Des solutions passéistes et sans avenir qui ne résoudraient rien


Entre l’Union Européenne et les Européens, c’est le grand désamour pour l’instant. L’austérité, décidément, n’est pas bonne conseillère: de l’«Alternativ für Deutschland» à l’«UK Independence Party», ou encore au Front National et au Front de gauche en France, les chantres d’une sortie de l’euro, ou de l’Union Européenne se sentent pousser des ailes. Et notamment celles et ceux qui, à l’intérieur de la zone euro, prônent la sortie de la monnaie unique et le retour aux anciennes monnaies, qu’on pouvait dévaluer à souhait, ou qui permettaient de laisser filer l’inflation, présentée par un Jean-Luc Mélenchon comme la solution-miracle qui permettrait à la France d’effacer une dette qu’elle ne remboursera jamais, insiste-t-il.

Les économistes rappellent pourtant que le retour à une monnaie nationale disparue au profit de l’euro se traduirait d’abord par une perte d’environ un quart du patrimoine de tous les habitants du pays concerné. Mais de cela, les tenants du repli identitaire se gardent bien de le préciser.

D’autres économistes sortent, eux, des thèses insolites. Hier, sur France 5, l’un d’entre eux évoquait ainsi la notion de «dette illégitime», qu’il conviendrait, de fait, de ne pas rembourser. Apparemment assez incrédule, l’animateur de l’émission «C dans l’air», Yves Calvi, lui a tout de même fait observer qu’un particulier qui emprunterait indéfiniment de l’argent à sa banque, puis déclarerait sa dette illégale et refuserait de la rembourser, se ferait vraisemblablement poursuivre pour escroquerie.

Certains brandissent régulièrement l’exemple islandais, où la population a refusé d’assumer la crise du secteur bancaire, et a été soutenue par le gouvernement. On rappelle rarement que le poids économique de l’Islande est limité. Et encore moins souvent que la bravoure islandaise a été payée par un certain nombre d’épargnants britanniques, puisque ce sont essentiellement des banques du Royaume-Uni qui détenaient la dette des banques islandaises.

En matière d’inflation, l’exemple argentin est aussi régulièrement invoqué: c’est en laissant filer à toute vapeur le taux d’inflation que l’Argentine aurait financé sa relance économique. On ne dit pas là non plus quel prix la population a payé, pour cette politique inflationniste débridée: toute une frange de la population a sombré dans la misère la plus noire, et ne profite pas de cette relance.

La belle affaire, dira-t-on: l’austérité, elle aussi, avec la litanie de fermetures d’entreprises qu’elle entraîne (mais en est-elle toujours la cause?) conduit des populations à la précarité. C’est un élément dont il faut évidemment tenir compte. Mais la remise à flot des finances publiques n’est-elle pas, à terme, une voie plus sûre pour créer les conditions de la relance, qu’une inflation débridée?

Tausend MarkL’Allemagne des années 20 a connu pareille situation. Et des témoins de papier subsistent toujours de cette époque. Il n’est pas indifférent de constater qu’entre le 15 septembre 1922 et le 22 août 1923, la Reichsbank a émis d’abord un billet de 1000 marks, puis un autre de… dix millions de marks. Et ce n’était pas le sommet puisque, au même moment, la ville et le canton d’Aix-la-Chapelle émettaient, eux, le 20 juillet 1923 un bilet de… cent millions de marks! Billet que, soit dit au passage, j’ai tenté en vain d’échanger dans une agence bancaire aixoise, au moment du passage à l’euro ( ;-) )

Zehn Millionen MarkLe contexte économique et politique d’aujourd’hui est très différent de celui de cette époque, c’est vrai. Et mon propos n’est évidemment pas d’assimiler les partis qui prônent un retour aux monnaies nationales, voire une politique inflationniste à tous crins, au parti nazi, dont l’ascension a été favorisée par le marasme économique du début des années 20 (et l’occupation franco-belge de la Ruhr qui en a résulté), puis, définitivement, par l’effondrement de l’économie allemande, à la suite du «Vendredi noir» de la Bourse de New York, en 1929.

Hundert Millonen MarkPar contre, on peut, à l’examen de ces billets de banque, sérieusement mettre en doute la théorie de la «baguette magique» qui permettrait de rétablir la situation économique à la faveur d’une inflation galopante: en économie aussi, les mêmes causes produisent les mêmes effets, et la population argentine du début du XXIeme siècle a subi les mêmes épreuves que la population allemande dans l’immédiat après-Première guerre mondiale.

Le souvenir de cette époque, et de ses funestes conséquences, a durablement marqué les esprits en Allemagne: c’est la raison pour laquelle, aujourd’hui, la chancelière Angela Merkel défend becs et ongles le principe de l’orthodoxie budgétaire. Quitte à se faire clouer au pilori, parfois de manière indécente, dans toute l’Europe.

Sans aucun doute, pourtant, il faudra bien que, tôt ou tard, on sorte de ce culte aveugle de l’austérité absolue, pour tenter de relancer l’économie, ce que les gouvernements tentent de faire en «orientant» une partie de l’épargne, énorme, que les Européens, échaudés, stockent en dépit de toute logique sur des carnets d’épargne qui ne garantissent même plus un taux d’intérêt supérieur à l’inflation.

Aussi longtemps qu’on n’en sera pas là, les anti-Européens de tous poils continueront à braire. Notamment au Royaume-Uni, où l’UKIP n’est pas la seule à prôner un retrait de l’Union Européenne: si c’est le cas, au moins pourra-t-on se dire que le cheval de Troie états-unien n’est plus dans la place, et l’Europe pourra-t-elle avancer plus résolument vers la forme fédérale qui est son avenir. Entre-temps, elle réussit, dans les Balkans, où elle avait été singulièrement peu présente durant la guerre qui a déchiré l’ex-Yougoslavie dans les années 1990, à faire progresser la cause de la paix: la Croatie deviendra le vingt-huitième membre de l’Union au 1er juillet prochain, et, en Serbie, après le pardon demandé par le président Nikolic, qu’on présentait pourtant comme un nationaliste pur et dur pour le massacre de Sebrenica, le Parlement vient de voter une normalisation des relations avec le Kosovo. De quoi rappeler à tous ses détracteurs que l’Europe, c’est aussi près de septante ans de paix, depuis 1945: un acquis qu’il est parfois bon de se rappeler….

Femen, un féminisme aux relents sinistres…


Quatre militantes belges de «Femen» ont peut-être le sentiment d’avoir été héroïques, en aspergeant d’eau, mardi soir, le primat de Belgique, André-Joseph Léonard, venu débattre du blasphème à l’ULB. Si leur but était de stigmatiser ce dernier, il faut bien constater qu’elles ont largement loupé leur objectif: très calme, apparaissant een victime de l’intolérance de ses agresseuses, l’ancien évêque de Namur s’est plutôt mis l’auditoire, qui lui était a priori hostile,  dans la poche, a commenté le philosophe Guy Haarscher, son contradicteur.

Soit dit au passage, avec  ce nouvel incident, l’ULB apparaît de moins en moins comme l’université du «libre examen»: on se rappelle qu’un chahut orchestré par Souhail Chichah, un assistant de l’institution, a empêché un débat sur la burqa auquel devait prendre part la polémiste française Caroline Fourest, il y a quelques mois. L’intolérance, ici, ne s’est pas manifestée du côté qu’on croyait. Et, s’agissant du débat sur le «mariage pour tous», en France, l’intolérance a répondu à l’intolérance: qualifier d’homophobe tout qui s’oppose non tellement au mariage des homosexuels («S’ils veulent se marier, qu’ils le fassent, et tant pis pour eux!» avait plaisanté un de mes confrères et amis, au moment du vote de la loi en Belgique), mais un peu plus sur l’adoption par les couples homosexuels, et surtout sur la procréation médicalement assistée (PMA) et la grossesse pour autrui (GPA), est une position aussi extrémiste que celle de tous ceux qui traitent d’antisémite tout critique de la politique de l’Etat d’Israël. Les invectives adressées hier, sur Bel RTL, par Pierre Chomé à mon excellent confrère Marc Metdepenningen, qui essayait, dans une relative confusion il est vrai, de rappeler cette évidence, que l’intolérance nourrit l’intolérance, procèdent de la même dérive. Cela n’empêchera éventuellement pas ce grand pénaliste, dans le futur, d’invoquer pour un(e) accusé(e) le traumatisme subi dans son enfance d’avoir été élevé par un couple homosexuel, comme il le fait aujourd’hui quand il excipe de l’influence désastreuse d’un père autoritaire ou défaillant au titre de circonstance atténuante…

Galia Ackerman, une journaliste russe qui a écrit un livre sur le mouvement, pour lequel elle a manifestement beaucoup de sympathie, a par ailleurs donné sur «Femen» des détails qui ont un goût particulièrement amer.

Il y a d’abord l’arrogance extraordinaire de ces péronnelles, pour qui les féministes qui les ont précédées sont ringardes. Ou qui posent un regard condescendant, par exemple sur les musulmanes voilées qui leur disent qu’elles se libéreront bien sans elles. «Il y avait un appel au secours dans leurs yeux», ont-elles décrété: elles ont la vue perçante!

Les militantes belges ont peut-être l’excuse d’être nées après 1966, mais si elles se piquent de féminisme, elles devraient à tout le moins savoir que, cette année-là, des femmes ont mené à la FN une grève exemplaire, malgré les risques physiques qu’elles couraient,et les invectives, voire les commentaires sournois de leurs collègues masculins, pour défendre le principe de l’égalité de salaire pour l’égalité de travail. C’était autrement courageux que d’asperger d’eau un prélat qui n’a pas bronché sous l’assaut! Et que dire, en France, d’une Simone Veil, rescapée des camps de la mort, qui a fait front aux menaces de mort, ou aux qualifications de "nazie", pour faire passer, envers et contre tout, la loi sur l’interruption volontaire de grossesse. En utilisant la force de sa conviction, pas la taille de ses seins…

«Toutes les jeunes femmes sont minces. Et c’est parce qu’elles croient à leur cause qu’elles apparaissent aussi belles», a tenté de faire croire Galia Ackerman, quand une des invitées en studio (Nadia Boumazougghe, Ariane Dierickx et Irène Kaufer, toute trois militantes féministes) a signalé que les «Femen» écartent soigneusement de leurs rangs toutes les femmes en surpoids. Car, apparemment, elles ne veulent parmi elles  que des «Bimbos», à l’image de cette militante, agressée par des manifestants d’extrême-droite à Paris, il y a quelques mois, qui se plaignait d’avoir eu une (jolie) dent cassée dans l’aventure. «Si elles se dénudent, en partie, en masquant leur poitrine sous des slogans peints (NDLR: de manière très relative, comme la photo le démontre), c’est parce que c’est la seule manière pour eux d’attirer l’attention des médias», a poursuivi notre consoeur russe, très très discrète sur le financement du mouvement. Ouais…

Toutes ces manifestantes n’en sont pas moins sculpturales. «Parce qu’elles forment les sections d’assaut d’une armée. Elles doivent être capables de sauter, de courir, pour faire partie de ces commandos», a-t-elle justifié. Tout en dénonçant la violence que ces membres de «sections d’assaut» subissent régulièrement (à Bruxelles, mardi, elles n’ont cependant pas vraiment été molestées. Pas plus, en tout cas, que tout qui s’expose à une répression policière, en manifestant de manière non autorisée, a rappelé une interlocutrice en studio).

Des «sections d’assaut»? En allemand, «Sturmabteilung»,  en abrégé, SA:  avec le culte du corps, qu’elles célèbrent, les militantes de «Femen» ont des références sinistres…

Des Brigadistes de 1936 aux «volontaires» de 2013: vérité espagnole et erreur syrienne?


Le conseil des ministres débat, ce vendredi, des mesures à prendre pour empêcher de jeunes Belges, embrigadés dans des circonstances douteuses, d’aller rejoindre les rangs de ceux qui combattent le régime de Bachar el-Assad en Syrie. On peut le comprendre, d’autant qu’un certain nombre de recrues ainsi endoctrinées sont des mineurs d’âge, qu’on peut attendre en principe partout sauf sur le champ de bataille d’une guerre civile au cortège toujours renouvelé de crimes et d’horreurs.

bi2En cela, la guerre en Syrie ne se distingue pas de toutes les autres guerres civiles, et notamment de la guerre civile espagnole, qui a établi peut-être de sinistres records en la matière.

À l’époque, on s’en souvient, le gouvernement républicain, attaqué par la rébellion franquiste, avait fait appel à la solidarité internationale, et nombreux ont été les volontaires à rallier les Brigades du même nom. Pas vraiment avec l’approbation de leurs gouvernements (et notamment du gouvernement belge de l’époque, pour les volontaires belges…) mais en tout cas avec le soutien de nombreuses organisations, et eelui de tout le peuple de gauche.

Les Brigades internationales ont joué un rôle important dans la défense du régime républicain espagnol. Franco l’avait d’ailleurs si bien compris qu’il n’a eu de cesse d’obtenir leur départ. Une fois les Brigades parties, il ne lui a pas fallu longtemps pour porter le coup de grâce à la République, et instaurer sa sanglante dictature pour près de quatre décennies.

A priori, le régime syrien de la famille el-Assad n’a rien à envier, sur le plan de la cruauté, à cette dictature franquiste. Pourquoi, dès lors, les «volontaires» de 2013 ne bénéficient-ils pas du même capital de sympathie que leurs prédécesseurs, les «Brigadistes»?

Syrie-2013Plusieurs éléments, sans doute, expliquent cette défiance, qui, rappelons-le, était aussi celle des gouvernements en 1936-1937.

Le premier élément, et sans doute le plus important, qui nourrit le malaise, est le fait que le caractère volontaire de l’engagement de ces «résistants» est, pour un certain nombre d’entre eux et en tout cas pour les mineurs d’âge, largement contestable. Cet engagement n’a d’ailleurs pas le caractère public qu’avait celui des «Brigadistes», soutenus par tout un tissu associatif.

Les Brigades internationales défendaient par ailleurs un gouvernement démocratiquement élu, aux prises avec une rébellion militaire. Bien sûr, l’opposition syrienne bénéficie actuellement d’une large reconnaissance internationale, y compris au sein de la Ligue arabe, mais, et pour cause, elle ne bénéficie pas (encore?) d’une légitimité démocratique. Et par ailleurs, on la sait traversée par divers courants, instrumentalisés par les puissances régionales que sont l’Arabie Saoudite ou le Qatar. Sans oublier la mouvance intégriste.

Et c’est sans doute ce dernier élément qui marque le plus la différence de traitement entre les «volontaires» de 2013 et les Brigadistes de 1936. Non pas que la guerre civile espagnole n’ait pas eu le caractère d’une guerre de religion, entre un intégrisme catholique poussé à son paroxysme, et un intégrisme stalinien, qui a commencé par faire des victimes, anarchistes notamment, dans les propres rangs républicains. Mais le gouvernement que les Brigadistes défendaient était, rappelons-le, issu démocratiquement des urnes.

Les prêcheurs fanatiques qui embrigadent des jeunes, chez nous, ne rêvent pas d’un régime démocratique pour la Syrie: c’est un pays radicalement islamiste qu’ils veulent créer, d’où diffuser ensuite leur «guerre sainte». Et l’inquiétude de nos autorités est aussi de savoir ce que feront les «volontaires» envoyés au feu, une fois que, la guerre civile terminée, ils reviendront chez nous.

Les Brigadistes de 1936 suscitaient également la méfiance, à leur retour. Certains ont été internés. Mais on les a rapidement retrouvés les armes à la main. Dans la Résistance face au nazisme. Leur vision du monde était aux antipodes de celle des islamistes radicaux…

Le coup de Jarnac d’un… Hollandais fatal au «décret de septembre»


Près de 350000 téléspectateurs flamands ont suivi, semble-t-il, l’interview d’une heure et demie du prince-héritier des Pays-Bas, Willem-Alexander, et de son épouse, Maxima, diffusée par la télévision néerlandaise, à quelques jours à peine de leur accession au trône.

interview-7-deflls ont pu, pour l’occasion constater une nouvelle fois le décalage de style entre le futur roi (si du moins, rien de fâcheux ne lui arrive d’ici au 30 avril), des Pays-Bas et «notre» prince-héritier. Ce n’est pas, bien sûr, le thème de ce billet, mais la remarque a été formulée plus d’une fois au passage.

Pour l’occasion, donc, un Néerlandais, princier il est vrai, a été apprécié par le public flamand. Car pour le reste, pour l’instant, entre la Flandre et les Pays-Bas, les points d’accrochage sont bien plus nombreux que les points d’accroche.

Prenez  l’accord de collaboration  publiquement signé, ce matin, par les patrons des quatre ports de mer flamands: celui d’Anvers n’apas manqué de signaler que la cible principale de leur rapprochement est Rotterdam, qui absorbe pour l’instant la quasi totalité du trafic maritime convoité entre l’Asie et l’Europe du Nord-Ouest. Et on ne peut s’empêcher de penser que la mise sur pied de cette «plate-forme maritime flamande» est aussi une manière de répondre aux difficultés faites par les Pays-Bas à l’approfondissement de l’Escaut. Les réticences de nos voisins néerlandais avaient valu à leur ambassadrice en Belgique, on s’en souvient, d’être sèchement convoquée à la place des Martyrs par le ministre-président flamand Kris Peeters…

Toujours en matière portuaire, le vieux rêve flamand du «Rhin d’acier», cette liaison ferroviaire directe entre Anvers et la Ruhr, sans passer par la Wallonie abhorrée, se heurte à la mauvaise volonté des Pays-Bas qui, sous couvert de la protection d’une zone naturelle, bloquent un projet susceptible de favoriser la concurrence anversoise au détriment de leur port-phare. Ce qu’on peut effectivement le comprendre.

Et voilà que mardi,  la plainte d’un ex-employé… néerlandais d’une firme basée à Singapour envoie par le fond le fameux «décret de septembre» du…. 19 juillet 1973, qui avait imposé le néerlandais comme langue des relations de travail, écrites et orales, en Flandre.

CJUE 1Ce «décret de septembre», a noté la Cour de Justice de Luxembourg, en imposant la langue de Vondel dans les contrats et dans toute communication, même pour une entreprise transnationale, peut avoir un «effet dissuasif» sur «tous les travailleurs non-néerlandophones», et est donc contraire au principe de la libre circulation des travailleur au sein de l’Union Européenne.

Le «décret de septembre», ainsi nommé parce qu’il avait été publié en septembre 1973 par le «Moniteur», était un des outils essentiels des autorités flamandes de l’époque pour la flamandisation de toute la société flamande. Il a d’ailleurs largement inspiré les dispositions prises plus tard au Québec par les indépendantistes québécois pour proscrire l’anglais de l’affichage public dans la «belle Province».

La question de sa pertinence a été posée à la Cour de Luxembourg par le tribunal du travail d’Anvers, qui avait été saisi par un citoyen néerlandais travaillant pour une société basée à Singapour, mais qui a un siège à Anvers. Ce citoyen néerlandais avait signé son contrat de travail en anglais, et la lettre de licenciement qu’il a ensuite reçue a aussi été rédigée dans cette langue. Il a alors porté son dossier devant le tribunal du travail, en invoquant la nullité de la lettre de licenciement, et partant de son contrat, au motif que les deux documents contrevenaient au «décret de septembre».

On sait ce qu’il en est advenu, le couvercle lui retombe maintenant sur le nez. Mais l’arrêt de Luxembourg place dans le même temps une fameuse épine dans le pied du gouvernement flamand, et on devine que l’avocat qui a conseillé le citoyen néerlandais doit avoir eu les oreilles qui sifflent depuis mardi!

L’histoire manque d’autant moins de saveur que les flamingants, et notamment la N-VA, président en tête, avaient eu l’habitude d’imputer à une grande influence francophone les condamnations répétées de la Flandre au Conseil de l’Europe, pour ses dispositions linguistiques vexatoires, type circulaires Peeters ou Martens. Ce fantasme, lui aussi, a vécu: c’est à un Néerlandais que la Flandre doit cette Bérézina judiciaire européenne. Hors Willem-Alexander, le temps d’une interview, et les Hollandais de Fourons, qui ont apporté leur pierre au renversement de la majorité francophone en 2000, leurs voisins du nord donneraient plutôt des boutons à nos concitoyens du nord du pays pour l’instant…

Trop d’étrangers chez nous, pour la «députée-burgmeesteres» allochtone N-VA


Interview assez surréaliste que celle recueillie par mon confrère François Brabant du "Vif-L’Express": celle de Zuhal Demir, la première députée-bourgmestre issue de l’immigration en Flandre. La «mayeure» du district d’Anvers-centre n’a pas sa langue en poche et, surtout, a viré sa cuti de fille de délégué syndical (CSC), puisqu’elle est élue N-VA. Étrange? Sans doute, mais Victor Hugo n’écrivait-il pas dans son Histoire de la novice, dans un contexte il est vrai tout à fait étranger au syndicalisme et à la politique, qu’«on voit des biches qui remplacent leurs beaux cerfs par des sangliers»?
ZUHAL_DEMIR_675Pour en revenir à Zuhal Demir, si on doit lui reconnaître un franc-parler certain, elle l’utilise surtout pour proférer l’une ou l’autre "hénaurmité". Qu’elle estime qu’il faut limiter à deux ans au maximum la durée maximale du chômage, voilà qui doit donner lieu à de piquants échanges avec son paternel.
Mais où la donzelle ne manque singulièrement pas d’air, c’est quand elle assène qu’il y a… beaucoup trop d’étrangers en Belgique. «Un tel afflux implique de financer des programmes d’intégration, de construire des écoles. Notre système n’est pas prévu pour absorber une si grosse mass» affirme-t-elle sans aucun complexe.

Si on la comprend bien, donc, il ne faut pas accorder à de nouveaux arrivants les opportunités qui lui ont été offertes à elle, fille de travailleur immigré? Et en fonction de quel critère,svp? Maintenant que Zuhal Demir à sa part de gâteau, elle n’entend donc plus la partager?
Au fond, cette posture explique bien plus son adhésion à la N-VA, que la compréhension que cette Kurde d’origine dit avoir eue pour la «résistance flamande à la domination francophone» (sic) qu’elle n’a jamais connue mais que lui a peut-être expliquée le grand historien flamand Bart De Wever: le nationalisme de la N-VA est de la même veine égoïste, c’est celui de tous les nationalistes nantis qui de la Padanie à l’Écosse en passant par la Catalogne, ne veulent plus entendre parler de solidarité. D’où aussi leur antisyndicalisme primaire qui est aussi celui de Mme Zuhal.
On souhaite en tout cas bien du plaisir à ses administrés d’origine etrangère: chez les xénophobes aussi, les convertis sont les plus zélés !

Et la liberté de la presse en Turquie, bordel?


Ahmet Davutoğlu, Sadullah Ergin, et Idris Naim Şahin ont de la chance: les ministres turcs des Affaires étrangères, de la Justice et de l’Intérieur seront à Bruxelles ce mardi, et ils seront repartis deux jours plus tard. Ils n’auront donc pas le temps de prendre connaissance de la résolution sur la liberté de la presse en Turquie, qui figure à l’ordre du jour de la séance plénière du Sénat, ce prochain jeudi.

C’est bien regrettable, car le texte, malgré les nouvelles manœuvres de retardement et tentatives d’étouffement du PS (surtout) et du cdH, qu’on a déjà connus mieux inspirés, cible clairement la Turquie pour ses atteintes à la liberté de la presse, contrairement à la résolution sur le même sujet que le Parlement de la Fédération Wallonie-Bruxelles a récemment édulcorée sous la pression des mêmes partis.

Certes, la résolution qui sera soumise au vote des sénateurs, ce jeudi, s’intitule « Proposition de résolution visant au respect de la liberté de la presse en Turquie, ainsi que dans les autres pays candidats à l’adhésion à l’Union européenne, l’Ancienne République yougoslave Macédoine (ARYM), Monténégro, Bosnie-Herzégovine et Serbie». Mais c’est de toute évidence la Turquie que le texte vise. Le premier considérant rappelle en effet que, sur une échelle de 1 à 5, Reporters Sans Frontières a classé le Monténégro et les pays de l’ex-Yougoslavie au niveau 3 (problème sensible), et la Turquie au niveau 4 (situation difficile). Le considérant D rappelle «la jurisprudence de la Cour européenne des droits de l’homme, qui s’est prononcée dans de nombreuses affaires concernant diverses mesures prises par les autorités turques à l’encontre de journalistes, rédacteurs en chef et éditeurs, qui a souligné "qu’il incombe à la presse de communiquer des informations et des idées sur des questions politiques, y compris sur celles qui divisent l’opinion" et qui a considéré "les ingérences dans le droit à la liberté d’expression disproportionnées au but poursuivi et constitutives d’une violation de l’article dix de la Convention" ». Le considérant J évoque «les appels du Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de l’Homme et de la représentante de l’OSCE pour la liberté de la presse et la garantie de la liberté d’expression et de la presse auprès des autorités turques». Le considérant K fait explicitement référence à «la campagne de la Fédération européenne des journalistes qui, depuis plus d’un an, vise à soutenir les journalistes turcs emprisonnés du simple fait de l’exercice de leur profession». Le considérant O rappelle «que la Commission européenne a reconnu une amélioration de la situation de la liberté de presse et de la liberté d’expression dans les pays candidats à l’adhésion à l’Union Européenne en octobre 2012 à l’exception de la Turquie où la situation semble empirer (communication de la Commission européenne au Parlement Européen et au Conseil  intitulée "Stratégie d’élargissement et principaux défis 2012-2013" (COM (2012) 600) du 10 octobre 2012)». Et le considérant Q signale «l’ouverture d’un procès important le 4 février dans l’enceinte de la prison de Silivri et dès lors l’urgence qu’il ya à se prononcer sur les problèmes de liberté de la presse et à adopter la présente résolution». Et si les trois premières mesures réclamées du gouvernement par la motion soumise au vote du Sénat mentionnent… la Turquie et les autres pays candidats à l’adhésion à l’Union Européenne, la quatrième, dans son dernier alinéa, y fait clairement référence: nos ministres sont invités à «faire pression sur les autorités turques afin que les journalistes incarcérés soient libérés dans les plus brefs délais». DSC_5050

Les ministres turcs ont donc de la chance: ils échapperont… peut-être aux questions des journalistes sur les atteintes répétées à la liberté de la presse dans leur pays. Les défenseurs belges des journalistes turcs emprisonnés, eux, ont moins de chance: ils ne pourront inviter leurs homologues Didier Reynders, vice-Premier ministre et ministre des Affaires étrangères; Joëlle Milquet, vice-Première ministre et ministre de l’Intérieur; Annemie Turtelboom, ministre de la Justice, et Maggie De Block, secrétaire d’État à l’Asile et à l’Immigration comment ils peuvent concilier le «Memorandum of understanding» qu’ils s’apprêtent à signer avec leurs invités avec cette invitation pressante à exiger d’eux une liberté de la presse reconnue dans notre pays depuis sa création, en 1830. Nos ministres auraient en effet trop beau jeu de s’abriter derrière un texte qui doit toujours être débattu au Sénat, et pourrait donc, ce qui est peu probable, encore être amendé.

Il n’empêche, Didier Reynders avait répondu sans équivoque, il y a quelques semaines, à un courrier que la Fédération Européenne des Journalistes (FEJ) et l’Association Générale des Journalistes Professionnels de Belgique (AGJPB) lui avaient adressé il y a quelques semaines, pour leur dire qu’il partageait leurs inquiétudes pour la liberté de la presse en Turquie, qu’une délégation du MR allait ensuite visiter pour en revenir avec les mêmes conclusions. Nous ne pouvons donc qu’être inquiets quand le but déclaré de la rencontre de ce mardi est de «nouer un dialogue entre les autorités politiques des deux pays sur des sujets d’intérêt commun, tels que la lutte contre le terrorisme, la coopération policière et judiciaire, la coopération consulaire, et les dossiers d’asile et de l’immigration».

Doit-on entendre par là que la répression visant les journalistes turcs d’origine kurde, déjà lourdement réprimés en Turquie, va s’étendre à la Belgique? Et les journalistes belges qui dénoncent les multiples atteintes à la liberté de la presse en Turquie seront-ils invités à modérer leur propos? En ce qui nous concerne, en tout cas, nous ne relâcherons pas la pression. Et tant pis pour la diplomatie! Il est des principes avec lesquels on ne peut transiger! Encore heureux que le Parlement européen, lui, l’a bien compris…

Où sont les visionnaires d’aujourd’hui?


La télévision franco-allemande Arte célèbre l’événement à l’envi ces jours-ci, et spécialement ce mardi, avec une soirée entièrement consacrée à l’anniversaire de l’événement. Et pour cause: comme elle le dit elle-même, elle est née de l’esprit du traité de l’Élysée, signé le 22 janvier 1963, qui consacrait l’amitié franco-allemande.

Ce traité est né de la volonté de ses initiateurs, Charles de Gaulle et Conrad Adenauer. Deux responsables politiques de premier plan, entre lesquels le courant ne passait pas de source, mais qui ont été liés par une authentique amitié, comme le montre un documentaire… diffusé à plusieurs reprises par Arte ces derniers jours.

Au départ, en effet, Conrad Adenauer avait une perception assez négative de «Mongénéral», comme l’écrit toujours le «Canard Enchaîné»: le chancelier fédéral, ex-maire de Cologne, ne voyait dans de Gaulle que l’homme du 18 juin, forcément hostile, donc, à l’Allemagne.

C’est un séjour à la célèbre Boisserie, à Colombey-les-Deux-Églises, où Conrad Adenauer sera le seul chef d’État ou de gouvernement étranger à loger, qui fera fondre la glace. Les deux interlocuteurs se trouveront de nombreux points communs: la machine était lancée.de Gaulle greets Adenauer

Le traité de l’Élysée était «futuriste», confient l’ancien président français Valéry Giscard d’Estaing et le ci-devant chancelier allemand, Helmut Schmidt, dans la même émission. Les divers successeurs de De Gaulle et Adenauer s’en inspireront: au fil des décennies, des relations fortes se noueront de part et d’autre du Rhin entre des responsables politiques aussi différents que Giscard et Schmidt; Mitterrand et Kohl; ou encore Chirac et Schrœder.

L’amitié franco-allemande n’est pas «un ersatz d’unification européenne: elle en est la condition» lançait Conrad Adenauer, à la tribune du Bundestag, en 1963, pour faire ratifier le traité de l’Élysée par une assemblée pas nécessairement favorable.

L’unification européenne ne s’est d’ailleurs pas faite par les seuls Charles de Gaulle et Conrad Adenauer: Jean Monnet; Alcide de Gasperi; ou Paul-Henri Spaak, pour ne citer que ceux-là, ont été, eux aussi, des visionnaires d’un rapprochement qui, moins de vingt ans après la fin de la Seconde guerre mondiale, apparaissait à la plupart des observateurs comme une utopie. Mais aujourd’hui comme hier et avant-hier, cette Europe ne pourrait fonctionner sans la bonne entente et la coopération entre la France et l’Allemagne.

L’Europe,un demi-siècle après le traité de l’Élysée, ne fait plus rêver grand monde. Peut-être parce qu’il lui manque, désormais, des visionnaires de cette envergure. Et qu’elle n’est plus qu’un grand marché…

Un attentat qui fait froid dans le dos… mais en dit (très) long


C’est à peine avoir achevé un petit livre sur Anna Politkovskaïa que j’ai appris, par la radio, la tentative d’assassinat dont a été victime le Dr Denis Mukwege. Faut-il le dire, la nouvelle l’a profondément choqué. Car la visite de l’hôpital de Panzi, à Bukavu, fondé par le Dr Mukwege pour venir en aide aux femmes violées par les soudards des milices qui ravagent le Sud- et le Nord-Kivu a été un des moments les plus forts de la visite que j’avais rendue sur place, il y a maintenant deux ans, dans les pas de la vice-Première ministre et ministre de la Santé, Laurette Onkelinx. Denis Mukwege a gagné une notoriété mondiale en remettant sur pied ces femmes détruites physiquement et socialement, et en leur rendant par là-même une dignité sociale. C’est bien à ce titre qu’il gêne toutes les forces qui s’efforcent de déstabiliser l’est de la République Démocratique du Congo, et qu’il les gêne d’autant plus qu’il n’hésite pas, comme il vient encore de le faire aux Nations-Unies, à dénoncer tous les auteurs de ces viols utilisés comme armes de guerre et leurs commanditaires. Que sa notoriété mondiale n’aie pas empêché les tueurs de tenter de l’assassiner démontre à quel point le Dr Mukwege, par son action et par ses paroles, constitue un obstacle puissant à leurs entreprises scélérates. Il est par ailleurs d’autant plus incompréhensible qu’il ne bénéficie pas d’une protection «officielle». Que l’attentat ait raté me réjouit, mais ne me rassure pas: comme l’avaient dit les activistes de l’IRA, à l’intention de Margareth Thatcher, après un attentat manqué contre la Première ministre britannique lors d’un congrès du parti conservateur à Brighton, «il vous faudra de la chance à chaque fois; il nous suffira d’en avoir une fois». Les optimistes rappelleront dans la foulée qu’elle n’est pas morte sous les bombes des indépendantistes irlandais…

Bariș Terkoǧlu sort de prison mais le combat pour la liberté de la presse se poursuit en Turquie


Pourquoi ne pas le dire, c’est une excellente nouvelle qui nous est parvenue d’Istanbul hier: après 578 jours de détention, Bariş Terkoǧlu, le journaliste turc «adopté» par l’Association Générale des Journalistes Professionnels de Belgique (AGJPB) est enfin sorti de prison!

Tenant compte de la longueur de leur incarcération, et des charges retenues contre eux, le tribunal devant lequel ils comparaissaient à nouveau a ordonné de manière assez inattendue ordonné la libération de Bariş Terkoǧlu et de son collègue Bariş Pehlivan. Tous deux restent cependant inculpés, avec treize autres journalistes, dont trois restent incarcérés, dans cette affaire extrêmement nébuleuse.Commentant les imprécisions du récent rapport de la Tubitak (agence gouvernementale de recherches scientifiques) -cf. notre précédent article: ce rapport confirmait l’injection par virus de documents litigieux (soutien à un coup d’État militaire contre l’actuel gouvernement islamo-conversateur en Turquie) dans les ordinateurs sans se prononcer sur le mode d’infection – le tribunal a décidé de commander un nouveau rapport complémentaire au même organisme, en ajoutant une échéance de vingt jours pour sa remise (le précédent rapport avait été remis en sept mois).

Séparés depuis le 14 février 2011, Bariş Terkoǧlu et son épouse Özge sont donc enfin réunis. Les efforts incessants menés par Özge et ses proches pour obtenir la libération de son époux -au même titre que les efforts menés par toutes les épouses, ou sœurs de journalistes actuellement détenus en Turquie- ont donc enfin été récompensés, et, pourquoi ne pas le dire, cette nouvelle nous fait chaud au cœur.

Mais Özge Terkoǧlu l’a déclaré elle-même, à la sortie du tribunal: « une épreuve se termine peut-être pour mon époux et son ami Bariş mais il faudrait que tous les journalistes actuellement en détention soient remis en liberté ! Jusqu’à ce qu’ils soient tous libérés, on ne sera pas totalement content mais je suis évidemment très contente de pouvoir retrouver mon mari aujourd’hui. Notre joie est et restera limitée aussi longtemps que la justice ne sera pas au rendez-vous. Nous ne serons pas tranquille aussi longtemps que la justice ne trouvera pas son chemin ! ».

Car le combat pour la liberté de la presse est loin d’être terminé en Turquie: Soner Yalçin, l’écrivain Yalçin Küçük et l’ex-policier Hanefi Avci, poursuivis dans la même affaire que Bariş Terkoǧlu, sont toujours détenus. Et tous se retrouveront, le 16 novembre, devant le tribunal d’Istanbul, pour la poursuite du procès. Et il ne faut pas oublier le méga-procès qui s’est encore ouvert en début de semaine, contre 44 journalistes kurdes, dont 35 sont détenus. Ni la centaine de journalistes turcs toujours incarcérés.

La libération de Bariş Terkoǧlu et de Bariş Pehlivan n’en est donc qu’un encouragement supplémentaire à poursuivre le combat, jusqu’à ce que la presse turque retrouve sa pleine et entière liberté!

En Turquie, une preuve fabriquée reste une preuve


Les atteintes à la liberté de la presse ont repris de plus belles en Turquie. En début de semaine, 44 journalistes, dont 35 détenus depuis le 20 décembre 2011, travaillant essentiellement pour des médias de gauche turcs ont comparu pour la première fois, sous la classique accusation de propagande ou d’appartenance à une organisation terroriste. Et ce jeudi, à Dyiarbakir, c’est le procès de Berdi Adanir, qui avait osé diffusé un journal réalisé par des journalistes détenus, qui entre dans une phase cruciale. Tandis que demain, vendredi, à Istanbul, se déroulera la treizième audience dans le procès Odatv, où est notamment poursuivi Bariş Terkoğlu, le journaliste turc "adopté" par l’Association Générale des Journalistes Professionnels de Belgique, à la demande de la Fédération Européenne des Journalistes.

A l’approche de la reprise de ce procès, l’épouse de Bariş Terkoğlu, Özge, nous a fait parvenir une lettre, qui témoigne, si besoin en était, des conditions assez invraisemblables dans lesquelles la Justice se rend dans son pays. Une Justice pour qui une preuve de toute évidence fabriquée reste malgré tout… une preuve.

"J’espère que ce message vous trouvera en bonne forme. Je vous l’adresse pour faire le point sur le dossier Odatv, à l’approche de la prochaine audience, prévue pour ce vendredi 14 septembre", nous écrit-elle.

Et de rappeler que "Lors de la dernière audience, le 18 juin, plus de cent jours après la précédente, Bariş et ses collègues ont une nouvelle fois réclamé en vain justice, et rappelé que le traitement normal de l’information ne peut pas être considéré comme un crime. Je vous rappelle qu’on n’a posé que cinq questions à Bariş après son arrestation, et qu’aucune d’entre elles n’avait rapport avec une organisation ou une action terroriste. On n’a pas posé de question non plus à Bariş Pehlivan (N.D.L.R. : le directeur du site). Mais les juges n’en ont pas moins décidé qu’à l’exception de Müyesser Yıldız, les autres accusés devraient passer 92 jours supplémentaires derrière les barreaux."

"Bariş et ses coprévenus sont des journalistes et des auteurs, qui ont estimé avoir le droit de toucher les « intouchables » aux yeux du gouvernement", ajoute Özge. "En dehors de coups de téléphone bien normaux dans un processus de collecte de l’information, toute l’accusation était basée sur des documents numériques, retrouvés dans les ordinateurs saisis chez Odatv. Ces documents apparaissaient comme des notes prises par les journalistes appréhendés. Mais aucun d’entre eux n’était au courant de l’existence de ces documents avant leur interrogatoire, et, afin de comprendre d’où ces documents venaient, leurs avocats ont demandé qu’on examine ces ordinateurs. Des chercheurs indépendants, travaillant dans trois prestigieuses universités d’État en Turquie, ont démontré que ces documents avaient été introduits par des virus dans les ordinateurs saisis, et leur analyse a été confirmée par des spécialistes américains. Tous ces spécialistes étaient parfaitement conscients de la responsabilité qu’ils prenaient à l’égard du tribunal. Et pourtant, malgré ces rapports indépendants produits par quatre institutions indépendants, le tribunal a réclamé une nouvelle analyse, à mener par une institution liée au gouvernement, TÜBITAK.Finalement, après 19 mois, une enquête technique sur les documents numériques qui constituent les seules « preuves » de l’accusation, a donc enfin été réalisée. Le langage utilisé par TÜBITAK dans son rapport est très prudent, dans le sens négatif du terme, mais il n’en confirme pas moins les constats dressés par les précédentes analyses, à savoir :

  • les PC sont infectés
  • les virus permettent une intrusion externe dans les ordinateurs
  • les ordinateurs ont été atteints par le truchement de ces virus
  • les documents n’ont jamais été utilisés, lus, ou modifiés par les utilisateurs habituels des ordinateurs.

Et pourtant, malgré ces constats, la conclusion du rapport est très vague : il se contente de poser qu’ «il n’est pas possible de se faire une opinion définitive sur le fait que ces documents ont été introduits de manière malveillante dans les ordinateurs ».
Tout qui lit le rapport peut en déduire clairement que les documents numériques ne peuvent plus être considérés comme des preuves dans ce dossier et qu’au contraire, la violation des ordinateurs saisis devrait faire l’objet d’une enquête. Après le dépôt du rapport TÜBITAK, les avocats ont demandé la remise en liberté des prévenus. Mais les juges ont ignoré le contenu du rapport, et ont cité la phrase reprise ci-dessus pour rejeter la demande.
Tout ce que nous voulons, c’est que la vérité, qui ressort même du dossier TÜBITAK ne soit pas masquée de la sorte.
L’audience de vendredi est extrêmement importante pour nous : nous en attendons qu’elle mette fin à ce cauchemar, et c’est pourquoi toute l’attention internationale que nous pouvons recevoir est d’une valeur inestimable pour nous."

Qu’ajouter à cela? Si ce n’est une invite à transmettre un message d’encouragement à Bariş: https://twitter.com/baristerkoglu