Si l’on en croit le dictionnaire des citations, c’est l’humoriste George Bernard Shaw qui aurait déclaré qu’«il y a deux sortes de savants: les spécialistes, qui connaissent tout sur rien, et les philosophes, qui ne connaissent rien sur tout». Depuis sa prestation sur “La Première”, le 20 juillet dernier, sur laquelle un confrère désormais préretraité a attiré mon attention ce matin, j’aurais dès lors tendance à ranger l’éminent constitutionnaliste Marc Uyttendaele dans la catégorie des… philosophes, plutôt que dans celle des spécialistes.

Invité à commenter l’actualité politique de ce jour-là, l’époux, à la ville, de la vice-Première ministre socialiste Laurette Onkelinx, ne s’est en effet pas contenté de quelques opinions assez décapantes, mais pas sans intérêt, sur la perte de droit plus supposée que réelle, pour les francophones de la périphérie bruxelloise, d’une scission de l’arrondissement électoral de Bruxelles-Hal-Vilvorde (BHV), il a surtout émis, sur la frontière linguistique, des considérations largement erronées.

En cas de scission pure et simple de BHV, cette frontière linguistique ne deviendrait-elle pas une frontière d’Etat intangible? lui était-il demandé. “La frontière linguistique, elle existe; elle existe depuis 1970; et depuis 1970, on ne peut la modifier qu’à la majorité spéciale, c’est-à-dire avec l’accord des Flamands. Autrement dit, elle est intangible depuis 1970, et depuis 1970, les six communes à facilités sont situées en région de langue néerlandaise”, a répondu, péremptoire, ce spécialiste reconnu, rappelons-le, de notre Constitution.

La répétition de la date exclut un lapsus linguae dans le chef du professeur de droit constitutionnel de l’Université Libre de Bruxelles. Et dans son chef, elle traduit une méconnaissance de l’histoire politique de la Belgique. Car, faut-il le rappeler, c’est de 1962 que date la fixation de la frontière linguistique en Belgique, et du 1er septembre 1963 son entrée en vigueur. C’est notamment à cette date que s’opéra, entre autres, le transfert, furieusement contesté depuis lors, des six communes de la vallée de la Voer de la province de Liège à celle du Limbourg. Sept ans, donc, avant la première réforme de l’Etat, qui consacrait l’existence des Communautés culturelles, et qui faisait dire à feu Gaston Eyskens, au Parlement, que la “Belgique de papa”, était morte. En attendant, demain ou après-demain, la mort de la Belgique de ses (arrière)-petits-enfants?

Cette méconnaissance, dans le chef de Marc Uyttendaele, est peut-être significative de l’ignorance, d’un certain  monde académique, mais pas seulement,  bruxellois, des réalités de terrain wallonne et flamande: un collègue de notre constitutionnaliste à l’ULB, versé plutôt en politologie, donnait à penser, jusqu’il y a peu, qu’il n’existait dans notre pays que… six communes à facilités dans notre petite terre d’héroïsme: les six communes de la périphérie bruxelloise. Il ignorait ainsi Fourons, mais aussi, entre autres, Flobecq, Espierres-Helchin, ou encore Malmedy et Waimes, où les facilités reconnues aux habitants de langue allemande ne soulèvent pas la moindre polémique.

Sur ce plan, mon propos ne se veut absolument pas polémique. J’ai moi-même, dans mes écrits, commis suffisamment d’erreurs, pour ne pas stigmatiser celles des autres. Je me contenterai, en l’espèce, de rappeler la pertinence de l’opinion de l’historien d’art italien Federico Zeri qui expliquait qu’ “il faut faire preuve d’une grande modestie et se garder de prendre  pour argent comptant  les affirmations des spécialistes pour qui chaque question a toujours une réponse“. Pour conclure, comme Bernard Shaw, “laissons faire les fous, voyez où les sages nous ont conduits”