«Publicité sauvegarde du peuple»: la maxime figure toujours au fronton de l’Hôtel de ville, rénové, de Verviers. Et, quand on en explique le sens à de jeunes étudiants, il est aujourd’hui nécessaire de rappeler que la sentence ne cible pas la réclame publicitaire: elle date d’une époque où la Justice se rendait à huis clos, et où l’arbitraire régnait en maître. Le procès public apparaissait, et reste toujours, la meilleure garantie pour un prévenu ou un accusé de bénéficier d’un traitement équitable.
Avec une Justice indépendante, la Presse libre est un autre garant de la démocratie. Et le rôle des journalistes dans les tribunaux est d’amplifier encore ce caractère public des procès, indispensable à l’exercice d’une bonne Justice. Dont les meilleurs défenseurs, en principe, sont les juristes, magistrats debout ou assis, et avocats.
Pourquoi ce rappel? Parce que ce matin, sur la Première, l’un d’entre eux, Bruno Dayez, a exprimé une opinion qui, si elle reflète le point de vue d’un certain nombre de ses congénères, doit inspirer la plus vive inquiétude pour notre Justice démocratique. Commentant, après tant d’autres, la libération conditionnelle de Michelle Martin, l’ancien chroniqueur judiciaire du «Vif» estime en effet qu’"il faudrait évacuer la presse des prétoires»." Parce que, argumente-til,. «les conditions du travail journalistique font que les impératifs (de la presse) vont exactement aux antipodes de ce qu’exigerait une justice juste. La justice a besoin de sérénité, elle a besoin de se dérouler hors du champ des caméras. A partir du moment où on médiatise une affaire, le mal est déjà fait. On travaille sous le feu d’une actualité qui finalement entraîne moult dérapages.»
Qu’en termes choisis ces choses-là sont dites! Exclure la presse des tribunaux garantirait donc, à entendre Bruno Dayez, l’exercice d’une «justice juste»! Et puis quoi encore? Après la presse, ne conviendrait-il pas aussi d’évacuer le public, dont le comportement peut également influer sur le climat des procès? Une fois les juges restés seuls, ils pourraient ainsi disposer en toute tranquillité… et surtout en toute impunité: la voie serait large ouverte au «gouvernement des juges»!
La prise de position de l’avocat bruxellois n’est guère surprenante: la participation démocratique à la décision judiciaire lui donne manifestement des boutons. On l’avait ainsi entendu, naguère, ferrailler contre le jury populaire en cour d’assises. Qu’il s’attaque aujourd’hui à la présence des journalistes dans les enceintes judiciaires démontre qu’il persiste et signe. Et on connaît l’adage «errare humanum est, perseverare diabolicum!»
Loin de nous, pourtant, de prétendre que tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes journalistiques. Oui, tou(te)s les journalistes n’ont pas le comportement déontologique requis dans le traitement des affaires judiciaires: c’est notamment pour faire face à ce problème que l’AGJPB a, il y a près d’une vingtaine d’années, créé en son sein des instances déontologiques qui ont donné naissance au «Conseil de Journalisme» francophone et au « Raad voor de Journalistiek» néerlandophone. Les conditions de travail de plus en plus précaires des journalistes, dont Bruno Dayez ne semble pas avoir pleine conscience, et notamment la déficience de leur formation judiciaire ont poussé également l’AGJPB et la Fondation Roi Baudouin à créer, ensemble, un site web «Presse-Justice», qui, c’est vrai, doit furieusement être actualisé.
Mais à l’inverse, les avocats eux-mêmes ne doivent-ils pas balayer devant leur propre porte? Après tout, si on peut déplorer que les débats judiciaires, dans les grands procès, se déroulent tout autant sur les écrans de télévision que dans les prétoires, probablement est-ce, en partie, la faute des journalistes, mais sûrement est-ce aussi en grande partie la responsabilité de grands plaideurs, que rien ne semble pouvoir retenir, dès que l’objectif d’une caméra se pointe! Ce double phénomène a conduit les bâtonniers, dans certains grands procès, à prendre des dispositions qui ont plus mécontenté les avocats que les journalistes, lesquel(le)s se sont facilement pliés aux dispositions ainsi prises, et rendu compte avec minutie des débats.
Et puis, Bruno Dayez doit bien en convenir, le message des médias n’a absolument pas été univoque, ces derniers temps, à propos de l’affaire Martin. Il doit bien en convenir, même si, à l’entendre, ce ne serait que les tout derniers jours que des nuances auraient été apportées à un message surfant «sur l’émotion populaire»: vous devriez vraiment lire plus, écouter plus, et regarder plus, M. Dayez!
Pour m’être rendu à plusieurs reprises, ces derniers mois, en Turquie, où une magistrature «aux ordres» s’en prend directement à la liberté de la presse, j’ai, pour ma part, plus que jamais la conviction que seule l’attention médiatique peut empêcher l’arbitraire judiciaire de se déployer sans mesure. Et, à Istanbul, j’ai heureusement rencontré des avocats bien conscients, eux, de la convergence évidente entre une Presse libre et une Justice indépendante. Nul besoin de rappeler, à ces plaideurs turcs, la force du principe «Publicité sauvegarde du peuple». Verviers est moins éloignée d’Istanbul que de Bruxelles…
