François sera-t-il «papa Ciccio» et «påpe Tchantchès»?


Ce blog est resté en sommeil pendant une bonne semaine. Une semaine d’escapade romaine, non pas touristique, mais professionnelle, pour aller couvrir l’élection du nouveau pape.

Je ne reviendrai pas ici sur tout ce qui a déjà été écrit sur Jorge-Mario Bergoglio, élu au pontificat à la surprise générale, mais dont le choix du nom, François, a suscité l’espoir chez de nombreux chrétiens de voir une Église plus proche des pauvres. Le passé de l’ancien archevêque de Buenos-Aires autorise certains espoirs à cet égard; reste à voir si la curie romaine, dont tout le monde s’entend à dire qu’elle doit subir un sérieux coup de balai, quand d’aucuns ne réclament pas purement et simplement sa dissolution dans sa forme actuelle, lui laissera toute la latitude voulue.

130316_f21ap_pape-francois-media_sn635Amusant, avant de quitter Rome, un confrère sarde me disait que le pape pourrait gagner rapidement en Italie le diminutif familier de «Ciccio», qui remplace souvent le prénom «Francesco». De même, dans notre bon pays de Liège, s’il confirme les espoirs ainsi placés en lui, il pourrait un jour devenir le pape «Tchantchès»: le diminutif du prénom «François» ou plutôt «Françwès» est très populaire en région liégeoise, grâce à la marionnette ainsi baptisée, et dont le «coup de tête empoisonné» est l’arme favorite.

S’il gagne ces surnoms, le pape François aura incontestablement rempli sa mission. Le tout est de voir s’il aura le temps d’y arriver: il arrive au pontificat suprême à un âge où les évêques ont dû prendre leur retraite depuis plus d’un an, et, resté cardinal, il aurait perdu dans quatre ans le droit de vote au conclave. Il risque dès lors de n’être qu’un pape de transition… de plus, après Benoît XVI, mais les historiens de l’Église ne manquent pas de rappeler qu’Angelo Roncalli, alias Jean XXIII, était annoncé comme tel, et que c’est lui qui a déclenché une véritable révolution au sein de l’instance.

On jugera l’homme sur ses actes. Un signe encourageant, peut-être, c’est la froideur avec laquelle le primat de Belgique, André-Joseph Léonard, a accueilli son élection. L’archevêque de Bruxelles-Malines a jusqu’à été dire qu’il n’en avait jamais entendu parler: sans doute ne s’était-il pas intéressé au conclave de 2005, qui a vu l’élection de son préféré, Joseph Ratzinger, au siège de saint Pierre: Jorge-Mario Bergoglio avait été le «challenger» le plus coriace du précédent pape, dont il aurait pu bloquer l’élection, s’il s’était agi d’un scrutin politique. Apparemment, en tout cas, Mgr Léonard ne partage pas les options du nouveau pape: c’est plutôt réjouissant.

Faut-il pour la cause s’attendre à voir le pape défendre tout à trac l’avortement, le mariage homosexuel, ou l’euthanasie? Ces attentes, répétés dans divers pays, par les représentants des mouvements laïcs, m’ont assez abasourdi. Pourquoi diable faudrait-il que le chef de l’Église catholique, pour être dans l’air du temps, adopte une position contraire à la vision chrétienne du monde? On a bien évidemment le droit de ne pas adhérer à cette vision et de la critiquer; mais réclamer qu’il en change, pour être progressiste, n’a pas de sens. Demanderait-on, par exemple, aux militants des droits de l’homme, de renoncer à l’exigence de liberté d’expression, pour correspondre aux principes en vigueur dans la majorité des pays du monde, hélas dictatoriaux?

Les représentants laïcs, là, me semblent manifester une singulière naïveté… ou une très grande duplicité, puisqu’il leur suffira de constater que le pape n’abandonne pas ses valeurs pour se rallier aux leurs, et le condamner dès lors sans appel. Le commentaire pour le moins disgracieux de Pierre Galand, en Belgique, dénonçant le «barnum» fait autour d’une élection qui concerne plus d’un milliard de personnes dans le monde, lui, est à ranger au rang des incongruités. S’intéresser sur la manière dont les médias fonctionnent est une chose, mais pourquoi alors ne pas condamner de manière aussi méprisante la couverture de l’élection du président des États-Unis, ou la déification des stars du sport?

Le pape François, on le répète, sera jugé sur ses actes. On l’attend sur une gestion plus collégiale de l’Église et sur des questions plus particulières comme le mariage des prêtres ou l’ordination des femmes, sur lesquelles la réflexion doit s’amplifier. On attend également un regard plus fraternel sur celles et ceux dont le comportement ne s’inscrit pas dans la morale, par exemple sexuelle, de l’Église. Car des positions de principe maintenues sans cette approche fraternelle confine à l’intégrisme. Si François réalise déjà cela, alors, on pourra l’appeler «Ciccio» en Italie, et «Tcbantchès» à Lîdje. Car il se sera rapproché de la base, de ce «peuple chrétien» qui n’a pas souvent voix au chapitre…

 

La démocratie en danger ou un exercice démocratique?


Quelques centaines de personnes ont manifesté, hier, à Bruxelles, pour réclamer l’abrogation de la loi autorisant l’avortement qui, il y a vingt ans, avait provoqué une crise de régime en Belgique. Ces manifestants étaient surtout des catholiques intégristes, et des militants d’extrême-droite, flamands et francophones, et, parmi eux, il y avait le nouvel archevêque de Bruxelles-Malines, Mgr André-Joseph, ex-André-Mutien, Léonard. Ce dont nombre d’observateurs se sont émus, mon excellent confrère Philippe Walkowiak allant jusqu’à affirmer, sur la Première, que la présence du primat de Belgique à cette manifestation représentait «un danger pour la démocratie».

Désolé, cher confrère, mais là, je ne peux pas être d’accord avec vous. Et cette affirmation montre, une fois de plus, comment, dès qu’il s’agit de l’expression d’une opinion catholique, le monde laïque est tellement désarmé qu’il en arriverait presque à nier les valeurs démocratiques dont il est pourtant un farouche défenseur.

Reprenons donc les choses dans l’ordre, avec une double précaution oratoire: je ne partage pas la vision qu’a Mgr Léonard (dans la foulée du pape Benoît XVI) de ce qu’est ou doit être la religion catholique; et j’estime par surcroît que sa présence à cette manifestation, aux cotés des gens douteux qui l’animaient, était tout sauf opportune. Elle ne fera que renforcer l’image d’une Église belge rétrograde et conservatrice, qui donnera encore plus de grain à moudre à celles et ceux qui veulent la combattre (ce dont, soit dit au passage, ils ont parfaitement le droit).

Or donc, écrivais-je, reprenons les choses dans l’ordre:

  1. que Mgr Léonard soit opposé à la loi sur l’avortement n’a rien que de très conséquent: Mgr Danneels, lui-même, au moment de quitter sa fonction de primat de Belgique, disait qu’il était opposé à cette loi, même s’il l’acceptait, puisque votée par une majorité au Parlement. L’avortement va contre un principe de base de l’Église catholique, et ce n’est pas demain la veille qu’un de ses représentants s’en fera le défenseur, hors circonstance tout à fait particulière.
  2. le fait qu’une loi a été votée, à un moment, par une majorité démocratique, n’empêche nullement une autre majorité démocratique, plus tard, de la réviser. La Constitution belge, modèle démocratique copié dans toute l’Europe du XIXeme siècle, a été revue et corrigée à de nombreuses reprises par des majorités démocratiques, et le processus est loin d’être terminé.
  3. Mgr Léonard avait d’ailleurs lui-même fait remarquer, avec une certaine finesse, qu’en 1960, alors qu’il venait d’être ordonné prêtre, les syndicats organisaient de grandes manifestations de masse contre la «loi unique» d’austérité, qu’une majorité parlementaire venait d’approuver démocratiquement au Parlement
  4. la manifestation, en soi, est un moyen autorisé pour exprimer son opinion et tenter de mobiliser l’opinion à l’appui de ses thèses… ce que les organisateurs de la manifestation de dimanche n’ont, soit dit au passage, vraiment pas réussi à faire.

Jusqu’ici, rien, donc dans l’attitude du primat de Belgique, aussi peu sympathique puisse-t-elle être, qui mette en danger la démocratie. Au contraire, me semble-t-il, elle participerait plutôt d’un vigoureux exercice démocratique.

Mais reste la question subsidiaire: primat de Belgique, en charge des consciences de nombreux catholiques, Mgr Léonard devrait… se taire. Parce que la foi serait uniquement une «affaire privée».

Alors là, j’aimerais qu’on m’explique:

  1. pourquoi, à la différence des autres Belges, et notamment des responsables politiques, un archevêque ne pourrait-il jouir de sa liberté d’opinion et de sa liberté d’expression?
  2. comme toute organisation, et notamment la laïcité organisée, l’Église catholique de Belgique n’a-t-elle pas le droit de s’exprimer sur les sujets de société?

J’irais même jusqu’à dire que, s’il prenait fantaisie à Mgr Léonard d’indiquer aux catholiques belges dans quel sens ils doivent voter, ce serait encore son droit le plus strict. Mais rassurez-vous: à ce moment-là, je serais le tout premier à l’envoyer promener!

L’opinion, en tout cas, selon laquelle sa participation à la manifestation de dimanche menace la démocratie, me paraît largement exagérée. Peut-être menace-t-elle surtout… l’Église catholique belge?

Intégrisme et intolérance: religieux seulement?


On n’a pas fini de commenter la votation des Suisses, qui, ce week-end, se sont prononcés en faveur de l’interdiction de la construction de minarets dans leur pays. Le débat a d’ailleurs d’abord et surtout lieu en Suisse elle-même, où la crainte existe que le résultat de ce référendum ne provoque, dans le monde musulman, des réactions parallèles à celles qui avaient visé le Danemark, après la publication, dans un journal danois, de caricatures de Mahomet, jugées blasphématoires par des musulmans exrémistes.

Première réflexion: le peuple est souverain; il s’est exprimé; et il faut s’incliner, quoi qu’on pense de l’attitude qu’il a prise. Ceux qui la déplorent peuvent, dans les formes prévues par la loi, lancer d’ici quelque temps une "votation" en sens inverse en Suisse, et faire campagne de manière efficace pour que leur point de vue, cette fois-là, s’impose.

Plus inquétants, peut-être, que le résultat de la consultation populaire de dimanche, en Suisse, sont les commentaires faits, çà et là, qui visent officiellement l’intégrisme religieux, mais marquent, une nouvelle fois, une offensive laïque à la limite de l’intolérance philosophique.

Ainsi, ce matin, les propos interpellants de Claude Roy, le politologue français spécialise de l’Islam, directeur du CNRS, qui,  invité de la Première,  a expliqué doctement que "Le problème qu’on a en Europe, aujourd’hui, c’est ce qu’on appelle …je dirais… le retour du sacré, qui n’est pas seulement l’islam, qui s’explique par le fait que les formes de religiosités d’aujourd’hui, sont des formes fondamentalistes très souvent et extrêmement visibles. On a un retour du symbole religieux. Les curés remettent la soutane, promènent les croix, on veut réentendre ou faire sonner les cloches".

Claude Roy bénéficie, comme tout le monde, de la liberté d’expression, et partant, de commentaire. Mais qui trop embrasse, mal étreint. Et surtout, l’amalgame provoque le malaise. Car il parle de quatre choses distinctes (1) l’islam en général 2) des curés en soutane 3) des processions religieuses et 4) la sonnerie des cloches) dont l’addition crée une impression propre à inquiéter les défenseurs de la démocratie, mais n’a, à dire vrai, pas grand chose à voir avec la réalité quotidienne.

1) L’islam: Claude Roy aurait dû parler de "l’islam intégriste". Cette forme radicale d’islam se répand-elle en Europe, et l’interdiction de la construction de minarets en Suisse risque-t-elle de la favoriser? Les questions des auditeurs, une heure plus tard, lui ont permis de clarifier son point de vue. Heureusement.

2) curés en soutane et 3) processions religieuses: j’ignore évidemment dans quel environnement vit Claude Roy. Mais la France n’est pas fondamentalement différente de la Belgique à cet égard. Il faut vraiment chercher pour trouver un curé en soutane dans nos rues. Et les rares processions religieuses qui subsistent (type procession mariale en Outremeuse, à Liège, au matin du 15 août) ont un caractère autant folklorique et traditionnel que religieux. Y voir un regain de l’intégrisme catholique témoigne d’une singulière méconnaissance de la réalité.

4) la sonnerie des cloches:  la prise de position de Claude Roy est de nature à renforcer les pétitions de certains nouveaux habitants d’immeubles proches d’églises ou d’édifices religieux qui, comme à Andenne naguère, réclament l’interdiction de la sonnerie des cloches qui perturbe leur quiétude dominicale. Leur attitude, au mieux, s’assimile à celle des citadins qui apprécient la vie au bon air de la campagne, mais ne supportent pas le coq qui chante aux aurores, ou l’odeur du purin que le fermier épand dans la prairie voisine. Au pire, elle se rapproche du radicalisme des Talibans qui, en Afghanistan, ont dynamité les Bouddhas géants de pierre, qui ne s’inscrivaient pas dans leur philosophie de vie. Peut-on rappeler à Claude Roy que les cloches ont toujours joué un rôle sur le plan sociétal; que les beffrois des villes libres en ont été équipés, pour permettre de battre le rappel de la population en cas de danger, ou pour un événement majeur de la vie de la cité?

Le tout crée une impression de malaise. Celle qu’a évoquée un auditeur, dans "Questions publiques", en évoquant une forme de "laïcisme offensif", dont l’intégrisme, paradoxalement, peut s’assimiler à un intégrisme religieux.

Elle est décidément bien ardue, la route du dialogue!