetage (http://www.lavenir.net/cnt/dmf20151223_00755321/l-etonnante-creche-de-stockem). Au fait, ce jeudi, dix-huit réfugiés, dont plusieurs enfants, sont à nouveau morts noyés en mer Égée. Un «simple» fait divers, désormais…

La Catalogne indépendante peut-elle se bâtir sur une minorité?


Incapables de s’entendre sur un programme gouvernemental, les nationalistes catalans de tous poils se sont donc entendus pour mettre sur rails le processus d’indépendance de la Catalogne. Un vote acquis avec une majorité étroite (72 députés sur 135, c’est-à-dire cinq petits sièges) qui cache dans les faits une minorité électorale, puisque, aux élections de septembre dernier, transformées par eux en référendum de fait sur l’indépendance catalane, la coalition «Junts pel Si» et l’extrême-gauche nationaliste n’avaient totalisé que 48% des votes.

Bras de fer en CatalogneBien sûr, on pourra toujours faire observer que cette élection n’était qu’un ersatz de référendum, après le rejet par la Cour constitutionnelle espagnole du projet initial de référendum présenté par les indépendantistes catalans.

Le plus cohérent serait donc de procéder à un véritable référendum, qui donnerait vraisemblablement un résultat aussi serré. Et jusqu’à présent, il faut bien constater que des référendums de ce type, que ce soit au Québec ou en Écosse, ont toujours été défavorables aux tenants de l’indépendance, fût-ce parfois de toute justesse.

En l’état, il est en tout cas difficile aux nationalistes catalans de parler de démocratie, puisqu’ils engagent leur région dans un processus incertain (contre l’avis non seulement des responsables politiques européens mais de très nombreux spécialistes du droit communautaire, ils ont présenté l’appartenance à l’Union Européenne comme allant de soi, lors de la campagne électorale de septembre dernier; ils n’ont pas abordé la question de la monnaie de l’hypothétique république catalane, laissant entendre que ce serait l’euro…) sans disposer d’une majorité démocratique. Une situation de tension se crée ainsi, qui me rappelle le dernier discours de feu François Mitterrand devant le Parlement européen. «Le nationalisme, c’est la guerre» avait lancé le président français, au moment de quitter sa fonction; les faits lui donnent raison dans la plupart des cas.

Retour en Espagne: le chef du gouvernement espagnol, Mariano Rajoy, a, sans surprise, aussitôt condamné l’initiative du parlement catalan, mais en se référant au cadre législatif espagnol, que les indépendantistes catalans rejettent, et non le déni de démocratie dont leur initiative est porteuse. Un député anti-indépendantiste a plus justement qualifié les choses au Parlement catalan, en dénonçant le «mur» que les nationalistes veulent ériger entre la Catalogne et l’Espagne.

Les prochaines élections générale en Espagne changeront-elles la donne? Une majorité différente ouvrirait peut-être la voie à un référendum en Catalogne. Un référendum qui permettrait de trancher la question. À condition de fixer au départ le niveau de majorité requis (50% plus une voix peuvent-ils suffire pour pareille décision capitale?) pour emporter la décision d’indépendance. Mais les nationalistes catalans voudront-ils, maintenant, engager la partie?