Et la liberté de la presse en Turquie, bordel?


Ahmet Davutoğlu, Sadullah Ergin, et Idris Naim Şahin ont de la chance: les ministres turcs des Affaires étrangères, de la Justice et de l’Intérieur seront à Bruxelles ce mardi, et ils seront repartis deux jours plus tard. Ils n’auront donc pas le temps de prendre connaissance de la résolution sur la liberté de la presse en Turquie, qui figure à l’ordre du jour de la séance plénière du Sénat, ce prochain jeudi.

C’est bien regrettable, car le texte, malgré les nouvelles manœuvres de retardement et tentatives d’étouffement du PS (surtout) et du cdH, qu’on a déjà connus mieux inspirés, cible clairement la Turquie pour ses atteintes à la liberté de la presse, contrairement à la résolution sur le même sujet que le Parlement de la Fédération Wallonie-Bruxelles a récemment édulcorée sous la pression des mêmes partis.

Certes, la résolution qui sera soumise au vote des sénateurs, ce jeudi, s’intitule « Proposition de résolution visant au respect de la liberté de la presse en Turquie, ainsi que dans les autres pays candidats à l’adhésion à l’Union européenne, l’Ancienne République yougoslave Macédoine (ARYM), Monténégro, Bosnie-Herzégovine et Serbie». Mais c’est de toute évidence la Turquie que le texte vise. Le premier considérant rappelle en effet que, sur une échelle de 1 à 5, Reporters Sans Frontières a classé le Monténégro et les pays de l’ex-Yougoslavie au niveau 3 (problème sensible), et la Turquie au niveau 4 (situation difficile). Le considérant D rappelle «la jurisprudence de la Cour européenne des droits de l’homme, qui s’est prononcée dans de nombreuses affaires concernant diverses mesures prises par les autorités turques à l’encontre de journalistes, rédacteurs en chef et éditeurs, qui a souligné "qu’il incombe à la presse de communiquer des informations et des idées sur des questions politiques, y compris sur celles qui divisent l’opinion" et qui a considéré "les ingérences dans le droit à la liberté d’expression disproportionnées au but poursuivi et constitutives d’une violation de l’article dix de la Convention" ». Le considérant J évoque «les appels du Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de l’Homme et de la représentante de l’OSCE pour la liberté de la presse et la garantie de la liberté d’expression et de la presse auprès des autorités turques». Le considérant K fait explicitement référence à «la campagne de la Fédération européenne des journalistes qui, depuis plus d’un an, vise à soutenir les journalistes turcs emprisonnés du simple fait de l’exercice de leur profession». Le considérant O rappelle «que la Commission européenne a reconnu une amélioration de la situation de la liberté de presse et de la liberté d’expression dans les pays candidats à l’adhésion à l’Union Européenne en octobre 2012 à l’exception de la Turquie où la situation semble empirer (communication de la Commission européenne au Parlement Européen et au Conseil  intitulée "Stratégie d’élargissement et principaux défis 2012-2013" (COM (2012) 600) du 10 octobre 2012)». Et le considérant Q signale «l’ouverture d’un procès important le 4 février dans l’enceinte de la prison de Silivri et dès lors l’urgence qu’il ya à se prononcer sur les problèmes de liberté de la presse et à adopter la présente résolution». Et si les trois premières mesures réclamées du gouvernement par la motion soumise au vote du Sénat mentionnent… la Turquie et les autres pays candidats à l’adhésion à l’Union Européenne, la quatrième, dans son dernier alinéa, y fait clairement référence: nos ministres sont invités à «faire pression sur les autorités turques afin que les journalistes incarcérés soient libérés dans les plus brefs délais». DSC_5050

Les ministres turcs ont donc de la chance: ils échapperont… peut-être aux questions des journalistes sur les atteintes répétées à la liberté de la presse dans leur pays. Les défenseurs belges des journalistes turcs emprisonnés, eux, ont moins de chance: ils ne pourront inviter leurs homologues Didier Reynders, vice-Premier ministre et ministre des Affaires étrangères; Joëlle Milquet, vice-Première ministre et ministre de l’Intérieur; Annemie Turtelboom, ministre de la Justice, et Maggie De Block, secrétaire d’État à l’Asile et à l’Immigration comment ils peuvent concilier le «Memorandum of understanding» qu’ils s’apprêtent à signer avec leurs invités avec cette invitation pressante à exiger d’eux une liberté de la presse reconnue dans notre pays depuis sa création, en 1830. Nos ministres auraient en effet trop beau jeu de s’abriter derrière un texte qui doit toujours être débattu au Sénat, et pourrait donc, ce qui est peu probable, encore être amendé.

Il n’empêche, Didier Reynders avait répondu sans équivoque, il y a quelques semaines, à un courrier que la Fédération Européenne des Journalistes (FEJ) et l’Association Générale des Journalistes Professionnels de Belgique (AGJPB) lui avaient adressé il y a quelques semaines, pour leur dire qu’il partageait leurs inquiétudes pour la liberté de la presse en Turquie, qu’une délégation du MR allait ensuite visiter pour en revenir avec les mêmes conclusions. Nous ne pouvons donc qu’être inquiets quand le but déclaré de la rencontre de ce mardi est de «nouer un dialogue entre les autorités politiques des deux pays sur des sujets d’intérêt commun, tels que la lutte contre le terrorisme, la coopération policière et judiciaire, la coopération consulaire, et les dossiers d’asile et de l’immigration».

Doit-on entendre par là que la répression visant les journalistes turcs d’origine kurde, déjà lourdement réprimés en Turquie, va s’étendre à la Belgique? Et les journalistes belges qui dénoncent les multiples atteintes à la liberté de la presse en Turquie seront-ils invités à modérer leur propos? En ce qui nous concerne, en tout cas, nous ne relâcherons pas la pression. Et tant pis pour la diplomatie! Il est des principes avec lesquels on ne peut transiger! Encore heureux que le Parlement européen, lui, l’a bien compris…

Bariș Terkoǧlu sort de prison mais le combat pour la liberté de la presse se poursuit en Turquie


Pourquoi ne pas le dire, c’est une excellente nouvelle qui nous est parvenue d’Istanbul hier: après 578 jours de détention, Bariş Terkoǧlu, le journaliste turc «adopté» par l’Association Générale des Journalistes Professionnels de Belgique (AGJPB) est enfin sorti de prison!

Tenant compte de la longueur de leur incarcération, et des charges retenues contre eux, le tribunal devant lequel ils comparaissaient à nouveau a ordonné de manière assez inattendue ordonné la libération de Bariş Terkoǧlu et de son collègue Bariş Pehlivan. Tous deux restent cependant inculpés, avec treize autres journalistes, dont trois restent incarcérés, dans cette affaire extrêmement nébuleuse.Commentant les imprécisions du récent rapport de la Tubitak (agence gouvernementale de recherches scientifiques) -cf. notre précédent article: ce rapport confirmait l’injection par virus de documents litigieux (soutien à un coup d’État militaire contre l’actuel gouvernement islamo-conversateur en Turquie) dans les ordinateurs sans se prononcer sur le mode d’infection – le tribunal a décidé de commander un nouveau rapport complémentaire au même organisme, en ajoutant une échéance de vingt jours pour sa remise (le précédent rapport avait été remis en sept mois).

Séparés depuis le 14 février 2011, Bariş Terkoǧlu et son épouse Özge sont donc enfin réunis. Les efforts incessants menés par Özge et ses proches pour obtenir la libération de son époux -au même titre que les efforts menés par toutes les épouses, ou sœurs de journalistes actuellement détenus en Turquie- ont donc enfin été récompensés, et, pourquoi ne pas le dire, cette nouvelle nous fait chaud au cœur.

Mais Özge Terkoǧlu l’a déclaré elle-même, à la sortie du tribunal: « une épreuve se termine peut-être pour mon époux et son ami Bariş mais il faudrait que tous les journalistes actuellement en détention soient remis en liberté ! Jusqu’à ce qu’ils soient tous libérés, on ne sera pas totalement content mais je suis évidemment très contente de pouvoir retrouver mon mari aujourd’hui. Notre joie est et restera limitée aussi longtemps que la justice ne sera pas au rendez-vous. Nous ne serons pas tranquille aussi longtemps que la justice ne trouvera pas son chemin ! ».

Car le combat pour la liberté de la presse est loin d’être terminé en Turquie: Soner Yalçin, l’écrivain Yalçin Küçük et l’ex-policier Hanefi Avci, poursuivis dans la même affaire que Bariş Terkoǧlu, sont toujours détenus. Et tous se retrouveront, le 16 novembre, devant le tribunal d’Istanbul, pour la poursuite du procès. Et il ne faut pas oublier le méga-procès qui s’est encore ouvert en début de semaine, contre 44 journalistes kurdes, dont 35 sont détenus. Ni la centaine de journalistes turcs toujours incarcérés.

La libération de Bariş Terkoǧlu et de Bariş Pehlivan n’en est donc qu’un encouragement supplémentaire à poursuivre le combat, jusqu’à ce que la presse turque retrouve sa pleine et entière liberté!

En Turquie, une preuve fabriquée reste une preuve


Les atteintes à la liberté de la presse ont repris de plus belles en Turquie. En début de semaine, 44 journalistes, dont 35 détenus depuis le 20 décembre 2011, travaillant essentiellement pour des médias de gauche turcs ont comparu pour la première fois, sous la classique accusation de propagande ou d’appartenance à une organisation terroriste. Et ce jeudi, à Dyiarbakir, c’est le procès de Berdi Adanir, qui avait osé diffusé un journal réalisé par des journalistes détenus, qui entre dans une phase cruciale. Tandis que demain, vendredi, à Istanbul, se déroulera la treizième audience dans le procès Odatv, où est notamment poursuivi Bariş Terkoğlu, le journaliste turc "adopté" par l’Association Générale des Journalistes Professionnels de Belgique, à la demande de la Fédération Européenne des Journalistes.

A l’approche de la reprise de ce procès, l’épouse de Bariş Terkoğlu, Özge, nous a fait parvenir une lettre, qui témoigne, si besoin en était, des conditions assez invraisemblables dans lesquelles la Justice se rend dans son pays. Une Justice pour qui une preuve de toute évidence fabriquée reste malgré tout… une preuve.

"J’espère que ce message vous trouvera en bonne forme. Je vous l’adresse pour faire le point sur le dossier Odatv, à l’approche de la prochaine audience, prévue pour ce vendredi 14 septembre", nous écrit-elle.

Et de rappeler que "Lors de la dernière audience, le 18 juin, plus de cent jours après la précédente, Bariş et ses collègues ont une nouvelle fois réclamé en vain justice, et rappelé que le traitement normal de l’information ne peut pas être considéré comme un crime. Je vous rappelle qu’on n’a posé que cinq questions à Bariş après son arrestation, et qu’aucune d’entre elles n’avait rapport avec une organisation ou une action terroriste. On n’a pas posé de question non plus à Bariş Pehlivan (N.D.L.R. : le directeur du site). Mais les juges n’en ont pas moins décidé qu’à l’exception de Müyesser Yıldız, les autres accusés devraient passer 92 jours supplémentaires derrière les barreaux."

"Bariş et ses coprévenus sont des journalistes et des auteurs, qui ont estimé avoir le droit de toucher les « intouchables » aux yeux du gouvernement", ajoute Özge. "En dehors de coups de téléphone bien normaux dans un processus de collecte de l’information, toute l’accusation était basée sur des documents numériques, retrouvés dans les ordinateurs saisis chez Odatv. Ces documents apparaissaient comme des notes prises par les journalistes appréhendés. Mais aucun d’entre eux n’était au courant de l’existence de ces documents avant leur interrogatoire, et, afin de comprendre d’où ces documents venaient, leurs avocats ont demandé qu’on examine ces ordinateurs. Des chercheurs indépendants, travaillant dans trois prestigieuses universités d’État en Turquie, ont démontré que ces documents avaient été introduits par des virus dans les ordinateurs saisis, et leur analyse a été confirmée par des spécialistes américains. Tous ces spécialistes étaient parfaitement conscients de la responsabilité qu’ils prenaient à l’égard du tribunal. Et pourtant, malgré ces rapports indépendants produits par quatre institutions indépendants, le tribunal a réclamé une nouvelle analyse, à mener par une institution liée au gouvernement, TÜBITAK.Finalement, après 19 mois, une enquête technique sur les documents numériques qui constituent les seules « preuves » de l’accusation, a donc enfin été réalisée. Le langage utilisé par TÜBITAK dans son rapport est très prudent, dans le sens négatif du terme, mais il n’en confirme pas moins les constats dressés par les précédentes analyses, à savoir :

  • les PC sont infectés
  • les virus permettent une intrusion externe dans les ordinateurs
  • les ordinateurs ont été atteints par le truchement de ces virus
  • les documents n’ont jamais été utilisés, lus, ou modifiés par les utilisateurs habituels des ordinateurs.

Et pourtant, malgré ces constats, la conclusion du rapport est très vague : il se contente de poser qu’ «il n’est pas possible de se faire une opinion définitive sur le fait que ces documents ont été introduits de manière malveillante dans les ordinateurs ».
Tout qui lit le rapport peut en déduire clairement que les documents numériques ne peuvent plus être considérés comme des preuves dans ce dossier et qu’au contraire, la violation des ordinateurs saisis devrait faire l’objet d’une enquête. Après le dépôt du rapport TÜBITAK, les avocats ont demandé la remise en liberté des prévenus. Mais les juges ont ignoré le contenu du rapport, et ont cité la phrase reprise ci-dessus pour rejeter la demande.
Tout ce que nous voulons, c’est que la vérité, qui ressort même du dossier TÜBITAK ne soit pas masquée de la sorte.
L’audience de vendredi est extrêmement importante pour nous : nous en attendons qu’elle mette fin à ce cauchemar, et c’est pourquoi toute l’attention internationale que nous pouvons recevoir est d’une valeur inestimable pour nous."

Qu’ajouter à cela? Si ce n’est une invite à transmettre un message d’encouragement à Bariş: https://twitter.com/baristerkoglu

Le huis clos n’est jamais favorable à la Justice!


«Publicité sauvegarde du peuple»: la maxime figure toujours au fronton de l’Hôtel de ville, rénové, de Verviers. Et, quand on en explique le sens à de jeunes étudiants, il est aujourd’hui nécessaire de rappeler que la sentence ne cible pas la réclame publicitaire: elle date d’une époque où la Justice se rendait à huis clos, et où l’arbitraire régnait en maître. Le procès public apparaissait, et reste toujours, la meilleure garantie pour un prévenu ou un accusé de bénéficier d’un traitement équitable.

Avec une Justice indépendante, la Presse libre est un autre garant de la démocratie. Et le rôle des journalistes dans les tribunaux est d’amplifier encore ce caractère public des procès, indispensable à l’exercice d’une bonne Justice. Dont les meilleurs défenseurs, en principe, sont les juristes, magistrats debout ou assis, et avocats.

Pourquoi ce rappel? Parce que ce matin, sur la Première, l’un d’entre eux, Bruno Dayez, a exprimé une opinion qui, si elle reflète le point de vue d’un certain nombre de ses congénères, doit inspirer la plus vive inquiétude pour notre Justice démocratique. Commentant, après tant d’autres, la libération conditionnelle de Michelle Martin, l’ancien chroniqueur judiciaire du «Vif» estime en effet qu’"il faudrait évacuer la presse des prétoires»." Parce que, argumente-til,. «les conditions du travail journalistique font que les impératifs (de la presse) vont exactement aux antipodes de ce qu’exigerait une justice juste. La justice a besoin de sérénité, elle a besoin de se dérouler hors du champ des caméras. A partir du moment où on médiatise une affaire, le mal est déjà fait. On travaille sous le feu d’une actualité qui finalement entraîne moult dérapages.»

Qu’en termes choisis ces choses-là sont dites! Exclure la presse des tribunaux garantirait donc, à entendre Bruno Dayez, l’exercice d’une «justice juste»! Et puis quoi encore? Après la presse, ne conviendrait-il pas aussi d’évacuer le public, dont le comportement peut également influer sur le climat des procès? Une fois les juges restés seuls, ils pourraient ainsi disposer en toute tranquillité… et surtout en toute impunité: la voie serait large ouverte au «gouvernement des juges»!

La prise de position de l’avocat bruxellois n’est guère surprenante: la participation démocratique à la décision judiciaire lui donne manifestement des boutons. On l’avait ainsi entendu, naguère, ferrailler contre le jury populaire en cour d’assises. Qu’il s’attaque aujourd’hui à la présence des journalistes dans les enceintes judiciaires démontre qu’il persiste et signe. Et on connaît l’adage «errare humanum est, perseverare diabolicum!»

Loin de nous, pourtant, de prétendre que tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes journalistiques. Oui, tou(te)s les journalistes n’ont pas le comportement déontologique requis dans le traitement des affaires judiciaires: c’est notamment pour faire face à ce problème que l’AGJPB a, il y a près d’une vingtaine d’années, créé en son sein des instances déontologiques qui ont donné naissance au «Conseil de Journalisme» francophone et au « Raad voor de Journalistiek» néerlandophone. Les conditions de travail de plus en plus précaires des journalistes, dont Bruno Dayez ne semble pas avoir pleine conscience, et notamment la déficience de leur formation judiciaire ont poussé également l’AGJPB et la Fondation Roi Baudouin à créer, ensemble, un site web «Presse-Justice», qui, c’est vrai, doit furieusement être actualisé.

Mais à l’inverse, les avocats eux-mêmes ne doivent-ils pas balayer devant leur propre porte? Après tout, si on peut déplorer que les débats judiciaires, dans les grands procès, se déroulent tout autant sur les écrans de télévision que dans les prétoires, probablement est-ce, en partie, la faute des journalistes, mais sûrement est-ce aussi en grande partie la responsabilité de grands plaideurs, que rien ne semble pouvoir retenir, dès que l’objectif d’une caméra se pointe! Ce double phénomène a conduit les bâtonniers, dans certains grands procès, à prendre des dispositions qui ont plus mécontenté les avocats que les journalistes, lesquel(le)s se sont facilement pliés aux dispositions ainsi prises, et rendu compte avec minutie des débats.

Et puis, Bruno Dayez doit bien en convenir, le message des médias n’a absolument pas été univoque, ces derniers temps, à propos de l’affaire Martin. Il doit bien en convenir, même si, à l’entendre, ce ne serait que les tout derniers jours que des nuances auraient été apportées à un message surfant «sur l’émotion populaire»: vous devriez vraiment lire plus, écouter plus, et regarder plus, M. Dayez!

Pour m’être rendu à plusieurs reprises, ces derniers mois, en Turquie, où une magistrature «aux ordres» s’en prend directement à la liberté de la presse, j’ai, pour ma part, plus que jamais la conviction que seule l’attention médiatique peut empêcher l’arbitraire judiciaire de se déployer sans mesure. Et, à Istanbul, j’ai heureusement rencontré des avocats bien conscients, eux, de la convergence évidente entre une Presse libre et une Justice indépendante. Nul besoin de rappeler, à ces plaideurs turcs, la force du principe «Publicité sauvegarde du peuple». Verviers est moins éloignée d’Istanbul que de Bruxelles…

Jean-Charles Luperto, président? Qu’il le démontre!


Les médias couvrent bien peu les activités du Parlement de la Communauté française, pardon de la Fédération Wallonie-Bruxelles, et, au vu de ce qui s’est passé aujourd’hui en commission des Affaires étrangères de ce «machin», comme aurait dit feu le général de Gaulle: on peut le comprendre. Ou, à l’inverse, on doit leur donner tort, car il s’y est produit un rapprochement tout à fait insolite entre deux députés que tout sépare: Jean-Claude Defossé (Ecolo) et Alain Destexhe (MR).

Le premier a tenté, une nouvelle fois, de faire passer une proposition de résolution sur la liberté de la presse en Turquie, dont, a-t-il dit, il avait imaginé «avec candeur qu’elle passerait comme une lettre à la poste». D’autant qu’elle avait été cosignée, il y a sept mois, par Véronique Salvi (cdH) et Richard Miller (MR), et qu’elle avait recueilli l’accord verbal de Jean-François Istasse (PS), ancien président de l’assemblée. «Et puis patatras»: le PS et le cdH n’entendent plus soutenir cette résolution. «Alors que l’Association (lisez: la Fédération) européenne des journalistes, l’AJP (lisez: l’AGJPB), Amnesty International, Human Right Watch, Reporters sans Frontières, protestent et exigent la libération des journalistes incarcérés. Alors que le Haut Commissariat des nations Unies aux droits de l’Homme, l’OSCE, le Commissaire européen à l’élargissement (j’en passe et des meilleures), condamnent la situation que vivent les journalistes emprisonnés en Turquie», a commenté Jean-Claude Defossé.

Et pourquoi ce revirement? «L’explication du veto du PS et du CDH est interpellante. Elle dénote la prise en otage de notre politique internationale par une communauté, en l’occurrence une partie de nos compatriotes d’origine turque. Celle-ci compte des élus proches de l’AKP au sein des partis du PS et du CDH. La proximité des élections communales explique également cette position», accuse, sur son blog personnel, Alain Destexhe, qui a été violemment pris à partie, au cours des débats, par Bea Diallo, député PS, dont les paroles avaient la violence d’uppercuts.

La séance de la commission a «été marquée par une extraordinaire démonstration d’usage de la langue de bois !» vitupère encore Alain Destexhe.

Il faut savoir que, pour bloquer à nouveau la proposition de résolution de Jean-Claude Defossé, une proposition hypocrite lui a été faite: y substituer une résolution «en faveur de la liberté de la presse en général, partout dans le monde, sans autre précision», explique-t-il. Personne ne pourrait évidemment s’opposer à pareil texte, mais qui serait dupe? «Ce n’est qu’en pointant des situations concretes, de manière répétitive comme on l’a fait durant plus d’une décennie avec Aung San Suu Kyi, par exemple, que des pressions ont des chances d’être efficaces et qu’on empêche que ce genre de dénis de démocratie ne tombe dans l’oubli», a rappelé Jean-Claude Defossé. Rien n’y a fait: sa proposition de résolution a été renvoyée aux calendes grecques, après les élections communales d’octobre en tout cas. Et l’idée est d’inviter des «experts» à venir s’exprimer devant le Parlement de la Communauté française, ou plutôt de la Fédération Wallonie-Bruxelles, ou encore ce «machin», comme aurait dit feu le général de Gaulle.

Alors, y en a marre! Ce Parlement veut entendre des experts? Son président, Jean-Charles Luperto peut enfin se profiler en président: en invitant officiellement une série de personnalités. Nous pouvons lui en suggérer certaines!

Une députée, notamment: Leyla Zana, condamnée en mai à dix ans de prison pour «propagande en faveur d’une organisation terroriste». Des journalistes, ensuite, au premier rang desquels Bariş Terkoğlu, adopté par l’Association Générale des Journalistes Professionnels de Belgique, détenu à titre préventif la prison de Silivri depuis plus de cinq cents jours. Ou encore ses confrères Tuncay Özkan, en prison depuis le 30 septembre 2008; Mustafa Balbay, arrêté le 6 mars 2009; Bariş Pehlivan et tant d’autres. Sans compter Vedat Kurşun, condamné en première instance à 166 ans et 6 mois de prison, peine ramenée à dix ans de détention en appel. Pour avoir, comme tous les autres, simplement fait son métier…

Pour faire bonne mesure, Jean-Charles Luperto pourrait inviter d’autres témoins, qui leur apporteraient sans doute la contradiction. Peut-être pouvons-nous lui suggérer M. Recep Tayip Erdogan? Difficile à imaginer? Le bourgmestre de Sambreville n’a qu’à lui faire envoyer l’invitation par Mme Mahinur Ozdemir! Après tout, l’élue cdH, qui a connu la célébrité en étant la première élue voilée dans un Parlement belge, est au mieux avec le Premier ministre: ce dernier n’était-il pas invité à son mariage, en Turquie, avec un attaché parlementaire de l’AKP, le parti islamiste au pouvoir à Ankara?

Soit dit au passage, on se rappelle qu’à l’occasion des élections régionales de juin 2010, le tract électoral de Mme Ozdemir ne laissait pas apparaître son voile: la photo qui y figurait était centrée sur son visage. Accusée de duplicité, la présidente du cdH, Joëlle Milquet, avait incriminé une erreur de l’imprimeur! La présidence a changé de titulaire, depuis lors, chez les humanistes, où Benoît Lutgen a pris le relais de la ministre de l’Intérieur, mais l’imprimeur, semble-t-il, est toujours le même, et il est toujours aussi maladroit. En tout cas, c’est à lui qu’on attribue «l’erreur» qui fait qu’un tract distribué à Schaerbeeck par M. Seydi Sag, candidat cdH, n’était porteur que d’un texte rédigé en turc.

Voilà qui renvoie à l’allusion faite par Alain Destexhe aux prochaines élections communales. Le tract de M. Sag fait sans doute mieux comprendre pourquoi Véronique Salvi a mangé sa signature sur la motion de Jean-Claude Defossé. On rappellera par ailleurs que ce dernier avait été «contré» par Emir Kir, secrétaire d’État à la Propreté Publique et à l’Urbanisme à la Région bruxelloise, au Parlement bruxellois francophone, toujours sur son projet de résolution en faveur de la liberté de la presse en Turquie. Faut-il rappeler qu’Emir Kir joue un rôle de premier plan au sein du PS, dans le cadre des élections communales en Région bruxelloise. Et voilà pourquoi le PS, lui aussi, fait marche arrière.

Tout cela est du plus grand médiocre. Le Parlement Européen, lui, ne s’embarrasse pas de ces précautions pour proclamer haut et fort son indignation devant la répression qui s’abat en Turquie, notamment contre les journalistes. Il est vrai que cette assemblée joue dans une autre division que le Parlement de la Communauté française, pardon, de la Fédération Wallonie-Bruxelles, enfin de ce «machin» comme aurait dit feu le général de Gaulle!

Pour conclure, et afin que les choses soient bien claires pour ces parlementaires pusillanimes qui n’osent pas défendre une liberté que leurs prédécesseurs, en 1831, avaient inscrite en lettres d’airain dans une Constitution qui a longtemps servi de modèle démocratique aux peuples en mal de liberté:

  • la Fédération Européenne et la Fédération Internationale des Journalistes défendent la liberté de la presse partout où elle est attaquée, et notamment dans les pays d’Europe où elle est en péril
    • les lois qui portent atteinte à la liberté de la presse en Hongrie sont ainsi vigoureusement dénoncées
    • la dénonciation des atteintes à la liberté de la presse au Belarus, ou en Ukraine, à l’occasion d’un récent championnat d’Europe de football, est tout aussi énergique
    • la FEJ et la FIJ ont activement soutenu leur syndicat-membre italien, la FNSI, dans ses actions contre l’emprise exercée par Silvio Berlusconi, alors Premier ministre, sur l’audiovisuel et l’audiovisuel privé dans la péninsule
MAIS
  • la Turquie est le pays d’Europe qui compte le plus de journalistes emprisonnés
  • à la différence des pays précités, sauf la Hongrie (où les journalistes ne sont pas incarcérés, et où l’Union Européenne peut peser de tout son poids), la Turquie est membre, depuis l’origine, du Conseil de l’Europe, et fait partie de l’Otan, dont la Belgique est membre également
  • la Fédération Wallonie-Bruxelles veut mettre en œuvre avec la Turquie un programme de coopération qui prévoit notamment… l’échange de journalistes
Et pour que les choses soient claires pour tout le monde:
  • en défendant la liberté de la presse en Turquie, la Fédération Européenne des Journalistes, et avec elle l’Association Générale des Journalistes Professionnels de Belgique n’adoptent en aucun cas une attitude hostile à la Turquie, puisqu’elles veulent y voir prospérer la démocratie, afin qu’elle puisse jouer le rôle exemplaire qu’elle revendique à l’égard des pays de la région qui ont vécu le «printemps arabe». Et qu’elles réclament la libération de journalistes… turcs injustement détenus. Pour le reste, ni la FEJ, ni l’AGJPB ne s’immiscent dans la vie politique turque.
Monsieur le président Luperto, nous vous attendons au pied du mur!

Dans la rue pour soutenir Bariș Terkoǧlu!


Nous avons rendez-vous ce jeudi matin, rue Montoyer à Bruxelles, pour manifester, pacifiquement, devant l’ambassade de Turquie en Belgique, notre soutien à notre jeune confrère turc Bariș Terkoǧlu, qui va vivre, ce jour-là, sa cinq centième journée de détention préventive, dans l’immense prison de Silivri, à une centaine de kilomètres d’Istanbul.

Depuis la reprise de son procès, le 18 juin dernier, Bariş sait en effet qu’il va rester tout l’été derrière les barreaux. Alors qu’on s’attendait à ce que les débats durent toute la semaine, ils ont en effet été reportés, le soir même, au 14 septembre prochain. Quand on sait que tous les prévenus n’ont pas encore pu présenter leurs arguments de défense; que suivra un contre-interrogatoire, pour chacun d’entre eux, par le procureur; puis qu’après seulement viendront réquisitoire et plaidoiries, on se rend compte que les journalistes incriminés risquent de rester encore de très longs mois derrière les barreaux. De quoi solidement nourrir, si un acquittement intervient en fin de parcours, des recours devant la Cour européenne des Droits de l’homme de Strasbourg, où la Turquie se fait régulièrement épingler.

Les journalistes réunis ce jeudi devant l’ambassade de Turquie (les conseils de direction de l’AJP et de la VVJ, plus quelques délégués de rédaction, et les permanents des deux associations ainsi que de la FEJ) ne se contenteront pas d’exprimer leur solidarité à Bariş Terkoğlu: ils réclameront sa remise en liberté immédiate, ainsi que celle des journalistes turcs détenus; et dénonceront les atteintes répétées à la liberté de la presse en Turquie.

Ils réclameront aussi des autorités belges une attitude plus ferme en la matière. Mais avant d’interpeller Rudy Demotte, le ministre-président wallon et communautaire, sur le projet de coopération entre la Fédération Wallonie-Bruxelles et la Turquie, il nous faut relever la réponse que nous a envoyée le ministre des Affaires étrangères, Didier Reynders, au courrier que nous lui avions adressé, en même temps qu’au Premier ministre.

Le ton, cette fois, est plus encourageant. «S’agissant de la liberté de la Presse en Turquie, sachez que je partage votre inquiétude» nous écrit en effet le vice-Premier ministre MR. «On note en effet dans ce pays un nombre élevé de procédures ouvertes à l’encontre de journalistes, d’écrivains, d’universitaires et de militants des droits de l’homme».

Didier Reynders rappelle l’invite lancée par le Conseil de l’Europe à la Turquie, à la suite du rapport d’octobre 2011 de la Commission Européenne sur les progrès accomplis par ce pays en vue de remplir les critères d’adhésion à l’Union Européenne: l’assemblée strasbourgeoise «invite la Turquie à respecter davantage les droits fondamentaux, aussi bien dans sa législation qu’en pratique».

Le ministre des Affaires étrangères signale aussi qu’il a fait part de son «inquiétude» à son homologue turc, M. Ahmet Davutoglu, lors de sa récente visite à Ankara, en avril dernier, et qu’il l’a «interrogé sur les perspectives d’adoption de réformes législatives qui doivent garantir davantage la liberté de la presse en Turquie».

La position de principe ne suffira bien sûr pas, à elle seule, à inverser la tendance. Mais au moins le langage est-il clair. Et les objectifs fixés ne peuvent que susciter notre adhésion à la démarche diplomatique.

Des perquisitions qui posent questions


Les perquisitions musclées opérées, de Denderleeuw à Verviers, en fin de semaine dernière, qui visaient des organisations kurdes en Belgique, et plus particulièrement la très populaire télévision kurde ROJ TV interpellent. Parce que leur fondement juridique apparaît discutable: elles visent le PKK, le «Parti des Travailleurs du Kurdistan», qui est toujours répertorié sur la liste des organisations terroristes internationales. À juste titre? Le PKK, que l’on sache, a annoncé un cessez-le-feu, il y a quelques années déjà, et, depuis lors, il n’a plus mené d’action réputée terroriste. On n’en dira pas forcément autant de l’armée turque, à l’égard des populations kurdes de Turquie. Et pourtant, sous pression états-unienne dit-on, le PKK reste inscrit dans cette liste, et ses militants pourchassés.

La deuxième raison d’inquiétude vient de la Turquie elle-même. Je ne fais pas allusion ici aux récentes arrestations opérées dans les milieux militaires qui font craindre pour la démocratie turque.Mais je pense à la démocratie turque elle-même qui, sous bien des aspects, reste à parfaire. Notamment sous l’angle de la liberté de la presse: si la Fédération Européenne des Journalistes tiendra son assemblée générale à Istanbul, cette année, c’est bien pour marquer la préoccupation des journalistes européens à cet égard. Mais si la candidature de la Turquie à l’adhésion à l’Union Européenne reste encore largement en panne, c’est moins à l’hostilité de pays comme la France qu’elle le doit, mais surtout au manque de respect des droits de l’homme qu’on y décèle encore beaucoup trop souvent.

La question kurde est, avec la question arménienne, un dossier qui reste interdit de débat en Turquie. En 1919, à Versailles, elle avait pourtant bel et bien figuré à l’ordre du jour des négociateurs du traité qui mettait fin à la Première guerre mondiale. Les Kurdes, à l’époque, n’avaient pu s’unir pour envoyer une délégation faire valoir leurs droits en France, mais les puissances qui tentaient de redessiner la carte du monde avaient bien senti qu’un problème se posait: Lloyd George, le Premier ministre britannique, partisan au départ de la création d’un Kurdistan indépendant, avait fini par admettre que «ce pays avait toujours vécu sous la domination turque, et (qu’) il était difficile de le séparer de la Turquie, à moins de lui donner un protecteur alternatif». Mais le statut du Kurdistan était néanmoins resté en suspens: ou bien il devait devenir largement autonome dans le cadre de l’État turc, ou bien il obtenait un statut d’indépendance, auquel s’adjoignaient éventuellement les Kurdes d’Irak. On sait ce qu’il est est advenu, et de Turquie en Irak, sans oublier l’Iran, les Kurdes ont été depuis lors largement opprimés. Ceux d’entre eux qui ont pris les armes pour les défendre ont été qualifiés de «terroristes»: on sait ce que la sémantique veut dire, les «terroristes» pour les uns son des «héros de la résistance» pour les autres. On ne peut évidemment pas revenir en arrière, et, de Yougoslavie en Palestine, le traité de Versailles a sans doute plus créé de problèmes qu’il n’en a résolus. Mais on ne peut nier que l’impossibilité de débattre de cette question en Turquie pose, là aussi, problème sous l’angle de la liberté d’expression et de la liberté de la presse.

Et ce dernier aspect est encore plus mis en évidence par la réduction au silence de ROJ TV: la fermeture de la télévision kurde, qui n’est pas visible en Turquie, a été saluée de manière très positive par les autorités turques. On ne peut pas vraiment dire que cela soit rassurant….