Le baiser qui tue la crédibilité journalistique


Précautions liminaires: le football, noyé sous le fric, ne m’intéresse plus autant qu’il ne ne faisait jadis, ce qui ne m’a pas empêché de regarder deux ou trois rencontres du «Mondial» sud-africain, et notamment une finale méritoirement remportée par l’Espagne. Je ne suis pas non plus un spécialiste des potins des stars, et jusqu’à ce qu’un ancien confrère aujourd’hui à la préretraite m’alerte sur la vision du baiser donné par Iker Casillas, le gardien espagnol, à la journaliste Sara Carbonero, j’ignorais tout à fait que la «bimba» de la chaîne privée espagnole Telecinco était, en fait, la nouvelle petite amie du portier du Real.

Cela posé, rien que la vision de cette charmante consœur interviewant le gardien de but champion du monde, les joues peintes aux couleurs du drapeau espagnol me paraissait déjà choquante: bien sûr, l’Espagne vivait, avant-hier soir, une soirée sportive exceptionnelle, mais cela autorisait-il une (pseudo?) journaliste sportive à s’afficher ainsi résolument aux antipodes de la sacro-sainte objectivité, qui devrait être la règle cardinale de notre métier?

Disant cela, j’ai conscience de ramer largement à contre-courant. Les grandes compétitions sportives voient de plus en plus les journalistes sportifs (sportives), et spécialement les journalistes sportifs (sportives) de la télévision se muer en partisans plutôt qu’en observateurs. La dérive est générale, même en Belgique, où on n’oubliera pas la manière dont la rédaction sportive de la chaîne publique francophone, la RTBF, s’est naguère désolidarisée d’un journaliste du journal télévisé, qui avait eu le grand tort de rappeler les casseroles judiciaires attachées aux basques du vice-président du Standard de Liège, le jour où ce club avait renoué avec un titre qui se dérobait à lui depuis un quart de siècle. L’Allemagne fait encore exception à la règle: les journalistes sportifs y font toujours preuve d’une (relative) sérénité de bon aloi. Mais c’est bien là une exception, qui se vérifie peut-être aussi dans les pays scandinaves: partout ailleurs, la passion nationaliste pollue le journalisme sportif, et d’abord le journalisme sportif télévisé. D’ailleurs, dimanche soir, c’est revêtus du… maillot de la «Roja» que les journalistes espagnols de la… chaîne publique (RTVE) ont couvert la finale. C’est dire s’ils avaient à l’esprit leur devoir d’impertinence!!!

Dans le cas de Sara Carbonero, il y a pire: c’est la relation qu’elle entretient avec le gardien de l’équipe espagnole. Un fait qui relève de sa vie privée… aussi longtemps que, comme ce dimanche, la chaîne commerciale qui l’emploie —et dont elle est tout de même directrice-adjointe, à 25 ans: sur base de sa seule compétence, on n’en doute pas un seul instant! — ne lui fasse interviewer son partenaire! L’interview, soit dit au passage, était d’une indigence crasse: Sara Carbonero — que d’excellents confrères espagnols me décrivent pourtant comme une bonne journaliste — n’a fait que bredouiller quelques «Bueno!», «Bueno!», pendant que son interlocuteur remerciait pour leur soutien ses parents, ses entraineurs, ses équipiers, saint Nicolas, le roi d’Espagne, le père Noël, et tutti quanti. Avant de lui clouer définitivement le bec d’une manière radicale, mais qui n’a pas dû lui déplaire. Elle n’a retrouvé la voix que  lundi, pour interviewer les stars espagnoles pendant leur interminable triomphe madrilène. Ses interviewes, disponibles en ligne (http://www.telecinco.es/informativos/mundial_2010/VideoViewer/VideoViewer.shtml?videoURL=20454) sont d’une acuité tout aussi affligeante. Et pour les visionner, il faut d’abord subir un intermède publicitaire. On touche le fond!

L’épisode a peut-être fait pleurer dans des chaumières espagnoles et même étrangères. Il devrait faire pleurer surtout dans les rédactions. Car c’est la crédibilité journalistique qui a été tuée par ce baiser. Définitivement. Si des questions s’étaient posées en Espagne, avant ce «Mondial», sur la relation entre M. Casillas et Mme Carbonero, elles ne l’avaient en effet pas spécialement été sous l’angle de l’éthique professionnelle: de nombreux observateurs s’étaient plutôt interrogés sur le risque de déconcentration du dernier rempart espagnol, ainsi observé en permanence par sa petite amie. La défaite de l’Espagne dans son match initial contre la Suisse avait même réveillé quelques critiques à ce propos. Seul, le président de l’Association des Journalistes Madrilènes at un tant soit peu sauvé l’honneur de la presse en posant la question de la crédibilité professionnelle de la belle  sur l’événement: vox clamans in deserto

Aujourd’hui, bien rares seront ceux qui oseront reposer cette question de l’éthique professionnelle, et de la dérive du journalisme sportif. La question est pourtant grave: le sport professionnel mérite en effet une vigilance toute particulière. Et il n’est peut-être pas indifférent qu’il soit si difficile d’y faire la lumière sur des dossiers de corruption, de tricherie, de dopage, etc… qui sont pourtant légion. L’omertà qui règne dans ces milieux fait que ces scandales sont souvent révélés par des journalistes d’information générale, comme on en avait eu l’exemple, en Belgique, lors de la révélation du fameux scandale des matches truqués par la mafia chinoise…

La question devrait interpeller les journalistes sportifs (sportives) encore dignes de ce nom. Elle devrait inquiéter l’ensemble des journalistes. Car elle se résume à une interrogation terrible: le journalisme est-il soluble dans le sport? Mme Sara Carbonero a apporté, à sa manière, une réponse positive à cette question. Hélas.


Publicités

7 réflexions sur “Le baiser qui tue la crédibilité journalistique

  1. Luc Varenne a laissé de grands souvenirs, c’est vrai, car il savait faire vivre les spectacles sportifs. Mais question objectivité, on ne pouvait pas le citer en exemple: le Racing de Tournai, le Standard, Eddy Merckx, il s’abandonnait à ses passions. Un Arsène Vaillant les contrôlait beaucoup mieux…

  2. les belges ne sont pas les pires……les champions du monde du chauvinisme restent les français….
    memes lors des jeux olympique on a droit qu’au premier français classé 40 ieme on ne sait même pas qui a remporté le titre……

  3. Le journalisme sportif, c’est un oxymore (un de plus). Quand aux photos de Luc Varenne, embrassant son petit Eddy à pleine bouche, je les attend encore.

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s