Les statistiques de l’Office National du même nom ont montré que l’année 2010 a été un grand cru en Belgique: le nombre de visiteurs, et le nombre de nuitées y ont augmenté de manière sensible.
Paradoxe, tout de même: l’analyse montre qu’en Wallonie, s’il y a eu plus de visiteurs, ils ne se sont guère attardés, puisque le nombre de nuitées a diminué en 2010 par rapport à 2009. Et le plus insolite est que les trois provinces wallonnes a priori les plus touristiques (Liège, Namur, et le Luxembourg) ont enregistré une baisse plus accentuée qu’ailleurs du nombre de nuitées. Heureusement, le Brabant Wallon, et, dans une mesure, le Hainaut, ont quelque peu atténué la tendance baissière. Dans le même temps, Lommel, avec un million de nuitées (!) se classait dans le Top 4 des destinations touristiques. Pour qui a parcouru la longue route déprimante qui mène de Hasselt à Lommel et Overpelt, à travers la Campine sablonneuse, il y a là un mystère que la présence du village de vacances des “Vossemeren” aide quelque peu à dissiper.
Mais pourquoi diable les touristes ne s’attardent-ils pas, ou moins, en Wallonie? Parce qu’on ne fait pas grand chose pour les attirer, pardi! La remarque risque de choquer les responsables wallons du tourisme, et soyons de bon compte: ils n’ont pas ménagé leurs efforts, ces dernières années, par exemple pour rénover le parc des panneaux touristiques le long de nos autoroutes. Mais ce qui étonne, c’est le manque de prospective, pour développer certaines filières touristiques qui marchent bien ailleurs. Divers confrères ont ainsi épinglé le fait que le gouvernement flamand a déjà largement mis en chantier la commémoration, en 2014, de la Première guerre mondiale. La semaine dernière, le quotidien “De Standaard” expliquait même que le musée de Passendale (Passchendaele à l’époque) allait subir une transformation complète, avec l’aide des Australiens, qui se souviennent que leurs ancêtres ont vécu l’enfer, dans cette région, entre 1914 et 1918. L’investissement prévu? 20 millions d’euros. Dans le même esprit, il y a un certain temps déjà que le bourgmestre de Leuven, Louis Tobback, a pris l’initiative d’un “réseau des villes martyres”, auquel il a convié des cités comme Visé, Andenne, Tamines, ou Dinant, qui ont vécu, il y a 97 ans des massacres qui continuent à imprégner la mémoire collective.
Et en Wallonie, nous direz-vous? Rien ou pratiquement. L’Institut du Patrimoine Wallon est le seul à avoir un projet structuré, largement porté par deux journalistes en préretraite, qui ont déjà largement avancé dans le sujet. Le gouvernement? Il a institué une commission, dont une des responsables, l’historienne Laurence Van Yperzele, “la” spécialiste francophone du premier conflit mondial, disait dernièrement qu’elle avance… à son rythme. Si c’est celui de la capitale wallonne, elle arrivera peut-être à destination en 2018, pour commémorer la fin de la Première guerre mondiale?
Redevenons sérieux. À chaque fois que je traverse Spa, par exemple, je me demande pourquoi, à deux encablures de l’Allemagne, on n’y a jamais pensé à rappeler que c’est dans la ville d’eaux que s’est produit un événement capital dans l’histoire allemande: l’abdication du dernier empereur, Guillaume II, 44 ans après la proclamation de l’Empire allemand dans la galerie des Glaces du château de Versailles. Le bureau sur lequel se penchait le Kaiser, les cartes affichées à l’état-major où Hindenburg et Ludendorff planifièrent les dernières offensives allemandes, quasi victorieuses du printemps 1918, le bunker même où s’abritaient les “seigneurs de guerre”, à l’internat du Britannique (la photo), existent toujours… et elles ne sont pas visibles. Quand on voit le nombre de visiteurs défiler, dans la clairière de Rethondes, pour y visiter une réplique du wagon où fut signé l’armistice du 11 novembre 1918, on se dit là, vraiment, qu’un gisement de tourisme mémoriel est bien mal exploité.
La ville de Spa ne doit pas être ciblée: la province de Liège n’est pas plus attentive. C’est pourtant à Liège même que s’est livrée la première grande bataille du front Ouest, conclue par l’explosion du fort de Loncin, le 15 août 1914. Le site de Loncin a été remarquablement réaménagé… mais il n’est ouvert au public que le week-end, grâce à des bénévoles! Rien ne rappelle, par contre, l’existence du premier rideau de fer qu’ait connu l’Europe, de Fourons à Anvers. Et il a fallu que ce soit le ministre-président germanophone, Karl-Heinz Lambertz, qui rappelle, en 2009, que l’existence même de la Communauté germanophone est le résultat du traité de Versailles, qui a conclu le premier conflit mondial. Une des rares conséquences du traité à n’avoir pas généré de conflit ultérieur, soit dit au passage…
La commémoration de la Première guerre mondiale pourrait être l’occasion de créer chez nous ce tourisme mémoriel qui n’existe pas. Faudrait-il d’abord que les excellences qui nous gouvernent se souviennent que la Wallonie a été en première ligne des combats, en août 1914?
Plus largement, bien sûr, le développement du tourisme en Wallonie n’est pas l’affaire que des services ou offices dédicacés. Il suffit aussi de se mettre à la place du touriste étranger, qui débarque de la gare des Guillemins, ou qui arrive place Saint-Lambert, et de se demander ce qui pourrait l’inciter à passer au moins une nuit en Cité Ardente. Outre que rien n’indique le chemin de l’Office du Tourisme liégeois, en Féronstrée, l’aspect des rues suffit souvent à lui donner l’idée d’aller voir plus loin s’il y fait… plus propre. Là aussi, ce qui est vrai pour Liège l’est pour bien d’autres lieux touristiques, ou réputés tels de Wallonie. Et si on commençait tous, par donner l’envie de rester chez nous?


