Dénoncer fermement le dérapage mais sans éluder les questions


La publication, par les journaux du groupe «SudPresse» de samedi, des extraits de la rencontre de médiation entre Michelle Martin et Jean-Denis Lejeune a suscité une vague de réactions indignées. À juste titre.

Pour une fois réunis, les avocats de l’ex-épouse de Marc Dutroux et du père d’une des victimes du pédophile criminel ont annoncé un dépôt de plainte contre le journal à la fois au plan pénal, parce que l’enregistrement de conversations téléphoniques et leur diffusion sans l’accord de tous les participants constituent une infraction, et sur le plan déontologique, en saisissant le Conseil de déontologie journalistique, décidément bien sollicité ces temps-ci!

Comme dans «l’affaire Deborsu», l’Association des journalistes des Journalistes Professionnels  (AJP) ne s’en est pas moins immédiatement exprimée, «parce que l’image de la profession est en jeu».

«Ces informations relèvent d’une conversation privée entourée d’un dispositif spécifique pour en assurer le secret, et soumise par décision judiciaire à une condition de stricte confidentialité», énonce l’AJP. Et de rappeler dans la foulée que «les journalistes et leur hiérarchie ne sont pas au-dessus des lois. Ils sont également tenus au respect de principes déontologiques dont la protection de la vie privée et la non intrusion dans les souffrances d’autrui». Et L’AJP conclut en déplorant «qu’un groupe de presse estime devoir "exceller sur les terrains de la révélation, du scandale et de la polémique" – ainsi que l’exprime son rédacteur en chef dans une note à ses journalistes – si les révélations sont de cette nature et dépourvues d’intérêt public».

Je partage bien entendu ces considérations, même si certains objecteront sans doute que la révélation des échanges entre Michelle Martin et Jean-Denis Lejeune n’était sans aucun doute pas dépourvue d’intérêt public.

Au-delà, toutefois, une série de questions subsistent, qui, me semble-t-il, encadrent cette diffusion condamnable.

L’origine de l’information tout d’abord: les responsables de l’asbl namuroise «Mediante» qui ont encadré la rencontre parlent du téléphone d’un de ses membres qui aurait malencontreusement rappelé automatiquement le numéro d’un journaliste de SudPresse, après être tombé sur le sol. Du côté de SudPresse, on s’est d’abord refusé à confirmer ou à infirmer, en se réfugiant, de manière très logique, derrière le secret des sources journalistiques, puis on a confirmé qu’un coup de fil «inattendu» était arrivé sur un téléphone de  la rédaction. C’est donc bien un des médiateurs qui a appelé la rédaction de Sudpresse. Volontairement ou involontairement? Il appartiendra de l’établir, notamment dans le cadre de la plainte pénale déposée par Jean-Denis Lejeune et Michelle Martin, qu’on n’aurait pas imaginé voir associés dans une initiative judiciaire et déontologique.

Un téléphone peut-il en appeler automatiquement un autre après une chute sur le sol? Autant il nous est arrivé à tou(te)s de rappeler un(e) correspondant(e) sans le vouloir, par exemple quand le téléphone est dans une de nos poches (au risque d’avoir l’air bête, ce qui m’est arrivé plus d’une fois), autant jamais, au grand jamais, je n’ai vu un téléphone former automatiquement un numéro après être tombé par terre. Je ne vous conseillerai pas de faire l’expérience, mais jetez votre GSM sur le sol mille fois, et je vous parie que pas une fois il ne formera un numéro. L’explication qu’avait fournie dimanche le président de l’asl «Mediante» à mon collègue Martial Dumont, et l’«expérience» menée par RTL-TVI m’avaient à peu près convaincu de la bonne foi du médiateur: tout juste me disais-je que son GSM avait automatiquement recomposé le dernier numéro dans sa poche, avant de tomber sur le sol. Reste la question de savoir pourquoi il ne l’a pas immédiatement ramassé et éteint, comme tout le monde l’aurait fait en pareille circonstance. Et puis j’ai entendu hier des explications encore plus rocambolesques, selon lesquelles ce GSM serait tombé deux fois par terre: si cette nouvelle version devait circuler, mon scepticisme reviendrait au galop!

Par ailleurs, si le numéro du journaliste de SudPresse a été automatiquement rappelé, cela veut dire que le membre de l’asbl avait été en contact avec lui avant la rencontre. En sa qualité de membre de «Mediante» appelé à encadrer cette rencontre protégée par la loi, était-il licite pour lui (ou pour elle) d’entretenir ce contact téléphonique? Et si le/la journaliste de SudPresse avait été informé de sa participation à l’entretien, c’est forcément que quelqu’un le lui avait dit. Poser la question du comportement de l’asbl et de ses membres n’élude en rien la responsabilité déontologique et pénale du/de la journaliste de SudPresse et de sa hiérarchie. Elle n’en est pas moins pertinente.

Jean-Denis Lejeune se plaint aujourd’hui de l’atteinte à sa vie privée n’a-t-il pas eu de cesse, lui-même, depuis la sortie de prison de Michelle Martin, de se projeter dans les médias? On se rappelle tout de même qu’il a choisi de publier dans un hebdomadaire, sous forme de lettre ouverte, le courrier qu’il a adressé à l’ex-femme de Marc Dutroux après son arrivée au couvent des Clarisses de Malonne. Et la semaine dernière, tout en disant vouloir donner un caractère privé à son remariage avec une des collaboratrices de son asbl, il ne l’a pas moins fait débouler dans les rubriques «pipoles» des médias, en choisissant l’entraîneur des Diables Rouges pour témoin, et en annonçant que Stéphane Pauwels serait le parrain de leur futur enfant. Là aussi, cela n’enlève rien au caractère condamnable de la diffusion des extraits de la conversation entre Michelle Martin et Jean-Denis Lejeune et son fils. Mais le père de Julie n’a peut-être pas mesuré le risque qu’il prenait lui-même en se reprojetant ainsi sous le feux de l’actualité.

Restent, bien entendu, les principes de respect de la vie privée et de non-intrusion dans les souffrances d’autrui, qui auraient dû guider la réflexion journalistique de SudPresse. Si réflexion journalistique il y a eu dans ce dossier.