La Catalogne et l’Espagne en manque de dirigeants responsables


Les deux coqs de combat qui se font face, dans l’arène catalane, peuvent être satisfaits: Carles Puigdemont se dit sans doute qu’il s’est assuré une place dans les livres d’histoire de la Catalogne, en étant le deuxième, après Lluis Companys en des temps plus lointains, à avoir proclamé ce vendredi l’indépendance de «son pays»; et Mariano Rajoy se voit Article 155peut-être en sauveur de l’unité espagnole, après avoir activé l’article 155 de la Constitution, qui destitue les autorités catalanes en général, et le président de la Generalitat en particulier. Lesquels se soucient vraisemblablement comme poisson d’une pomme de cette initiative. La mise en œuvre de cette mise sous tutelle comporte par ailleurs des menaces très claires pour la liberté de la presse, avec la mise sous tutelle de la radio-télévision catalane, accusée sans preuve formelle par Madrid de soutenir la cause indépendantiste.

Tout cela serait ridicule, s’il n’y allait des conditions de vie des Catalans eux-mêmes, dans une prétendue république qui ne sera reconnue par personne, hors quelques groupes autonomistes de ci de là, et si la dégradation de la situation politique dans la région et dans le pays n’était potentiellement explosive, surtout dans le contexte électoral qui balisera les semaines à venir, jusqu’au 21 décembre.

Les événements de ce vendredi témoignent, hélas, de l’irresponsabilité des principaux acteurs de cette confrontation, qui démontrent à leur manière la différence qui sépare les hommes et femmes d’État, qui transcendent leurs intérêts partisans pour s’attacher à la défense de l’intérêt général, des simples politiciens, qui ne songent qu’à leur intérêt électoral.

PokemonCarles Puigdemont tout d’abord. Le matamore catalan n’a pas fait preuve d’une grande constance ces derniers jours, en ne se désistant qu’au dernier moment de l’invitation qui lui avait été faite de venir défendre son point de vue devant le Sénat espagnol, qui devait précisément débattre de l’application de cet article 155. Puis en négociant plus ou moins secrètement avec Madrid sur l’organisation d’élections régionales, avant de se désister pour éviter la scission, au sein de son camp, avec la frange la plus indépendantiste de sa fragile majorité, celle des républicains du CUP.

Mais l’escroquerie du camp indépendantiste se situe d’abord dans la référence qu’ils font au référendum du 1er octobre dernier pour fonder leur déclaration unilatérale d’indépendance sur la volonté populaire. Que la réaction de l’État espagnol à l’organisation de ce référendum illégal à ses yeux (cf. ci-dessous) ait été ou non inappropriée, on ne peut en aucun cas dire qu’il a dégagé une majorité significative en faveur de l’indépendance de la Catalogne. D’autant qu’avant les tracasseries administratives et les violences policières qui ont marqué le déroulement de la consultation, les intimidations à l’égard des anti-indépendantistes suffisaient déjà à mettre en doute sa régularité.

Mais la tromperie réside surtout dans la manière dont les partis indépendantistes catalans ont transformé une élection régionale, qui ne leur a pas donné une majorité en voix faut-il le rappeler, en consultation sur l’indépendance, mais sans avoir, au cours de la campagne électorale, expliqué concrètement, sinon par des slogans creux, comment ils allaient concrètement réaliser cette indépendance. La Catalogne se retrouve ainsi dans la position du Royaume-Uni, forcé de négocier sa sortie de l’Union Européenne après une campagne électorale mensongère, et qui se retrouve bien démuni pour assumer les conséquences concrètes de son acte. Côté catalan, les indépendantistes avaient, eux, affirmé contre toute vérité juridique, qu’une Catalogne indépendante ferait d’office partie de l’Union Européenne. La réaction des entreprises qui quittent déjà son territoire confirment le caractère trompeur de l’affirmation.

RajoyMais Mariano Rajoy porte lui aussi sa part de responsabilité dans la dégradation de la situation dans la péninsule ibérique.

Sa manière de contrecarrer un référendum dont il avait par avance annoncé qu’il ne reconnaîtrait pas le résultat a eu pour effet de transformer une majorité probable du «non» – pour rappel, un sondage commandé par la Generalitat, juste avant le scrutin, annonçait 49% de rejet de l’indépendance pour 41% d’approbation, avec une dizaine de pour-cents d’indécis- en une possible majorité de votes favorables.

Le Premier ministre espagnol a singulièrement manqué de sens de l’État quand il a invité le gouvernement autonomiste catalan à organiser des élections pour se redonner une légitimité démocratique, mais tout en se gardant bien de prendre le même engagement pour lui-même. S’arc-boutant au texte de la Constitution, qu’il est chargé de défendre, il a omis, aussi, d’annoncer, en même temps qu’un retour aux urnes espagnoles, un débat pour modifier cette Constitution dans le sens, par exemple, d’une fédéralisation accentuée de l’Espagne, où toutes les régions jouiraient de prérogatives identiques. Le processus est bien connu en Belgique, où, s’il n’a pas toujours été maîtrisé, il a permis de rencontrer la plupart des aspirations des uns et des autres, dans des compromis qui n’ont donné entièrement satisfaction à personne, mais d’où toutes les parties ont pu ressortir avec la satisfaction d’avoir obtenu gain de cause sur un certain nombre de revendications.

Puigdemont et Rajoy réunis portent ensemble une responsabilité évidente devant les événements violents qui pourraient émailler une campagne électorale explosive en Catalogne, où les arguments passionnels remplaceront à coup sûr un débat sensé sur les conditions dans lesquelles les indépendantistes entendent réaliser l’indépendance de la Catalogne, et sur les motifs que les adversaires de l’indépendance peuvent leur opposer.

La fièvre nationaliste marquera à coup sûr cette campagne: nationalisme catalan contre nationalisme espagnol, comme les manifestations dans les rues de Barcelone et d’ailleurs le démontrent déjà depuis quelque temps. Et au risque de me répéter, je rappellerai une nouvelle fois la mise en garde de feu François Mitterrand, dans son discours d’adieu au Parlement européen: «le nationalisme, c’est la guerre!». La guerre des mots et des symboles est effectivement engagée en Catalogne…

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