Jusqu’à quand les assassins de journalistes resteront-ils impunis?


Le journalisme d’investigation a une nouvelle fois payé un lourd tribut à son indépendance d’esprit et à la liberté d’expression ce week-end: le corps de la journaliste bulgare Victoria Marinova (TVN), violée et étranglée, a été retrouvé ce samedi soir à Roussé, tandis qu’en Turquie, tout indique que Jamal Khashoggi, journaliste saoudien critique qui collabore notamment avec le Washington Post, à lui aussi été assassiné. Entré mardi dernier au consulat d’Arabie Saoudite à Istanbul, il n’a plus réapparu depuis lors, et sa mort a publiquement été évoquée par les autorités judiciaires turques qui enquêtent sur sa disparition et laissent entendre qu’il aurait été tué dans l’enceinte même du consulat. L’Arabie Saoudite dément et affirme que Jamal Khashoggi est ressorti libre de son consulat à Istanbul mais n’a pu fournir la preuve de cette assertion. Le consulat doit pourtant enregistrer entrées et sorties, et s’il est équipé de caméras de surveillance, il ne serait pas difficile de démontrer ce qui est affirmé.

Les noms de Victoria Marinova, à coup sûr, et de Jamal Khashoggi plus que probablement vont ainsi s’ajouter à la sinistre liste des 72 journalistes et collaborateurs de presse répertoriés par la Fédération Internationale des Journalistes depuis le début de cette année, et au scandale de leur mort violente s’ajoutera sans doute le scandale de l’impunité dont bénéficient leurs assassins. Les récents progrès faits en Slovaquie dans l’enquête sur l’assassinat de Jan Kuciak et de sa fiancée n’est en effet que l’arbre qui cache la forêt. Selon des chiffres dévoilés par la FIJ lors d’un colloque sur l’impunité il y aura bientôt deux ans, neuf assassinats de journalistes sur dix restent impunis dans le monde. À Malte, par exemple, les commanditaires de l’assassinat de Daphné Caruana restent inconnus, et on n’est pas certains que ce sont bien ses meurtriers qui sous les verrous.

Une des raisons qui expliquent cette situation scandaleuse tient sans doute dans le fait que des assassinats de journalistes ne sont pas considérés d’office comme une atteinte à la liberté de la presse, à laquelle tant d’États se disent attachés, du moins en théorie. Si des enquêteurs doivent travailler au départ sur toutes les hypothèses possibles, pourquoi ne pas privilégier l’attaque contre la journaliste critique plutôt que l’agression sexuelle dans un cas comme celui de Victoria Marinova?

La création au niveau de chaque État d’équipes de magistrats spécialisés dans les attaques de journalistes aiderait aussi à systématiser des enquêtes qui pourraient conduire plus souvent à l’arrestation d’assassins et de leurs donneurs d’ordres.

L’indifférence favorise aussi cette impunité, à commencer par celle des journalistes eux-mêmes : hors les médias bulgares et peut- être de la région, hors les médias turcs et quelques médias arabes dont Al Jazeera, victime, il faut s’en souvenir, d’une demande de fermeture formulée par une coalition menée par… l’Arabie Saoudite, AUCUN des multiples journaux télévisés que j’ai vus ce week-end (France, Belgique, Allemagne, USA, Espagne) n’ont mentionné ou fait un gros titres des « affaires » Marinova ou Khashoggi! Comme si cela ne nous concernait pas, nous, journalistes qui avons la chance de vivre dans un monde où la principale menace sur notre liberté ne venait que d’actionnaires ou de gros clients publicitaires plus que de politiques. Personne ne peut pourtant se croire vraiment à l’abri, et la solidarité professionnelle doit être notre outil essentiel de résistance.

À la fin de ce mois, par ailleurs, la FIJ ramènera le scandale de l’impunité devant l’Assemblée générale des Nations-Unies à New York en invitant les États à appuyer un projet de texte contraignant en la matière. Là aussi, il y aura de l’indifférence voire de la réticence à surmonter. Certains pays, heureusement, ont déjà annoncé leur appui, j’ose espérer que la Belgique, qui a fait dès le début de la liberté de la presse une valeur fondamentale de sa démocratie, se joindra à eux. Les contacts pris sont prometteurs…

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La preuve par Ryanair, la mobilisation finit toujours par payer!


Si, selon un adage bien connu, il n’y a que les imbéciles qui ne changent pas d’avis, alors on peut dire de Michael O’Leary, le patron de Ryanair, qu’il frise le génie. Car enfin, quand un homme qui avait affirmé qu’il préférait se couper la main droite plutôt que d’autoriser les syndicats dans sa compagnie, admet aujourd’hui une représentation syndicale, et l’ouverture d’une négociation sociale, on peut parler de retournement complet de situation!

Michael O'LearySi l’homme, habitué aux déclarations fracassantes, mange ainsi son chapeau, ce n’est pas l’effet du hasard: c’est la menace de grève brandie par les pilotes italiens de Ryanair, qui l’a obligé à plier.

Son geste d’ouverture a désamorcé le mouvement dans la péninsule. Mais il lui faudra sans doute plus de concessions encore, par exemple autoriser la mise en place d’une représentation du personnel au niveau de la compagnie (sous forme d’un conseil d’entreprise européen?), pour dissuader les pilotes portugais et irlandais de paralyser à leur tour le trafic, le 20 décembre prochain.

Avions Ryanair cloués au solLa preuve est ainsi une nouvelle fois faite qu’une mobilisation sociale réussie peut conduire à des résultats positifs. Le contexte, il est vrai, est plutôt favorable au personnel de Ryanair, après les départs massifs de pilotes qui ont contraint la compagnie low-cost irlandaise à annuler des milliers de vols. Des dizaines d’appareils se sont ainsi retrouvés cloués au sol, et leurs passagers potentiels plongés dans des difficultés que Ryanair leur avait épargnées depuis ses débuts chaotiques. Et la communication maladroite de la compagnie n’a pas réussi à masquer le vrai malaise social qui la minait, compliqué encore par un arrêt de la Cour de Justice de Luxembourg, confirmant à la cour d’appel de Mons que le droit du travail s’applique à ses salarié(e)s, même si les contrats qu’elle leur a fait signer sont des contrats de travail irlandais.

C’est tout un modèle de développement du transport ultra-libéral qui se trouve ainsi remis en cause par la justice, mais surtout grâce à la mobilisation sociale, car si des cas ont été soumis aux juridictions du travail, c’est aussi sous impulsion syndicale.

Des esprits chagrins ressortiront sans doute à cette occasion la vieille association entre mouvement syndical et actions de grève. C’est oublier qu’une entreprise bien gérée ne peut l’être sans bonne concertation sociale, et que celles où la concertation se déroule de manière naturelle sont rarement celles qui se trouvent en difficultés. Car on sait y faire face ensemble.

Depuis une vingtaine d’années, c’est un autre type de gestion que Michael O’Leary a pratiquée, basée sur une forme de «terrorisme social». Contraint et forcé, le voilà aujourd’hui forcé de changer son fusil d’épaule. Trop tard? Il y a plus de joie au ciel pour un pécheur qui se repent que pour cent justes, a dit quelqu’un, il y a plus de deux mille ans…

La Catalogne et l’Espagne en manque de dirigeants responsables


Les deux coqs de combat qui se font face, dans l’arène catalane, peuvent être satisfaits: Carles Puigdemont se dit sans doute qu’il s’est assuré une place dans les livres d’histoire de la Catalogne, en étant le deuxième, après Lluis Companys en des temps plus lointains, à avoir proclamé ce vendredi l’indépendance de «son pays»; et Mariano Rajoy se voit Article 155peut-être en sauveur de l’unité espagnole, après avoir activé l’article 155 de la Constitution, qui destitue les autorités catalanes en général, et le président de la Generalitat en particulier. Lesquels se soucient vraisemblablement comme poisson d’une pomme de cette initiative. La mise en œuvre de cette mise sous tutelle comporte par ailleurs des menaces très claires pour la liberté de la presse, avec la mise sous tutelle de la radio-télévision catalane, accusée sans preuve formelle par Madrid de soutenir la cause indépendantiste.

Tout cela serait ridicule, s’il n’y allait des conditions de vie des Catalans eux-mêmes, dans une prétendue république qui ne sera reconnue par personne, hors quelques groupes autonomistes de ci de là, et si la dégradation de la situation politique dans la région et dans le pays n’était potentiellement explosive, surtout dans le contexte électoral qui balisera les semaines à venir, jusqu’au 21 décembre.

Les événements de ce vendredi témoignent, hélas, de l’irresponsabilité des principaux acteurs de cette confrontation, qui démontrent à leur manière la différence qui sépare les hommes et femmes d’État, qui transcendent leurs intérêts partisans pour s’attacher à la défense de l’intérêt général, des simples politiciens, qui ne songent qu’à leur intérêt électoral.

PokemonCarles Puigdemont tout d’abord. Le matamore catalan n’a pas fait preuve d’une grande constance ces derniers jours, en ne se désistant qu’au dernier moment de l’invitation qui lui avait été faite de venir défendre son point de vue devant le Sénat espagnol, qui devait précisément débattre de l’application de cet article 155. Puis en négociant plus ou moins secrètement avec Madrid sur l’organisation d’élections régionales, avant de se désister pour éviter la scission, au sein de son camp, avec la frange la plus indépendantiste de sa fragile majorité, celle des républicains du CUP.

Mais l’escroquerie du camp indépendantiste se situe d’abord dans la référence qu’ils font au référendum du 1er octobre dernier pour fonder leur déclaration unilatérale d’indépendance sur la volonté populaire. Que la réaction de l’État espagnol à l’organisation de ce référendum illégal à ses yeux (cf. ci-dessous) ait été ou non inappropriée, on ne peut en aucun cas dire qu’il a dégagé une majorité significative en faveur de l’indépendance de la Catalogne. D’autant qu’avant les tracasseries administratives et les violences policières qui ont marqué le déroulement de la consultation, les intimidations à l’égard des anti-indépendantistes suffisaient déjà à mettre en doute sa régularité.

Mais la tromperie réside surtout dans la manière dont les partis indépendantistes catalans ont transformé une élection régionale, qui ne leur a pas donné une majorité en voix faut-il le rappeler, en consultation sur l’indépendance, mais sans avoir, au cours de la campagne électorale, expliqué concrètement, sinon par des slogans creux, comment ils allaient concrètement réaliser cette indépendance. La Catalogne se retrouve ainsi dans la position du Royaume-Uni, forcé de négocier sa sortie de l’Union Européenne après une campagne électorale mensongère, et qui se retrouve bien démuni pour assumer les conséquences concrètes de son acte. Côté catalan, les indépendantistes avaient, eux, affirmé contre toute vérité juridique, qu’une Catalogne indépendante ferait d’office partie de l’Union Européenne. La réaction des entreprises qui quittent déjà son territoire confirment le caractère trompeur de l’affirmation.

RajoyMais Mariano Rajoy porte lui aussi sa part de responsabilité dans la dégradation de la situation dans la péninsule ibérique.

Sa manière de contrecarrer un référendum dont il avait par avance annoncé qu’il ne reconnaîtrait pas le résultat a eu pour effet de transformer une majorité probable du «non» – pour rappel, un sondage commandé par la Generalitat, juste avant le scrutin, annonçait 49% de rejet de l’indépendance pour 41% d’approbation, avec une dizaine de pour-cents d’indécis- en une possible majorité de votes favorables.

Le Premier ministre espagnol a singulièrement manqué de sens de l’État quand il a invité le gouvernement autonomiste catalan à organiser des élections pour se redonner une légitimité démocratique, mais tout en se gardant bien de prendre le même engagement pour lui-même. S’arc-boutant au texte de la Constitution, qu’il est chargé de défendre, il a omis, aussi, d’annoncer, en même temps qu’un retour aux urnes espagnoles, un débat pour modifier cette Constitution dans le sens, par exemple, d’une fédéralisation accentuée de l’Espagne, où toutes les régions jouiraient de prérogatives identiques. Le processus est bien connu en Belgique, où, s’il n’a pas toujours été maîtrisé, il a permis de rencontrer la plupart des aspirations des uns et des autres, dans des compromis qui n’ont donné entièrement satisfaction à personne, mais d’où toutes les parties ont pu ressortir avec la satisfaction d’avoir obtenu gain de cause sur un certain nombre de revendications.

Puigdemont et Rajoy réunis portent ensemble une responsabilité évidente devant les événements violents qui pourraient émailler une campagne électorale explosive en Catalogne, où les arguments passionnels remplaceront à coup sûr un débat sensé sur les conditions dans lesquelles les indépendantistes entendent réaliser l’indépendance de la Catalogne, et sur les motifs que les adversaires de l’indépendance peuvent leur opposer.

La fièvre nationaliste marquera à coup sûr cette campagne: nationalisme catalan contre nationalisme espagnol, comme les manifestations dans les rues de Barcelone et d’ailleurs le démontrent déjà depuis quelque temps. Et au risque de me répéter, je rappellerai une nouvelle fois la mise en garde de feu François Mitterrand, dans son discours d’adieu au Parlement européen: «le nationalisme, c’est la guerre!». La guerre des mots et des symboles est effectivement engagée en Catalogne…

La preuve par Ahmet Şik: la répression de la liberté de la presse en Turquie cible toute voix critique


La libération, ce vendredi, de sept collaborateurs du quotidien turc Cumhuriyet est une bonne nouvelle pour les intéressés: après des mois de détention, la liberté recouvrée a un goût particulièrement savoureux. Mais cette bonne nouvelle n’est pas complète. D’abord parce que ces journalistes ne sont remis en liberté que sous condition, et ils devront à nouveau comparaître devant le tribunal où, avec d’autres, ils sont accusés de soutien au mouvement Fethullah Gülen, accusé par le président turc – sans preuves jusqu’à présent- d’avoir planifié la tentative de coup d’État avortée du 15 juillet 2016, et aussi d’appui au PKK, le parti des travailleurs du Kurdistan, toujours considéré comme un mouvement terroriste par Ankara, mais aussi, de manière un peu plus interpellante, par l’Union Européenne.

Mais surtout, les principales figures du journal restent emprisonnées: le patron de Cumhuriyet, Akin Alatay; son rédacteur en chef, Murat Sabuncu; le chronique francophone Kadri Gürsel; et le journaliste d’investigation Ahmet Şik. Et ce dernier a même été menacé de poursuites additionnelles par le procureur, parce qu’il s’était montré trop critique du gouvernement en présentant sa défense devant le tribunal, ce mercredi! On ne pouvait mieux dire que ce qui est visé, par ces procès de journalistes (comme par ceux de magistrats, d’avocats, d’universitaires, de syndicalistes, etc.) ce n’est aucunement une participation de près ou de loin à la tentative de coup d’État du 15 juillet 2016, mais ce sont toutes les voix critiques du pouvoir AKP!

AhmetLe cas d’Ahmet Şik est significatif à cet égard. Il y a plusieurs années déjà, ce journaliste particulièrement dérangeant avait goûté aux délices des geôles turques, parce qu’il avait développé une thèse sur l’infiltration des rouages de l’État turc par le mouvement Fethullah Gülen! Il faut dire qu’alors, l’AKP de Recep Tayyip Erdogan et le mouvement Gülen étaient les meilleurs alliés du monde! En visite à Istanbul, à l’époque, pour apporter mon soutien aux journalistes détenus, j’avais rencontré Ahmet Şik, tout juste sorti de prison, et une sénatrice française, membre du Conseil de l’Europe, venue assister aux procès de journalistes alors, hélas, déjà monnaie courante: j’avais expliqué à notre interlocutrice politique qu’il m’était impossible de certifier que la théorie d’Ahmet Şik était vraie, mais que ce qui était en jeu, c’était la possibilité pour les journalistes de défendre des points de vue, à tort ou à raison.

Le piquant, c’est qu’aujourd’hui, par ses attaques contre le mouvement Fethullah Gülen, le pouvoir turc donne entièrement raison à Ahmet Şik: de retour à Istanbul, en août 2016, pour une manifestation en faveur de la liberté de la presse, j’avais souligné que le journaliste aurait dû recevoir non seulement des excuses pour sa détention abusive, mais un prix pour la qualité de son investigation journalistique!

Quelques semaines plus tard, je répétais le propos devant le ministre turc des Affaires européennes, M. Omer Celik, et devant l’ambassadeur de Turquie à Bruxelles, M. Mehmet Hakan Olcay: il m’était alors répondu que si Ahmet Şik avait été précédemment détenu, c’était précisément à cause de l’influence du mouvement Fethullah Gülen en coulisses; d’autres avaient évoqué l’affaire Ergenekon, ce complot présumé au sein de l’armée qui avait permis une purge du corps des officiers généraux. Purge insuffisante, apparemment, à en juger par ce qui s’est passé le 15 juillet 2016…

Aujourd’hui, les masques sont tombés: la nouvelle arrestation d’Ahmet Şik , celles de ses collègues de Cumhuriyet et celles de multiples journalistes turcs procèdent toujours du même mauvais procédé: la criminalisation du métier de journaliste. Elles ont toujours le même but: faire taire toute voix critique au pays de M. Recep Tayyip Erdogan. Le problème pour ce dernier, c’est que, comme Ahmet Şik l’a jeté au tribunal au moment de repartir pour sa prison, ce vendredi, les journalistes turcs critiques resteront toujours debout. Ils sont l’honneur de notre profession!

Alerte, la censure fait son apparition aux USA!


Les masques sont tombés à la Maison-Blanche: après les attaques ad hominem de Donald Trump, contre des journalistes trop critiques qui avaient notamment osé évaluer correctement les foules venues assister à sa prestation de serment, un nouveau pas a été franchi ce vendredi: des médias ont été interdits d’entrée au point de presse de son porte parole, Sean Spicer.

censure-aux-usaCNN, le New York Times, le Los Angeles Times, la BBC et Politico ont été au nombre des médias ainsi frappés d’interdits professionnels par le chef d’un État qui, jusqu’à ce jour, pouvait être qualifié de plus grande démocratie du monde.

La meilleure réponse à apporter à pareil obscurantisme est la solidarité professionnelle: le boycott de la conférence de presse par les journalistes du Time Magazine ou de The Associated Press a parfaitement répliqué à l’outrage ainsi fait à la liberté de la presse: leur solidarité est l’honneur de la profession.

Les représentants de Breitbart News (dont le patron fait partie de l’administration Trump: bonjour l’indépendance!) et de One American News Network (OAN), autorisés, eux, à gagner la salle de presse, s’y sont précipités. Sans surprise. ABC News et CBS les ont malheureusement imités. On sait désormais qu’il ne faut pas compter ces médias au rang des défenseurs de la liberté de la presse; cela n’empêchera pas la solidarité professionnelle de leur bénéficier, le jour où, à leur tour, ils subiront des mécomptes.  Car tôt ou tard, certains d’entre eux feront l’objet de l’ire du satrape de la Maison-Blanche.

Cela a été le cas, notamment, l’an dernier, en Turquie, quand des médias qui avaient approuvé précédemment les mesures répressives à l’égard de certains de leurs confrères prises par le gouvernement Erdogan ont, à leur tour, vu leurs journalistes emprisonnés et leurs bureaux fermés, dans le cadre de la répression à grande échelle du coup d’État avorté de la mi-juillet.

Aux États-Unis, on n’en est pas (encore?) là. Mais en refusant l’accès au point de presse, tel, naguère, les dirigeants médiocres d’un club de football professionnel belge, les responsables de la Maison-Blanche ont franchi un premier pas vers la censure. Il est plus que temps de les arrêter!

C’est maintenant que la démocratie turque doit être défendue – Now, Turkish democracy must be defended


Mustafa CambazLe nom de Mustafa Cambaz s’est ajouté, dans la nuit de vendredi à samedi, à la trop longue liste des martyrs de la liberté de la presse: ce reporter photographe du quotidien turc Yeni Safak a été tué pendant la tentative de coup d’État qui a vu les militaires rebelles occuper également la chaîne publique TRT; la chaîne privée CNN-Türk, ainsi que le journal Hurriyet.

Dans les studios d’Ankara de la TRT, la présentatrice Tijen Karas a ainsi été forcée de lire un communiqué sous la menace des armes. Plusieurs journalistes ont aussi été attaqués durant les troubles. À Istanbul, des civils qui s’opposaient au coup d’État ont molesté Selçuk Şamiloğlu, un photographe qui travaille pour Hurriyet et pour l’Associated Press. Quand la démocratie est attaquée, la presse libre est ciblée: c’est un grand classique!

La Fédération Internationale et la Fédération Européenne des Journalistes ont exprimé, une nouvelle fois, leur indignation devant l’assassinat d’un journaliste, et réclamé que ses assassins ne bénéficient d’aucune impunité (http://www.ifj.org/nc/news-single-view/backpid/51/article/photojournalist-killed-and-media-occupied-in-turkey-democracy-was-targeted/)

Le courage de la population turque a eu raison des mutins: le gouvernement et le président démocratiquement élus sont restés en place. Il leur reste maintenant à se montrer dignes de leurs concitoyens!

Depuis plusieurs années en effet, la Turquie s’est «illustrée» par sa faible performance en matière de respect des droits de l’homme, et en particulier de la liberté de la presse: à plusieurs reprises, sur ce blog et ailleurs, nous avons eu, avec nos confrères et consoeurs turcs, l’occasion de dénoncer l’incarcération de journalistes turcs qui ne faisaient qu’exercer leur devoir d’informer, et à réclamer leur libération.

Les journalistes n’ont pas été les seuls à faire les frais de cette campagne d’intimidation: des syndicalistes, des scientifiques, et des représentants de la société civile ont également été harcelés par les autorités.

Il reste à faire la lumière sur cette tentative de coup d’État: qui l’a planifié? Qui l’a inspiré? Seule une enquête impartiale permettra de le dire.

Or, les premiers bruits qui viennent de Turquie ne manquent pas d’inquiéter: il est question, notamment de rétablir la peine de mort. Et la question se pose: les autorités en place ne vont-elles pas saisir l’occasion pour régler leurs comptes avec toute l’opposition politique? Une nouvelle fois, il pourrait notamment être tentant d’assimiler à des «terroristes» et de poursuivre des journalistes qui enquêteront de leur côté sur la genèse de cette tentative de coup d’État

Les autorités turques doivent, en ces circonstances, se rendre compte que la population turque s’est précipitée dans les rues pour défendre la démocratie, plus que pour les défendre elles-mêmes. Cela devrait leur inspirer un respect plus grand que jamais pour les droits démocratiques de leur citoyens. Et en particulier, un respect plus grand que jamais pour la liberté de la presse.

 

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Drôle de manière d’assumer l’héritage de la démocratie grecque!


Ainsi donc, les députés grecs n’ont pas accepté d’élire l’ancien commissaire européen Stávros Dimas à la présidence de leur République, et ont-ils, par là-même, précipité la chute du gouvernement de coalition dirigé par Antónis Samaras. Les Grecs retourneront donc aux urnes à la fin du mois de janvier, dans un scrutin où le parti d’extrême gauche Syriza d’Alexis Tsipras partira avec les faveurs du pronostic. D’où, déjà, des réactions effrayées tant de la Bourse que de diverses autorités européennes, le président de la Commission, Jean-Claude Juncker en tête. Et la sanction immédiate du Fonds Monétaire International qui, en refermant net les cordons de la bourse, n’a pas gagné en crédiblité.

16-4-29a.Grèce-p87-Hat00Singulière attitude, tout de même que celle-là, car après tout les pays qui composent l’Union Européenne ne se revendiquent pas tous, à des degrés divers, de l’héritage de la démocratie grecque? Qu’une partie suffisante des députés grecs décident de ne pas élire le candidat que l’Europe entière souhaitait à la présidence de la République relève, on en conviendra, de la légitimité démocratique.

Que, par ailleurs, Alexandre Tsipras annonce son intention, s’il est élu, de renégocier les emprunts dont son pays a bénéficié, mais que la population a payés au prix fort, relève du choix démocratique que des électeurs peuvent opérer. Dans la clarté, on l’espère, car ce débat électoral risque de se dérouler dans un climat populiste, qui, parallèlement à la gauche extrême, risque, hélas, de voir encore la montée du répugnant parti grec authentiquement nazi.

Et si effectivement, Alexandre Tsipras obtient ce mandat, il devra soumettre des propositions de négociations aux autorités européennes, que celles-ci seront libres d’accepter ou de rejeter en tout ou en partie: là aussi, cela fait partie du jeu démocratique normal. Le Premier ministre grec, quel qu’il soit au lendemain du scrutin de la fin janvier, devra aussi expliquer à ses compatriotes qu’au sein de l’Union Européenne, des règles démocratiques prévalent, où ils ont leur rôle à jouer, mais pas plus. Tandis que les mandataires européens devront, inévitablement, tenir compte de l’expression populaire traduite par le résultat de l’élection…

Et puis enfin, tout se joue comme si l’élection était déjà jouée! Or, d’accord, Syriza est pour l’instant créditée de 29,9% des intentions de vote, elle qui en avait 26,8 lors du dernier scrutin. Le gain n’est pas important en soi, si ce n’est que, traduit en résultats électoraux, il lui donnerait l’avantage en sièges concédé au premier parti grec. Mais cela ne suffirait toujours pas à lui donner une majorité. Et avant d’aller éventuellement frapper à la porte de l’Europe, Alexandre Tsipras devrait d’abord trouver en Grèce des partenaires de gouvernement, à qui il devrait d’abord faire des concessions programmatiques.

Tout cela, qu’on le veuille ou non, relève du fonctionnement de la démocratie. Et avant de se lancer dans des spéculations diverses, il serait peut-être tellement simple de… laisser l’électeur grec s’exprimer?