Le rapport de l’expert Laplace Conseil, qui condamne la phase à chaud de la sidérurgie liégeoise, est tombé comme un coup de massue ce week-end. Ainsi donc, à l’en croire, les hauts-fourneaux d’Ougrée et de Seraing devraient définitivement disparaître, au risque de déstabiliser toute la phase à froid, dont l’approvisionnement est périodiquement perturbé depuis que les outils du chaud liégeois sont à l’arrêt.

Bien sûr, il y a longtemps déjà que la rentabilité de la sidérurgie continentale est mise en cause. Le patron d’Arcelor, Guy Dollé, avait ainsi condamné la phase à chaud liégeoise en 2003, et la mise sous cocon du haut-fourneau n°6 avait pavé la voie à une cessation d’activité définitive dans le secteur. Et puis, Lakshmi Mittal a réussi son OPA sur Arcelor, pour créer le plus grand groupe sidérurgique mondial. Et tout est redevenu possible, puisque le haut-fourneau n°6 a même été rallumé.

À cette époque, déjà interrogé, le bureau Laplace Conseil estimait qu’un… nouvel avenir était possible pour la phase à chaud liégeoise. C’était il y a un peu plus de deux ans. Aujourd’hui, le même expert déclare exactement le contraire.

Certes, on connaît l’adage: seuls, les imbéciles ne changent jamais d’avis (c’est d’ailleurs ce que j’ai toujours pensé! ;) ). Mais j’ai quand même été assez stupéfait, ce matin, d’entendre Marcel Genet, l’expert en question, déclarer sur “La Première”, que la cause première du déclin de la sidérurgie à chaud liégeoise était la “guerre” liégeo-liégeoise, entre “communes“, “syndicats“, et la direction du groupe. Sans doute ne venons-nous pas de la même planète, car, pour ma part, ne suivant le dossier sidérurgique que depuis une vingtaine d’années, j’avais toujours eu le sentiment que la concertation sociale s’y déroulait de manière assez classique (la négociation entre Guy Dollé et les syndicats, au siège d’Arcelor à Luxembourg, portant pourtant sur l’arrêt de la phase à chaud, avait été un modèle du genre), mais que Lakshmi Mittal, depuis lors, a radicalement modifié la donne. Les Liégeois ne sont d’ailleurs pas les seuls à en faire les frais; on suppose que M. Genet a entendu parler des fermetures réalisées ou déjà programmées dans le bassin lorrain…

L’expert ne remet en tout cas pas en cause l’attitude de M. Mittal “qui a constaté que la phase à chaud liégeoise n’était plus rentable“. Il ne pose au passage pas la question de savoir quels investissements seraient nécessaires pour la rentabiliser. Mais il conclut en appelant à une grande “conférence de la paix” liégeo-liégeoise, rassemblant communes, syndicats, et direction principautaire du groupe, seule susceptible, selon lui, de sauver la phase à froid dans la région.

Ce qu’il faut bien constater, ici, c’est que Laplace Conseil abonde à chaque fois dans le sens du géant de la sidérurgie: pour conforter l’avenir de la phase à chaud de Liège quand Lakshmi Mittal la rallume, fût-ce pour quelques semaines; pour la condamner aujourd’hui, parce que Lakshmi Mittal la juge irrémédiablement déficitaire. Comme le disent les Africains dans leur grande sagesse, celui qui pagaie dans le sens du courant fait rire les crocodiles. Le devenir de la phase à chaud de Liège, dont je n’oserais affirmer qu’il peut être rentable (qui serais-je pour le dire?) méritait sans aucun doute un examen plus fin…

Le tout et son contraire

Un petit complément ce midi, au JT de la RTBF, où Marcel Genet met bien en cause Lakshmi Mittal pour la manière “inacceptable” dont il planifie l’avenir du site sidérurgique liégeois, mais redit que, pour lui, la phase à chaud est condamnée, et la phase à froid en grand péril, sauf, pour les Liégeois à “mieux s’organiser” pour faire face aux nuages qui s’accumulent sur l’aval sidérurgique. Ce qui confirme sa dénonciation de la “guerre liégeo-liégeoise”, à l’origine, selon lui, de bien des déboires. Seul “petit” souci, interpellé, cette fois (enfin) sur l’avis contraire remis par sa société, en 2009, Marcel Genet souligne que, dans ce document, Laplace Conseil indiquait l’urgence de réaliser des investissements, énergétiques notamment, pour rendre sa compétitivité à la sidérurgie liégeoise. Deux ans plus tard, les investissements n’ont pas été réalisés, constate-t-il, et l’effort est désormais hors de prix. CQFD? Faut-il encore savoir à qui incombaient ces investissements, et qui d’autre que le groupe ArcelorMittal aurait-il dû y procéder? Tout en mettant en cause les syndicats, Marcel Genet démontre en fait que c’est bien le groupe sidérurgique qui a délibérément choisi d’enterrer la phase à chaud de Liège. Cela, les syndicats le disent depuis des semaines. Et on ne les a pas grassement rémunérés (195000 euros?) pour ce faire…