Si Mischaël Modrikamen (une fois ses ennuis judiciaires actuels passés) et Rudy Aernoudt n’ont pas encore rédigé le programme électoral de leur Parti Populaire (PP), on pourrait leur suggérer de recopier tel quel (en s’acquittant des droits d’auteurs, bien entendu) l’ouvrage que mon confrère Ludovic Delory, de Bel-RTL, vient de publier chez Luc Pire, sous le titre «Silence, les agneaux!», copie presque conforme du titre d’un film d’épouvante célèbre. Car dans le genre, on ne peut guère trouver de bible plus ultra-libérale. À ce que j’en ai entendu l’auteur lui-même en dire, Ronald Reagan et Margareth Thatcher apparaîtraient presque comme de dangereux gauchistes!

Précision liminaire: la liberté d’expression, dont je suis un ardent défenseur, postule que chacun exprime son opinion, aussi divergente soit-elle de la mienne. Et on connaît l’aphorisme selon lequel il vaut mieux avoir une opinion que pas d’opinion du tout. Mais cela n’autorise pas à induire le lecteur, ou l’auditeur, en erreur, en lui expliquant «ce qui n’est pas», comme on le dit joliment en termes parlementaires.

Quelques exemples: Ludovic Delory, qui exècre manifestement toute intervention étatique, estime ainsi que l’État viole la propriété privée, avec l’interdiction de fumer imposée, au nom de la santé publique, dans les restaurants. Faut-il encore savoir si un restaurant est un endroit privé ou public. Et surtout si un impératif supérieur de santé publique ne légitime pas pareille intervention. Après tout, moi qui suis non-fumeur, pourquoi devrais-je subir une tabagie épaisse dès que je pénètre dans un restaurant? On estimera sans doute que je suis libre de choisir un restaurant «non fumeurs»? Ouais. Mais je me souviens de l’époque, pas si lointaine, où des fumeurs fuyaient les compartiments «fumeurs» bondés des trains, pour venir en griller une dans les compartiments «non fumeurs». J’ai déjà donné…

Ludovic Delory estime aussi indue l’intervention de l’État dans le secteur socio-économique où, explique-t-il, elle vient perturber la relation «naturelle» entre l’employeur et le travailleur, représenté éventuellement par une organisation syndicale. L’affirmation repose sur l’illusion de l’autorégulation du marché du travail. La bonne blague! Sans doute mon confrère n’est-elle pas au fait des luttes sociales lourdes qui ont permis de quitter la jungle sociale où les patrons tout puissants dictaient leur loi à des travailleurs taillables et corvéables à merci. Image d’Épinal digne d’Émile Zola? Qu’on pense donc aux licenciements annoncés chez InBev, ou à la restructuration en cours chez Carrefour. On sait dans quel sens penche toujours le fléau de la balance, quand on laisse jouer les lois du marché du travail…

Dernière réflexion: Ludovic Delory juge inacceptable que l’État, toujours lui, «oblige» à prendre sa retraite à 65 ans. Ah bon? Où notre confrère est-il allé chercher cela? Il est certes exact que l’âge «normal» de la retraite est de 65 ans, mais rien n’empêche personne de s’arrêter de travailler plus tôt. À 40 ans s’il/elle le souhaite. Bien entendu, alors, le montant de la  pension de retraite que l’intéressé(e) percevra à partir de ses 65 ans ne  pèsera pas très lourd. Mais cela ne doit pas choquer mon confrère, qui ne jure sans doute que par le pilier de pension privée, qui détermine donc le niveau de la pension en fonction du montant des cotisations versées. Aucune loi n’empêche non plus de travailler au-delà de ses 65 ans, si on le souhaite: on ne risque pas la prison pour cela! Ah oui, le taux d’emploi des plus de 50 ans est régulièrement vilipendé par les hommes politiques qui évoquent le risque pour le financement de nos retraites. Mais Ludovic Delory est sûrement un observateur suffisamment fin de notre économie pour savoir que ce sont les dirigeants d’entreprise (qui dénoncent eux aussi le départ massif des plus de 50 ans, faisant preuve ainsi d’un cynisme assez exemplaire) qui incitent toujours leurs travailleurs les plus âgés à partir, parce qu’ils coûtent trop cher. Les lois du marché du travail, chères à Ludovic Delory, s’appliquent ainsi naturellement….

Une nouvelle fois, c’est le droit élémentaire de mon confrère d’estimer que l’État doit se retirer au maximum sous sa tente (mais pour quoi faire? Je serais curieux qu’il le précise dans un prochain opus). Mais si, dans ses analyses politiques, il raisonne de la même manière, alors, en tant qu’auditeur, j’ai un gros problème…