Jean-Charles Luperto, président? Qu’il le démontre!


Les médias couvrent bien peu les activités du Parlement de la Communauté française, pardon de la Fédération Wallonie-Bruxelles, et, au vu de ce qui s’est passé aujourd’hui en commission des Affaires étrangères de ce «machin», comme aurait dit feu le général de Gaulle: on peut le comprendre. Ou, à l’inverse, on doit leur donner tort, car il s’y est produit un rapprochement tout à fait insolite entre deux députés que tout sépare: Jean-Claude Defossé (Ecolo) et Alain Destexhe (MR).

Le premier a tenté, une nouvelle fois, de faire passer une proposition de résolution sur la liberté de la presse en Turquie, dont, a-t-il dit, il avait imaginé «avec candeur qu’elle passerait comme une lettre à la poste». D’autant qu’elle avait été cosignée, il y a sept mois, par Véronique Salvi (cdH) et Richard Miller (MR), et qu’elle avait recueilli l’accord verbal de Jean-François Istasse (PS), ancien président de l’assemblée. «Et puis patatras»: le PS et le cdH n’entendent plus soutenir cette résolution. «Alors que l’Association (lisez: la Fédération) européenne des journalistes, l’AJP (lisez: l’AGJPB), Amnesty International, Human Right Watch, Reporters sans Frontières, protestent et exigent la libération des journalistes incarcérés. Alors que le Haut Commissariat des nations Unies aux droits de l’Homme, l’OSCE, le Commissaire européen à l’élargissement (j’en passe et des meilleures), condamnent la situation que vivent les journalistes emprisonnés en Turquie», a commenté Jean-Claude Defossé.

Et pourquoi ce revirement? «L’explication du veto du PS et du CDH est interpellante. Elle dénote la prise en otage de notre politique internationale par une communauté, en l’occurrence une partie de nos compatriotes d’origine turque. Celle-ci compte des élus proches de l’AKP au sein des partis du PS et du CDH. La proximité des élections communales explique également cette position», accuse, sur son blog personnel, Alain Destexhe, qui a été violemment pris à partie, au cours des débats, par Bea Diallo, député PS, dont les paroles avaient la violence d’uppercuts.

La séance de la commission a «été marquée par une extraordinaire démonstration d’usage de la langue de bois !» vitupère encore Alain Destexhe.

Il faut savoir que, pour bloquer à nouveau la proposition de résolution de Jean-Claude Defossé, une proposition hypocrite lui a été faite: y substituer une résolution «en faveur de la liberté de la presse en général, partout dans le monde, sans autre précision», explique-t-il. Personne ne pourrait évidemment s’opposer à pareil texte, mais qui serait dupe? «Ce n’est qu’en pointant des situations concretes, de manière répétitive comme on l’a fait durant plus d’une décennie avec Aung San Suu Kyi, par exemple, que des pressions ont des chances d’être efficaces et qu’on empêche que ce genre de dénis de démocratie ne tombe dans l’oubli», a rappelé Jean-Claude Defossé. Rien n’y a fait: sa proposition de résolution a été renvoyée aux calendes grecques, après les élections communales d’octobre en tout cas. Et l’idée est d’inviter des «experts» à venir s’exprimer devant le Parlement de la Communauté française, ou plutôt de la Fédération Wallonie-Bruxelles, ou encore ce «machin», comme aurait dit feu le général de Gaulle.

Alors, y en a marre! Ce Parlement veut entendre des experts? Son président, Jean-Charles Luperto peut enfin se profiler en président: en invitant officiellement une série de personnalités. Nous pouvons lui en suggérer certaines!

Une députée, notamment: Leyla Zana, condamnée en mai à dix ans de prison pour «propagande en faveur d’une organisation terroriste». Des journalistes, ensuite, au premier rang desquels Bariş Terkoğlu, adopté par l’Association Générale des Journalistes Professionnels de Belgique, détenu à titre préventif la prison de Silivri depuis plus de cinq cents jours. Ou encore ses confrères Tuncay Özkan, en prison depuis le 30 septembre 2008; Mustafa Balbay, arrêté le 6 mars 2009; Bariş Pehlivan et tant d’autres. Sans compter Vedat Kurşun, condamné en première instance à 166 ans et 6 mois de prison, peine ramenée à dix ans de détention en appel. Pour avoir, comme tous les autres, simplement fait son métier…

Pour faire bonne mesure, Jean-Charles Luperto pourrait inviter d’autres témoins, qui leur apporteraient sans doute la contradiction. Peut-être pouvons-nous lui suggérer M. Recep Tayip Erdogan? Difficile à imaginer? Le bourgmestre de Sambreville n’a qu’à lui faire envoyer l’invitation par Mme Mahinur Ozdemir! Après tout, l’élue cdH, qui a connu la célébrité en étant la première élue voilée dans un Parlement belge, est au mieux avec le Premier ministre: ce dernier n’était-il pas invité à son mariage, en Turquie, avec un attaché parlementaire de l’AKP, le parti islamiste au pouvoir à Ankara?

Soit dit au passage, on se rappelle qu’à l’occasion des élections régionales de juin 2010, le tract électoral de Mme Ozdemir ne laissait pas apparaître son voile: la photo qui y figurait était centrée sur son visage. Accusée de duplicité, la présidente du cdH, Joëlle Milquet, avait incriminé une erreur de l’imprimeur! La présidence a changé de titulaire, depuis lors, chez les humanistes, où Benoît Lutgen a pris le relais de la ministre de l’Intérieur, mais l’imprimeur, semble-t-il, est toujours le même, et il est toujours aussi maladroit. En tout cas, c’est à lui qu’on attribue «l’erreur» qui fait qu’un tract distribué à Schaerbeeck par M. Seydi Sag, candidat cdH, n’était porteur que d’un texte rédigé en turc.

Voilà qui renvoie à l’allusion faite par Alain Destexhe aux prochaines élections communales. Le tract de M. Sag fait sans doute mieux comprendre pourquoi Véronique Salvi a mangé sa signature sur la motion de Jean-Claude Defossé. On rappellera par ailleurs que ce dernier avait été «contré» par Emir Kir, secrétaire d’État à la Propreté Publique et à l’Urbanisme à la Région bruxelloise, au Parlement bruxellois francophone, toujours sur son projet de résolution en faveur de la liberté de la presse en Turquie. Faut-il rappeler qu’Emir Kir joue un rôle de premier plan au sein du PS, dans le cadre des élections communales en Région bruxelloise. Et voilà pourquoi le PS, lui aussi, fait marche arrière.

Tout cela est du plus grand médiocre. Le Parlement Européen, lui, ne s’embarrasse pas de ces précautions pour proclamer haut et fort son indignation devant la répression qui s’abat en Turquie, notamment contre les journalistes. Il est vrai que cette assemblée joue dans une autre division que le Parlement de la Communauté française, pardon, de la Fédération Wallonie-Bruxelles, enfin de ce «machin» comme aurait dit feu le général de Gaulle!

Pour conclure, et afin que les choses soient bien claires pour ces parlementaires pusillanimes qui n’osent pas défendre une liberté que leurs prédécesseurs, en 1831, avaient inscrite en lettres d’airain dans une Constitution qui a longtemps servi de modèle démocratique aux peuples en mal de liberté:

  • la Fédération Européenne et la Fédération Internationale des Journalistes défendent la liberté de la presse partout où elle est attaquée, et notamment dans les pays d’Europe où elle est en péril
    • les lois qui portent atteinte à la liberté de la presse en Hongrie sont ainsi vigoureusement dénoncées
    • la dénonciation des atteintes à la liberté de la presse au Belarus, ou en Ukraine, à l’occasion d’un récent championnat d’Europe de football, est tout aussi énergique
    • la FEJ et la FIJ ont activement soutenu leur syndicat-membre italien, la FNSI, dans ses actions contre l’emprise exercée par Silvio Berlusconi, alors Premier ministre, sur l’audiovisuel et l’audiovisuel privé dans la péninsule
MAIS
  • la Turquie est le pays d’Europe qui compte le plus de journalistes emprisonnés
  • à la différence des pays précités, sauf la Hongrie (où les journalistes ne sont pas incarcérés, et où l’Union Européenne peut peser de tout son poids), la Turquie est membre, depuis l’origine, du Conseil de l’Europe, et fait partie de l’Otan, dont la Belgique est membre également
  • la Fédération Wallonie-Bruxelles veut mettre en œuvre avec la Turquie un programme de coopération qui prévoit notamment… l’échange de journalistes
Et pour que les choses soient claires pour tout le monde:
  • en défendant la liberté de la presse en Turquie, la Fédération Européenne des Journalistes, et avec elle l’Association Générale des Journalistes Professionnels de Belgique n’adoptent en aucun cas une attitude hostile à la Turquie, puisqu’elles veulent y voir prospérer la démocratie, afin qu’elle puisse jouer le rôle exemplaire qu’elle revendique à l’égard des pays de la région qui ont vécu le «printemps arabe». Et qu’elles réclament la libération de journalistes… turcs injustement détenus. Pour le reste, ni la FEJ, ni l’AGJPB ne s’immiscent dans la vie politique turque.
Monsieur le président Luperto, nous vous attendons au pied du mur!