Depuis son décès, mardi soir, Marie-Rose Morel fait l’objet d’une véritable déferlante médiatique en Flandre.
Son jeune âge, son courage face à une maladie qu’elle avait elle-même largement rendue publique, et la “pipolisation” de la vie politique flamande expliquent sans doute largement l’évocation de sa mort, qui commande le respect, comme toute fin de vie. Mais tout de même: mes confrères du “Morgen” rappellent aujourd’hui que son décès a fait l’ouverture de tous les journaux télévisés flamands, mercredi; et que le magazine “Story” lui consacre une édition spéciale de 32 pages. Et c’est donc sans compter avec les pages que lui ont consacrées tous les quotidiens du nord du pays, du “Morgen” lui-même au “Laatste Nieuws”.
Méritait-elle autant d’honneurs? N’est-il pas légitime de s’interroger sur l’absence de recul qui a caractérisé l’ensemble du discours sur la disparition de cette femme politique aux opinions extrêmes, élue d’un parti raciste, et dont l’ambition personnelle, avait-on écrit avant qu’on apprenne qu’elle souffrait d’un cancer de la matrice, avait largement contribué à diviser le Vlaams Belang, ce qui, personnellement, ne me chagrinait nullement, mais qui, sous l’angle de son action politique, était largement contre-productif?
Dans le même ordre d’idées, son passage, en 2004, de la N-VA au Vlaams Blok, n’a été rapporté que de manière quasiment anecdotique dans l’évocation de sa vie, dans les médias flamands. Or, le double ressort de son transfert méritait sûrement qu’on s’y attarde. Le premier était sa volonté de grimper au sommet, et qui se heurtait au fait qu’elle n’avait pas été élue, à la seconde place sur la liste de la N-VA au Sénat. Liste sénatoriale sur laquelle l’ancienne “miss Flandre” avait espéré, en vain, faire un véritable tremplin électoral au niveau flamand. Le second est que son passage au Vlaams Blok a résulté du fait qu’elle avait côtoyé un de ses leaders, Filip Dewinter, dans une pétition lancée dans sa commune, Schoten, pour s’opposer à la construction d’un centre d’asiles pour candidats-réfugiés dans un environnement proche. La démarche xénophobe était bien un de ses moteurs.
Tout cela n’a pas empêché les médias flamands de transformer feu Marie-Rose Morel en icône. Même son mariage “in extremis” avec Franck Vanhecke, l’ancien président du Vlaams Belang, dont elle était devenue la maîtresse à l’époque où il dirigeait le parti, a été “aspiré” dans un processus, renforcé par les commentaires haineux d’un site islamiste imbécile.
Le phénomène est typiquement flamand, mais la dictature médiatique de l’émotionnel frappe aussi la presse francophone, avec l’épisode de la mort tragique de deux gamines, noyées dans la Meuse à Engis. La découverte du coprps de la petite Amélia, hier, à hauteur du quai Saint-Léonard, à Liège, a relancé là aussi la mécanique. Et empêché qu’on pose certaines questions dérangeantes, notamment sur la pertinence des recherches menées, sur les lieux du drame, par des hommes-grenouilles, pour retrouver le corps des deux malheureuses enfants. Ces recherches, hier, ont enfin été menées avec une certaine logique: un hélicoptère a survolé le fleuve, parcouru par une embarcation munie d’un sonar, pour tenter de repérer la gamine manquante. En vain. Mais le départ en catastrophe des hommes de la Protection civile, sur les lieux où on avait retrouvé la petite Amélia, s’est fait, lui, en dépit du bon sens. Simplement parce que leur père, a-t-on expliqué, avait le sentiment que ses deux filles étaient restées ensemble jusqu’au bout. Un homme-grenouille est mort, au cours de ces recherches, il est bon de s’en souvenir. Etait-il vraiment indiqué de répondre ainsi au quart de tour, dans les conditions de dangerosité actuelles de la Meuse? Là aussi, s’interroger apparaît indécent. Et pourtant…
La RTBF et les médias francophones au pilori
La manière dont se sont déroulées les funérailles de Marie-Rose Morel, samedi, dans une cathédrale d’Anvers archi-comble, et surtout la polémique suscitée dans les quotidiens flamands, ce lundi, par la manière dont la RTBF en a rendu compte, confirment l’analyse développée ci-dessus.
Côté francophone, on s’est étonné de voir de nombreux mandataires politiques – comme ‘l’ancien ministre CVP de la Défense, Leo Delcroix, qui était l’an dernier commissaire général de la Belgique pour l’exposition universelle de Shanghaï, ou le chef de groupe CD&V au Parlement flamand, Ludwig Caluwé, sans compter le président de la N-VA, Bart De Wever (qui avait lancé Marie-Rose Morel en politique), ou le président du Vlaams Parlement, Jan Peumans (N-VA) – participer à la cérémonie, au milieu des ténors du Vlaams Belang. Cet étonnement a… surpris la Flandre. Quant à la “chute” de notre collègue Alexandre Mittea, de la RTBF, dans son billet sur la cérémonie, pour “La Une”, elle déclenche la polémique. Fallait-il, comme il l’a fait, estimer que “le cancer (de Marie-Rose Morel) a probablement aidé à renforcer ses idées d’extrême-droite”?. La direction de la chaîne, tout en estimant que le journaliste n’a pas, en l’espèce, commis de faute déontologique, s’est distanciée d’un commentaire qui n’était pas forcément approprié. Justifiait-il pour autant le déchaînement médiatique dans les médias flamands? Il est assez inquiétant, sous cet angle, de lire, dans le “Standaard”, sous la plume de Luckas Van der Taelen, que “certains médias francophones cultivent le maintien de préjugés à l’égard de la Flandre”. Et le député flamand “vert” qui n’a rien d’un extrémiste linguistique mais qui ne lit sans doute pas la presse régionale francophone, de pointer, notamment “Le Soir”, “Le Vif” ou “Télé-Moustique”, sans compter “Paris-Match”. Il y oppose une tradition journalistique flamande “plutôt anglo-saxonne, où la presse observe une certaine retenue, et ne mêle pas faits et commentaires” . Point de vue intéressant, mais étrange: Luckas Van der Taelen ne lit manifestement pas les médias flamands comme nous le faisons. Et peut-être a-t-il oublié cette “une” sympathique du “Nieuwsblad” , titrée, en français “Amis wallons, ça suffit!” et où la population du sud du pays était chargée de tous les péchés d’Israël: corruption, paresse, détournement de l’argent flamand, etc.
Luckas Van der Taelen déplore aussi que les médias flamands réservent trop peu d’attention à la Wallonie, et qu’à l’inverse, les médias francophones n’abordent la Flandre qu’en termes de clichés. Sur ce point, je peux rejoindre son constat. Faut-il encore en connaître les fondements. Lors d’un colloque intitulé “Le racisme, élément du conflit Flamands-Francophones?” , il y a de nombreuses années déjà, j’avais, coiffé de ma casquette présidentielle de l’AGJPB, souligné la commercialisation de l’information, qui faisait que, de part et d’autre de la frontière linguistique, on estimait trop peu rentable de faire travailler des journalistes sur l’autre moitié du pays.
Aujourd’hui, il y a plus insidieux que cela. Notre confrère français Jean Quatremer, correspondant de “Libération” à Bruxelles, relate sur son blog (http://bruxelles.blogs.liberation.fr/coulisses/2011/02/lib%C3%A9ration-officiellement-boycott%C3%A9-par-les-ind%C3%A9pendantistes-flamands-de-la-n-va.html) la manière dont la N-VA l’a informé qu’il était désormais persona non grata. L’explication est édifiante: le parti nationaliste lui reproche un point de vue opposé au sien. Sans la moindre nuance, sans la moindre contextualisation. Et sans se rappeler que la démocratie postule le débat d’idées divergentes.
Je n’ai pas la prétention de jouer dans la même division que Jean Quatremer. Mais, dans ma pratique quotidienne, et dans celle de mes collègues, j’ai pu éprouver très souvent combien il est difficile, voire impossible, pour un journaliste francophone d’obtenir une interview d’un(e) responsable politique flamand(e), à la N-VA comme ailleurs. Plus vraisemblablement parce que ces responsables politiques se soucient fort peu de toucher l’opinion wallonne, plutôt qu’en raison de points de vue développés dans des quotidiens qu’ils ne lisent sans doute pas. À chaque fois, une relecture préalable de l’interview est exigée, demande que les responsables politiques francophones ne formulent jamais… sachant qu’elle ne sera pas satisfaite. Souvent, cette exigence est pourtant acceptée: parce que la traduction peut ne parfois pas être tout à fait fidèle, et qu’une approximation doit être évitée. Par parenthèses, pareille précaution permet d’éviter que l’interviewé(e) prétende, après coup, ne pas avoir tenu les propos incriminés. Cela avait ainsi permis à “Libération” de certifier, naguère, qu’Yves Leterme, Premier ministre, avait bien dit des francophones qui, quoique vivant en Flandre, ne parlent pas le néerlandais, ne le font pas parce qu’ils sont de mauvaise volonté ou parce qu’ils sont “intellectuellement incapables de l’apprendre” . La vérité nous oblige aussi à dire que, à l’époque, dans la presse francophone, on n’a retenu que la deuxième branche de l’alternative.
Ce refus, ou cette obstruction quasi-systématique, de s’exprimer dans les médias francophones n’aide pas à affiner l’image de la Flandre. D’où cette réaction “paranoïaque” à leur égard, qui s’apparente, sur le plan politique, à la manière dont la Flandre réagit à ses nombreuses condamnations devant des instances internationales, dont le Conseil de l’Europe, pour les tracasseries qu’elle oppose à tout qui, sur son territoire, ne s’exprime pas dans la “moedertaal”.
La prise de position de Luckas Van der Taelen démontre combien ce sentiment de persécution médiatique a pénétré largement la classe politique flamande. La réaction de la N-VA face à “Libération” démontre toute la frilosité de ce repli. La réticence de nombreux responsables du nord du pays à s’exprimer dans les médias francophones, et plus particulièrement dans les médias wallons, ne fait qu’amplifier le fossé qui se creuse entre Flamands et Wallons.
L’idée mériterait, sans conteste, d’être débattue entre journalistes du nord et du sud du pays, et avec des correspondants des grands journaux étrangers à Bruxelles? Chiche?