Le scoop du pauvre


Le «Nieuwsblad» s’est signalé, cette année, en publiant avant tous les autres médias, le discours traditionnel du Roi, «qu’un vent favorable nous a fait parvenir», s’est-il targué sur son site Web. L’expression (bateau) ne trompera personne: comme tous les autres médias, le quotidien flamand avait reçu le texte par avance, assorti d’une demande d’embargo, jusqu’au moment où il serait diffusé en radio et en télévision. Et le «Nieuwsblad» a décidé de s’asseoir sur cette demande d’embargo.

J’ai déjà eu à plusieurs reprises l’occasion de me gausser de ce «scoop du pauvre» que représente la rupture d’embargo, explicite ou implicite, comme sur l’invitation à une conférence de presse. Outre le manque flagrant de confraternité, que cette pratique représente, il y a là un terrible aveu d’impuissance: quand un média est forcé de recourir à ce type de méthode, c’est qu’il est bien en peine de fournir à ses lecteurs, auditeurs, ou téléspectateurs, des informations inédites.

Le piquant, là dedans, est que la manœuvre a été «justifiée» par Peter Vandermeersch, directeur général des rédactions flamandes du groupe Corelio, celui-là même qui, naguère, avait défendu la publication par le «Standaard» – dont il est originaire, qu’il dirige également, et dont il se réclame bien plus volontiers, parce qu’il a la prétention de défendre un journalisme de qualité – de pages de publicité électorale pour le Vlaams Belang

Le même Peter Vandermeersch a par ailleurs poussé son quotidien favori, le «Standaard», dans un flirt poussé avec «Le Soir». L’opération est essentiellement cosmétique, mais elle lui avait valu, il y a deux ans, d’être reçu en audience par Albert II, en compagnie de sa collègue du quotidien vespéral, Béatrice Delvaux. L’impolitesse commise avant-hier à l’égard du Roi n’en est que plus flagrante…

Tout ça pour ça…


Tel la guerre de Troie, le conflit d’intérêts n’aura pas lieu: une concertation à quatre, rassemblant les ministres fédérale et flamand de l’Emploi, Philippe Muyters (N-VA) et Joëlle Milquet (cdH), et surtout le Premier ministre, Yves Leterme, et son successeur à la présidence du gouvernement flamand, Kris Peeters, a permis de mettre de l’huile dans les rouages, et à chacun de se retirer sous sa tente avec le sentiment (ou en donnant l’apparence) d’avoir obtenu ce qu’il/elle voulait.

On se réjouira de voir que la lutte contre le chômage échappe ainsi (provisoirement?) au différend communautaire. À l’arrivée, on ne peut s’empêcher tout de même de penser que le gouvernement flamand, et en particulier son ministre nationaliste de l’Emploi, ont l’air aujourd’hui malins, d’avoir voulu tirer le canon pour tuer une mouche. Fallait-il vraiment cette dramatisation, pour obtenir un léger aménagement des mesures concoctées par Joëlle Milquet?

La journée d’hier a décidément été bonne pour cette dernière, puisque, en soirée, les présidents de parti et les ministres de la Communauté française sont enfin tombés d’accord sur la nouvelle mouture du calamiteux décret «Inscriptions». Et le cdH a réussi à faire passer la revendication essentielle de l’enseignement catholique: l’adossement scolaire, un temps rebaptisé «continuum pédagogique», et désormais appelé «partenariat pédagogique» entre établissements d’enseignement secondaire et écoles primaires. Carpe, je te baptise lapin, mais la notion reste identique. Bien sûr, le PS pourra se targuer d’avoir fait passer une notion sociale en imposant qu’un de ces partenariats englobe une école «défavorisée». Ce sera sans doute, ou peut-être, le cas: qui s’en souciera vraiment? Le cdH, lui, pourra se targuer d’avoir refermé la boîte de Pandore qu’avait ouverte de manière bien étourdie la calamiteuse ministre-présidente de la Communauté française Marie Arena. Bien joué, incontestablement, de la part de Marie-Dominique Simonet….

La pensée unique


Le Sommet de Copenhague fait la «une» de l’actualité tous les jours, et c’est normal, puisque c’est de l’avenir de la planète qu’il débat. Faut-il toutefois savoir si les bonnes questions  y sont posées.

Ce qui est frappant, en effet, c’est que le discours dominant fait de l’augmentation des gaz à effets de serre «la» cause de l’Apocalypse promise. Et autant les écologistes qui mettaient en cause nos modes de vie et de consommation passaient pour de doux rêveurs, il y a une trentaine d’années, autant ceux qui osent mettre ce postulat en cause aujourd’hui sont pratiquement décrits comme des criminels en puissance.

Je ne suis pas scientifique pour un sou, et je suis donc incapable de me prononcer. Je note toutefois que ceux qui contestent la pensée unique qui fait de la production de CO2 la cause de tous nos maux disent, pour la plupart, que cette production de monoxyde de carbone a en effet atteint des pics intolérables, et qu’il est de notre intérêt d’en réduire drastiquement la production. Faut-il encore savoir s’il est opportun, dans cette perspective, de culpabiliser l’amateur d’un banal steak-frites-salade, au motif que la production de viande est, ou serait, grande productrice de CO2, alors que, dans le même temps, des pays comme les États-Unis, le Canada, l’Inde ou la Chine polluent à tout berzingue, sans que personne ne parvienne à les raisonner. Peut-être, effectivement, Copenhague aura-t-il le mérite de faire prendre conscience à tout le monde de la nécessité de faire le ménage?

Mais pourquoi, dans le même temps, taire des théories comme celle des cycles de Milutin Milankovitch?

Même le très profane que je suis comprend, à la lumière de ce dessin, que l’ellipse que la terre dessine autour du soleil varie avec le temps. Et que parallèlement, le degré d’inclinaison de notre bonne vieille planète bleue n’est pas immuable. Et que tout ceci ne serait pas sans conséquences sur l’évolution climatique. On pourrait ainsi expliquer la variation des grandes périodes climatiques que le monde a connues.

D’autres évoquent aussi les variations de l’activité du soleil pour expliquer les variations climatiques. Nous sortirions actuellement d’un petit âge glaciaire, qui aurait débuté au XIIIeme siècle et se serait achevé au milieu du XIXeme, avec des pics de froid entre 1570 et 1730. Nous serions aujourd’hui au début d’une période de réchauffement tel que le monde en a déjà connu plus d’une: autour de l’an 1000, les températures moyennes sous nos latitudes auraient été assez proches de celles qu’on nous annonce pour un futur apocalyptique.

Qui croire? Naturellement, j’aurais tendance à croire que tous détiennent une part de vérité. Qu’il est impératif de réduire notre production de gaz à effets de serre, mais que cela n’empêchera pas un certain réchauffement climatique. Cet impératif de réduction est d’autant plus nécessaire, que le pétrole, de  toute manière, se raréfie, et qu’il faut dès à présent penser à un nouveau mode de vie. C’est notre intérêt bien compris. Et argumenté. De là à en faire une forme de dogme…

Quand les partis flamands nous font la leçon


Comme l’écrit Luc Van der Kelen, aujourd’hui, dans le «Laatste Nieuws», en élisant contre toute attente Alexander De Croo à leur présidence, les membres de l’Open VLD ont pris «le risque du changement sans garantie de résultat».

Bien sûr, le fils de Herman De Croo bénéficiait de l’impact de son nom de famille, même si l’étiquette belgicaine accrochée à son père était peut-être lui autant un handicap qu’un avantage. Et il fallait donc oser élire, pour piloter le parti libéral flamand, un jeune trentenaire, doté d’une expérience politique très limitée, contre un adversaire, Marino Keulen, qui pouvait, lui se targuer d’une vingtaine d’années de politique active, dont les dernières comme ministre flamand des Affaires intérieures.

Alexander De Croo joue gros, car l’Open VLD reste sur plusieurs défaites électorales consécutives. Mais d’un autre côté, il ne pourra pas faire pire que son prédécesseur, Bart Somers. D’autres hommes d’affaires qui, comme lui, se sont lancés en politique avant lui (de Jean-Pierre Van Rossem à Roland Duchatelet) ont connu des fortunes diverses, mais qui ont toutes tourné au fiasco. Le citoyen de Brakel a sur eux l’avantage de connaître le milieu, par expérience familiale,  et de savoir donc où il met les pieds.

Cette élection a en tout cas été précédée d’un vaste débat interne à l’Open VLD. Avant le premier tour, Alexander De Croo, Marino Keulen, et la «troisième larronne», Gwendolyn Rutten, ont battu la campagne; puis, entre les deux tours, les deux finalistes ont également rencontré nombre de militants. Le virage opéré par l’Open VLD l’a été en toute connaissance de cause.

C’est l’occasion de constater le gouffre qui existe entre partis flamands et partis francophones. L’Open VLD n’est pas le seul à avoir changé de président; le sp.a l’a fait avant lui. Et les «Verts». Et le CD&V. Sans compter les fachos du Vlaams Belang, aujourd’hui secoués par des conflits internes, ce dont nul ne se plaindra.

Dans le même temps, à l’exception, relative, d’Ecolo, les présidents des partis francophones sont restés inamovibles. Elio Di Rupo se fait réélire de scrutin interne en scrutin interne, au mépris, parfois, des statuts du PS, en veillant à n’avoir pour adversaire que des opposants qu’il peut défaire facilement. Didier Reynders s’est fait replébisciter par le MR l’an dernier, ce qui ne l’a pas empêché d’être gravement contesté… mais d’être maintenu après l’échec électoral libéral de juin dernier. Olivier Maingain a étouffé toute opposition au sein du FDF. Et que dire de la comédie électorale que vient d’organiser le cdH, où Joëlle Milquet entendait bien rester en place, mais a feint de vouloir sortir pour pouvoir mieux différer son départ, au bénéfice de Benoît Lutgen, dont on a invoqué le manque d’expérience pour justifier l’opération. À la lumière de l’élection d’Alexander De Croo, l’argument fait encore plus rire!

Cette main-mise des président(e)s de partis francophones n’est pas vraiment rassurante, car en étouffant tout débat, c’est la sclérose de la vie politique qu’ils assurent. Peut-être, dans le même temps, les lieux de pouvoir se sont-ils déplacés des partis vers les exécutifs, côté flamand? Mais dans le fond, n’est-ce pas là le lieu naturel d’exercice du pouvoir? La «particratie» a été suffisamment décriée, pour qu’on ne salue pas ce retour vers un fonctionnement normal des institutions. Dommage que ce soit de l’autre côté de la frontière linguistique…

Intégrisme et intolérance: religieux seulement?


On n’a pas fini de commenter la votation des Suisses, qui, ce week-end, se sont prononcés en faveur de l’interdiction de la construction de minarets dans leur pays. Le débat a d’ailleurs d’abord et surtout lieu en Suisse elle-même, où la crainte existe que le résultat de ce référendum ne provoque, dans le monde musulman, des réactions parallèles à celles qui avaient visé le Danemark, après la publication, dans un journal danois, de caricatures de Mahomet, jugées blasphématoires par des musulmans exrémistes.

Première réflexion: le peuple est souverain; il s’est exprimé; et il faut s’incliner, quoi qu’on pense de l’attitude qu’il a prise. Ceux qui la déplorent peuvent, dans les formes prévues par la loi, lancer d’ici quelque temps une "votation" en sens inverse en Suisse, et faire campagne de manière efficace pour que leur point de vue, cette fois-là, s’impose.

Plus inquétants, peut-être, que le résultat de la consultation populaire de dimanche, en Suisse, sont les commentaires faits, çà et là, qui visent officiellement l’intégrisme religieux, mais marquent, une nouvelle fois, une offensive laïque à la limite de l’intolérance philosophique.

Ainsi, ce matin, les propos interpellants de Claude Roy, le politologue français spécialise de l’Islam, directeur du CNRS, qui,  invité de la Première,  a expliqué doctement que "Le problème qu’on a en Europe, aujourd’hui, c’est ce qu’on appelle …je dirais… le retour du sacré, qui n’est pas seulement l’islam, qui s’explique par le fait que les formes de religiosités d’aujourd’hui, sont des formes fondamentalistes très souvent et extrêmement visibles. On a un retour du symbole religieux. Les curés remettent la soutane, promènent les croix, on veut réentendre ou faire sonner les cloches".

Claude Roy bénéficie, comme tout le monde, de la liberté d’expression, et partant, de commentaire. Mais qui trop embrasse, mal étreint. Et surtout, l’amalgame provoque le malaise. Car il parle de quatre choses distinctes (1) l’islam en général 2) des curés en soutane 3) des processions religieuses et 4) la sonnerie des cloches) dont l’addition crée une impression propre à inquiéter les défenseurs de la démocratie, mais n’a, à dire vrai, pas grand chose à voir avec la réalité quotidienne.

1) L’islam: Claude Roy aurait dû parler de "l’islam intégriste". Cette forme radicale d’islam se répand-elle en Europe, et l’interdiction de la construction de minarets en Suisse risque-t-elle de la favoriser? Les questions des auditeurs, une heure plus tard, lui ont permis de clarifier son point de vue. Heureusement.

2) curés en soutane et 3) processions religieuses: j’ignore évidemment dans quel environnement vit Claude Roy. Mais la France n’est pas fondamentalement différente de la Belgique à cet égard. Il faut vraiment chercher pour trouver un curé en soutane dans nos rues. Et les rares processions religieuses qui subsistent (type procession mariale en Outremeuse, à Liège, au matin du 15 août) ont un caractère autant folklorique et traditionnel que religieux. Y voir un regain de l’intégrisme catholique témoigne d’une singulière méconnaissance de la réalité.

4) la sonnerie des cloches:  la prise de position de Claude Roy est de nature à renforcer les pétitions de certains nouveaux habitants d’immeubles proches d’églises ou d’édifices religieux qui, comme à Andenne naguère, réclament l’interdiction de la sonnerie des cloches qui perturbe leur quiétude dominicale. Leur attitude, au mieux, s’assimile à celle des citadins qui apprécient la vie au bon air de la campagne, mais ne supportent pas le coq qui chante aux aurores, ou l’odeur du purin que le fermier épand dans la prairie voisine. Au pire, elle se rapproche du radicalisme des Talibans qui, en Afghanistan, ont dynamité les Bouddhas géants de pierre, qui ne s’inscrivaient pas dans leur philosophie de vie. Peut-on rappeler à Claude Roy que les cloches ont toujours joué un rôle sur le plan sociétal; que les beffrois des villes libres en ont été équipés, pour permettre de battre le rappel de la population en cas de danger, ou pour un événement majeur de la vie de la cité?

Le tout crée une impression de malaise. Celle qu’a évoquée un auditeur, dans "Questions publiques", en évoquant une forme de "laïcisme offensif", dont l’intégrisme, paradoxalement, peut s’assimiler à un intégrisme religieux.

Elle est décidément bien ardue, la route du dialogue!