La démocratie en danger ou un exercice démocratique?

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Quelques centaines de personnes ont manifesté, hier, à Bruxelles, pour réclamer l’abrogation de la loi autorisant l’avortement qui, il y a vingt ans, avait provoqué une crise de régime en Belgique. Ces manifestants étaient surtout des catholiques intégristes, et des militants d’extrême-droite, flamands et francophones, et, parmi eux, il y avait le nouvel archevêque de Bruxelles-Malines, Mgr André-Joseph, ex-André-Mutien, Léonard. Ce dont nombre d’observateurs se sont émus, mon excellent confrère Philippe Walkowiak allant jusqu’à affirmer, sur la Première, que la présence du primat de Belgique à cette manifestation représentait «un danger pour la démocratie».

Désolé, cher confrère, mais là, je ne peux pas être d’accord avec vous. Et cette affirmation montre, une fois de plus, comment, dès qu’il s’agit de l’expression d’une opinion catholique, le monde laïque est tellement désarmé qu’il en arriverait presque à nier les valeurs démocratiques dont il est pourtant un farouche défenseur.

Reprenons donc les choses dans l’ordre, avec une double précaution oratoire: je ne partage pas la vision qu’a Mgr Léonard (dans la foulée du pape Benoît XVI) de ce qu’est ou doit être la religion catholique; et j’estime par surcroît que sa présence à cette manifestation, aux cotés des gens douteux qui l’animaient, était tout sauf opportune. Elle ne fera que renforcer l’image d’une Église belge rétrograde et conservatrice, qui donnera encore plus de grain à moudre à celles et ceux qui veulent la combattre (ce dont, soit dit au passage, ils ont parfaitement le droit).

Or donc, écrivais-je, reprenons les choses dans l’ordre:

  1. que Mgr Léonard soit opposé à la loi sur l’avortement n’a rien que de très conséquent: Mgr Danneels, lui-même, au moment de quitter sa fonction de primat de Belgique, disait qu’il était opposé à cette loi, même s’il l’acceptait, puisque votée par une majorité au Parlement. L’avortement va contre un principe de base de l’Église catholique, et ce n’est pas demain la veille qu’un de ses représentants s’en fera le défenseur, hors circonstance tout à fait particulière.
  2. le fait qu’une loi a été votée, à un moment, par une majorité démocratique, n’empêche nullement une autre majorité démocratique, plus tard, de la réviser. La Constitution belge, modèle démocratique copié dans toute l’Europe du XIXeme siècle, a été revue et corrigée à de nombreuses reprises par des majorités démocratiques, et le processus est loin d’être terminé.
  3. Mgr Léonard avait d’ailleurs lui-même fait remarquer, avec une certaine finesse, qu’en 1960, alors qu’il venait d’être ordonné prêtre, les syndicats organisaient de grandes manifestations de masse contre la «loi unique» d’austérité, qu’une majorité parlementaire venait d’approuver démocratiquement au Parlement
  4. la manifestation, en soi, est un moyen autorisé pour exprimer son opinion et tenter de mobiliser l’opinion à l’appui de ses thèses… ce que les organisateurs de la manifestation de dimanche n’ont, soit dit au passage, vraiment pas réussi à faire.

Jusqu’ici, rien, donc dans l’attitude du primat de Belgique, aussi peu sympathique puisse-t-elle être, qui mette en danger la démocratie. Au contraire, me semble-t-il, elle participerait plutôt d’un vigoureux exercice démocratique.

Mais reste la question subsidiaire: primat de Belgique, en charge des consciences de nombreux catholiques, Mgr Léonard devrait… se taire. Parce que la foi serait uniquement une «affaire privée».

Alors là, j’aimerais qu’on m’explique:

  1. pourquoi, à la différence des autres Belges, et notamment des responsables politiques, un archevêque ne pourrait-il jouir de sa liberté d’opinion et de sa liberté d’expression?
  2. comme toute organisation, et notamment la laïcité organisée, l’Église catholique de Belgique n’a-t-elle pas le droit de s’exprimer sur les sujets de société?

J’irais même jusqu’à dire que, s’il prenait fantaisie à Mgr Léonard d’indiquer aux catholiques belges dans quel sens ils doivent voter, ce serait encore son droit le plus strict. Mais rassurez-vous: à ce moment-là, je serais le tout premier à l’envoyer promener!

L’opinion, en tout cas, selon laquelle sa participation à la manifestation de dimanche menace la démocratie, me paraît largement exagérée. Peut-être menace-t-elle surtout… l’Église catholique belge?

Vérité en-deçà de l’Atlantique, mensonge par-delà

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Hasard du calendrier: c’est au moment où, en Belgique, les instances parlementaires diverses se saisissent de propositions de loi relatives au voile islamique, au Québec, Gérard Bouchard, un souverainiste convaincu, qui a coprésidé une commission qui a donné naissance au concept des «accommodements raisonnables» pourfend la proposition de loi présentée par le Parti Québécois visant à interdire tout signe religieux distinctif dans la fonction publique. «Pareille loi vaudrait au Québec une mise à l’index dans le monde entier, parce qu’elle violerait les libertés fondamentales» explique-t-il en substance. Cela n’a pas empêché le gouvernement Charest de tenter de régler la question, en proscrivant au moins le voile intégral dans l’administration: la solution ne satisfait ni les tenants de la liberté de religion, ni ceux d’une laïcité affirmée au Québec.

Revenons aux propos de M. Bouchard: la Belgique et la Communauté Wallonie-Bruxelles sont-elles elles aussi menacées du pilori, si elles légifèrent dans le même sens?

Étrangement, les concepts semblent diamétralement opposés, de part et d’autre de l’Atlantique: ce sont précisément les «accommodements raisonnables» québécois qui sont dénoncés chez nous, comme conduisant tout droit au communautarisme. Et la législation envisagée s’inscrit à contre-courant de ces principes.

Qu’en tirer comme leçon? Que le problème est malaisé à résoudre, bien sûr: il y a à concilier à la fois le respect des libertés individuelles fondamentales, et la nécessaire adhésion à des valeurs démocratiques communes, qu’un certain port du voile imposé, ou certains types de voiles veulent nier. Et que ce qui était vrai jadis pour les Pyrénées l’est aujourd’hui pour l’Atlantique: vérité en-deçà, mensonge par-delà…

(photo François Brunelle)

Intégrisme et intolérance: religieux seulement?

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On n’a pas fini de commenter la votation des Suisses, qui, ce week-end, se sont prononcés en faveur de l’interdiction de la construction de minarets dans leur pays. Le débat a d’ailleurs d’abord et surtout lieu en Suisse elle-même, où la crainte existe que le résultat de ce référendum ne provoque, dans le monde musulman, des réactions parallèles à celles qui avaient visé le Danemark, après la publication, dans un journal danois, de caricatures de Mahomet, jugées blasphématoires par des musulmans exrémistes.

Première réflexion: le peuple est souverain; il s’est exprimé; et il faut s’incliner, quoi qu’on pense de l’attitude qu’il a prise. Ceux qui la déplorent peuvent, dans les formes prévues par la loi, lancer d’ici quelque temps une “votation” en sens inverse en Suisse, et faire campagne de manière efficace pour que leur point de vue, cette fois-là, s’impose.

Plus inquétants, peut-être, que le résultat de la consultation populaire de dimanche, en Suisse, sont les commentaires faits, çà et là, qui visent officiellement l’intégrisme religieux, mais marquent, une nouvelle fois, une offensive laïque à la limite de l’intolérance philosophique.

Ainsi, ce matin, les propos interpellants de Claude Roy, le politologue français spécialise de l’Islam, directeur du CNRS, qui,  invité de la Première,  a expliqué doctement que “Le problème qu’on a en Europe, aujourd’hui, c’est ce qu’on appelle …je dirais… le retour du sacré, qui n’est pas seulement l’islam, qui s’explique par le fait que les formes de religiosités d’aujourd’hui, sont des formes fondamentalistes très souvent et extrêmement visibles. On a un retour du symbole religieux. Les curés remettent la soutane, promènent les croix, on veut réentendre ou faire sonner les cloches“.

Claude Roy bénéficie, comme tout le monde, de la liberté d’expression, et partant, de commentaire. Mais qui trop embrasse, mal étreint. Et surtout, l’amalgame provoque le malaise. Car il parle de quatre choses distinctes (1) l’islam en général 2) des curés en soutane 3) des processions religieuses et 4) la sonnerie des cloches) dont l’addition crée une impression propre à inquiéter les défenseurs de la démocratie, mais n’a, à dire vrai, pas grand chose à voir avec la réalité quotidienne.

1) L’islam: Claude Roy aurait dû parler de “l’islam intégriste”. Cette forme radicale d’islam se répand-elle en Europe, et l’interdiction de la construction de minarets en Suisse risque-t-elle de la favoriser? Les questions des auditeurs, une heure plus tard, lui ont permis de clarifier son point de vue. Heureusement.

2) curés en soutane et 3) processions religieuses: j’ignore évidemment dans quel environnement vit Claude Roy. Mais la France n’est pas fondamentalement différente de la Belgique à cet égard. Il faut vraiment chercher pour trouver un curé en soutane dans nos rues. Et les rares processions religieuses qui subsistent (type procession mariale en Outremeuse, à Liège, au matin du 15 août) ont un caractère autant folklorique et traditionnel que religieux. Y voir un regain de l’intégrisme catholique témoigne d’une singulière méconnaissance de la réalité.

4) la sonnerie des cloches:  la prise de position de Claude Roy est de nature à renforcer les pétitions de certains nouveaux habitants d’immeubles proches d’églises ou d’édifices religieux qui, comme à Andenne naguère, réclament l’interdiction de la sonnerie des cloches qui perturbe leur quiétude dominicale. Leur attitude, au mieux, s’assimile à celle des citadins qui apprécient la vie au bon air de la campagne, mais ne supportent pas le coq qui chante aux aurores, ou l’odeur du purin que le fermier épand dans la prairie voisine. Au pire, elle se rapproche du radicalisme des Talibans qui, en Afghanistan, ont dynamité les Bouddhas géants de pierre, qui ne s’inscrivaient pas dans leur philosophie de vie. Peut-on rappeler à Claude Roy que les cloches ont toujours joué un rôle sur le plan sociétal; que les beffrois des villes libres en ont été équipés, pour permettre de battre le rappel de la population en cas de danger, ou pour un événement majeur de la vie de la cité?

Le tout crée une impression de malaise. Celle qu’a évoquée un auditeur, dans “Questions publiques”, en évoquant une forme de “laïcisme offensif”, dont l’intégrisme, paradoxalement, peut s’assimiler à un intégrisme religieux.

Elle est décidément bien ardue, la route du dialogue!

Ces murs qui subsistent ou s’érigent

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Berlin, où je suis passé en début de semaine, vivra donc ce lundi une grande journée festive, pour rappeler la chute du Mur, le 9 novembre 1989. L’événement a transformé la vie de millions d’Allemands, dont certains, que j’ai rencontrés, se rappellent ce jour avec beaucoup d’émotion. Pour la plupart, le changement s’est fait en bien, même si les «Ostalgiques» sont encore nombreux. Ils ne souhaitent pas retourner à l’ordre ancien, mais ils ne veulent pas non plus oublier leur passé, et on peut les comprendre.15857619La chute du Mur annonçait la transformation que le monde a subie, il y a une vingtaine d’années. Transformation positive? Globalement, sans doute, même si on ne peut pas passer l’éponge sur tout. L’Union Européenne en a profité pour s’élargir à l’Est,  ce qui est une bonne chose; mais elle n’a toujours pas trouvé une structure qui lui permette de fonctionner efficacement à Vingt-sept aujourd’hui, plus encore peut-être demain. Le traité de Lisbonne lui permettra-t-il de rebondir? Difficile à dire. Mais il en sera abondamment question, la semaine prochaine, avec la désignation du président du Conseil européen, dont le nom devrait être connu avant samedi prochain. Herman Van Rompuy sera-t-il l’élu? Le nom du Premier ministre belge est dans toutes les bouches pour l’instant, et la voie semble toute tracée pour lui. Il a la discrétion voulue – certains parlent de son manque de charisme – et la manière dont il a «pacifié» la Belgique impressionne, dit-on…

Ah bon? Herman Van Rompuy a pacifié la Belgique? Depuis son arrivée au 16 rue de la Loi, les problèmes communautaires ont été mis au frigo, c’est vrai. Ils ne sont pas résolus pour la cause, et les récentes manifestations flamingantes à Eupen, pour dissuader le Parlement germanophone de lancer une procédure en conflits d’intérêts sur le projet de scission de l’arrondissement électoral et judiciaire de Bruxelles-Hal-Vilvorde en portent témoignage. Au fait, un départ à l’Europe permettrait au Premier ministre d’échapper à une contradiction, car il est lui-même signataire de la proposition flamande de scission, votée au Parlement majorité flamande contre minorité francophone, et qui est à l’origine des procédures de conflit d’intérêt en cascade. Difficile dès lors pour lui de piloter une négociation sur le sujet…

Passons sur le dilemme épouvantable que poserait le départ de Herman Van Rompuy pour son prédécesseur (et successeur?) Yves Leterme: on verra d’ici à quelques jours si la question se pose. Constatons tout de même qu’alors qu’il fêtera à Berlin, ce lundi, l’anniversaire de la chute du Mur, le Premier ministre a contribué à renforcer le mur d’incompréhension qui existe, en périphérie bruxelloise et par ricochet à Fourons, entre Flamands et francophones? Non que ces derniers, en périphérie, soient sans responsabilités en la matière, faut-il le préciser. Ce mur pourrait tomber, en Belgique, si la Flandre se résolvait à adopter, enfin, la convention-cadre sur la protection des minorités, comme le lui demande le Conseil de l’Europe, mais on sait que le gouvernement Peeters a explicitement déclaré qu’il n’en ferait rien…

Ce mur d’incompréhension n’est pas le seul, loin de là, qui subsiste, 20 ans après la chute du Mur: Chypre reste divisée; un rideau de fer sépare les États-Unis du Mexique; la barrière entre les deux Corée est infranchissable; et Israël construit une muraille le long de sa frontière avec l’embryon d’État palestinien. Israël dont il ne fait pas bon critiquer la politique, sous peine de se voir taxer d’antisémitisme: André Flahaut, l’ancien ministre de la Défense nationale, l’a appris à ses dépens; il a contre-attaqué avec succès sur le plan judiciaire. Au moins, cette fois, le terrorisme (intellectuel en l’occurrence) ne l’a pas emporté….

 

 

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