Le Parlement québécois est en pleine discussion pour l’instant: à son menu, le «projet de loi 78», déposé par le gouvernement libéral (?) de Jean Charest, qui vise à mettre un terme, par la force, à la fronde étudiante qui agite la province depuis maintenant plus de trois mois.
Ce projet de loi spéciale est vilipendé par l’opposition québécoise, comme par les leaders étudiants. A juste titre. Il entend baliser de manière serrée le droit de manifestation, exigeant que les organisateurs d’une manifestation révèlent le nombre de manifestants impliqués (et comment diable pourraient-ils savoir à l’avance combien de manifestants ils peuvent rassembler?) et leur itinéraire au moins huit heures avant le début de la manifestation. La police aura le droit d’imposer un itinéraire alertnatif (apparemment, toutes les manifestations au-delà du Cercle polaire seraient admises sans discussion…) La loi, d’application jusqu’au 1er juillet 2013, prévoira qu’une association étudiante d’un établissement et une fédération d’associations seront « solidairement responsables du préjudice causé à un tiers ». Elle comportera une disposition pour priver les associations étudiantes de leurs cotisations. Les amendes prévues à la loi se veulent sévères.Un particulier qui y contrevient pourrait écope d’une amende de 10000 à 5000 dollars canadiens. La somme grimpe de 7000 à 35 000 dollars, s’il s’agit d’un dirigeant, employé ou représentant d’association étudiante. Et pour une association étudiante, elle varie de 25000 à 125000 dollars. En cas de récidive, les montants seraient doublés.
Autant dire que, dans ces conditions, organiser une manifestation devient impossible au Québec, où un tiers des étudiants sont toujours en grève illimitée. Les dirigeants des Fédérations étudiantes en ont bien conscience. Leur réaction est d’autant plus ulcérée que, dans le même temps, la nouvelle ministre de l’Education, Michèle Courchesne, se déclare toujours disposée à négocier, du moins avec deux des fédérations étudiantes: la troisième, qui est aussi la plus importante, et la plus radicale, est écartée du débat. Mais négocier sur quoi, dans de telles circonstances? Et avec quel poids, pour des fédérations étudiantes désormais dans l’incapacité de créer un rapport de force?
Le gouvernement de Jean Charest, en l’occurrence, flingue une liberté fondamentale, la liberté de manifester. « Le Premier ministre s’est enfermé dans une logique d’assiégé » a dénoncé la chef péquiste, Pauline Marois. «Nous en sommes à débattre d’une loi spéciale contre les enfants, contre notre jeunesse, tous ça à cause de son entêtement », a-t-elle clamé. Pour Amir Khadir, de Québec solidaire, et les députés indépendants Lisette Lapointe et Pierre Curzi, Jean Charest ne règle pas « la question essentielle » alors qu’un moratoire sur la hausse des droits de scolarité, qui a jeté les étudiants québécois dans la rue, auraient permis de dégager un espace pour la négociation.
L’intransigeance d’un gouvernement qui n’a vraiment de libéral que le nom ne pourra que pourrir encore un peu plus une situation qui, au fil des semaines, se dégrade au Québec: les manifestations quotidiennes d’étudiant(e)s, auxquel(le)s se mêlent classiquement des groupes de casseurs, dégénèrent de plus en plus. Et c’est en invoquant le chaos qu’il a ainsi puissamment contribué à créer que Jean Charest présente aujourd’hui son projet de loi liberticide.
Mais les manifestants eux-mêmes, et spécialement les responsables des associations étudiantes, devraient balayer devant leur propre porte. Car de leur côté aussi, il se produit quotidienne des atteintes à une liberté fondamentale, la liberté de la presse et la liberté d’informer.
La Fédération Professionnelle des Journalistes du Québec a dû intervenir plusieurs fois cette semaine dans une série d’incidents qui portent atteinte à la liberté de presse. Un journaliste de Cogeco Nouvelles, Philippe Bonneville, qui couvrait la manifestation étudiante à l’intérieur de l’UQAM a été assailli par quatre manifestants et abreuvé d’injures. Deux d’entre eux, portant des masques, ont tenté de s’emparer de son iPhone et de son matériel audio pendant qu’un autre lui arrachait la carte de presse du cou. Félix Séguin, de TVA, s’est fait interdire par la force de suivre les manifestants qui entraient au même endroit. Certains ont menacé de lui «casser la gueule» (sic), tenté de s’emparer de sa caméra, enduit sa lentille d’un produit graisseux pour la rendre inutilisable et tenté de débrancher les fils de son équipement. En fin de compte, le journaliste a été empêché de faire son travail et il n’a pas pu faire son reportage avec toute la latitude voulue.

Une cigarette allumée, plantée dans le micro de la caméra: et la liberté de la presse, bordel? (photo Normand Blouin)
Dans une manifestation devant le palais de justice, des manifestants ont tendu des bannières devant les caméras pour les empêcher de tourner, ont bousculé des journalistes et ont lancé des slogans haineux à l’endroit des médias. Un texte sur le site de Force étudiante critique a désigné «les médias délateurs» comme «des cibles de choix pour les actions à venir». Pas un leader étudiant n’a condamné ces propos et ces actions.
La situation, signale la FPQJ, n’a pas été plus facile du côté policier. Un photographe du Devoir, Jacques Nadeau, a été renversé par une policière à cheval mais n’a pas été blessé.
Les journalistes Thomas Gerbet et Bruno Maltais de Radio-Canada qui couvraient une manifestation ont été intimidés. Ils ont été repoussés à l’écart d’une manifestation de manière menaçante par des policiers qui ont refusé de reconnaître leur carte de presse. Un superviseur leur a fait la leçon sur «ce qu’un journaliste doit faire et ne pas faire, que les journalistes sont toujours dans leurs pattes», etc.
La FPQJ s’est aussi indignée d’un
communiqué qui, dit-elle
«a semé la consternation parmi bien des journalistes»: le président du Conseil de presse, John Gomery, a appelé les journalistes et les commentateurs à
«une plus grande modération dans la libre expression des points de vue» (sic) dans l’espoir, a-t-il dit, de diminuer le risque d’exacerber ou de radicaliser le conflit étudiant.
«Après les atteintes à la liberté de presse causées par les attaques des manifestants et des policiers faut-il ajouter d’autres atteintes à la liberté de presse par autocensure? Faut-il rendre les journalistes responsables des actes condamnables dont ils sont victimes?» s’interroge la FPQJ.
Au Québec, la démocratie vit décidément de bien drôles d’heures….