On n’a pas fini de commenter la votation des Suisses, qui, ce week-end, se sont prononcés en faveur de l’interdiction de la construction de minarets dans leur pays. Le débat a d’ailleurs d’abord et surtout lieu en Suisse elle-même, où la crainte existe que le résultat de ce référendum ne provoque, dans le monde musulman, des réactions parallèles à celles qui avaient visé le Danemark, après la publication, dans un journal danois, de caricatures de Mahomet, jugées blasphématoires par des musulmans exrémistes.
Première réflexion: le peuple est souverain; il s’est exprimé; et il faut s’incliner, quoi qu’on pense de l’attitude qu’il a prise. Ceux qui la déplorent peuvent, dans les formes prévues par la loi, lancer d’ici quelque temps une "votation" en sens inverse en Suisse, et faire campagne de manière efficace pour que leur point de vue, cette fois-là, s’impose.
Plus inquétants, peut-être, que le résultat de la consultation populaire de dimanche, en Suisse, sont les commentaires faits, çà et là, qui visent officiellement l’intégrisme religieux, mais marquent, une nouvelle fois, une offensive laïque à la limite de l’intolérance philosophique.
Ainsi, ce matin, les propos interpellants de Claude Roy, le politologue français spécialise de l’Islam, directeur du CNRS, qui, invité de la Première, a expliqué doctement que "Le problème qu’on a en Europe, aujourd’hui, c’est ce qu’on appelle …je dirais… le retour du sacré, qui n’est pas seulement l’islam, qui s’explique par le fait que les formes de religiosités d’aujourd’hui, sont des formes fondamentalistes très souvent et extrêmement visibles. On a un retour du symbole religieux. Les curés remettent la soutane, promènent les croix, on veut réentendre ou faire sonner les cloches".
Claude Roy bénéficie, comme tout le monde, de la liberté d’expression, et partant, de commentaire. Mais qui trop embrasse, mal étreint. Et surtout, l’amalgame provoque le malaise. Car il parle de quatre choses distinctes (1) l’islam en général 2) des curés en soutane 3) des processions religieuses et 4) la sonnerie des cloches) dont l’addition crée une impression propre à inquiéter les défenseurs de la démocratie, mais n’a, à dire vrai, pas grand chose à voir avec la réalité quotidienne.
1) L’islam: Claude Roy aurait dû parler de "l’islam intégriste". Cette forme radicale d’islam se répand-elle en Europe, et l’interdiction de la construction de minarets en Suisse risque-t-elle de la favoriser? Les questions des auditeurs, une heure plus tard, lui ont permis de clarifier son point de vue. Heureusement.
2) curés en soutane et 3) processions religieuses: j’ignore évidemment dans quel environnement vit Claude Roy. Mais la France n’est pas fondamentalement différente de la Belgique à cet égard. Il faut vraiment chercher pour trouver un curé en soutane dans nos rues. Et les rares processions religieuses qui subsistent (type procession mariale en Outremeuse, à Liège, au matin du 15 août) ont un caractère autant folklorique et traditionnel que religieux. Y voir un regain de l’intégrisme catholique témoigne d’une singulière méconnaissance de la réalité.
4) la sonnerie des cloches: la prise de position de Claude Roy est de nature à renforcer les pétitions de certains nouveaux habitants d’immeubles proches d’églises ou d’édifices religieux qui, comme à Andenne naguère, réclament l’interdiction de la sonnerie des cloches qui perturbe leur quiétude dominicale. Leur attitude, au mieux, s’assimile à celle des citadins qui apprécient la vie au bon air de la campagne, mais ne supportent pas le coq qui chante aux aurores, ou l’odeur du purin que le fermier épand dans la prairie voisine. Au pire, elle se rapproche du radicalisme des Talibans qui, en Afghanistan, ont dynamité les Bouddhas géants de pierre, qui ne s’inscrivaient pas dans leur philosophie de vie. Peut-on rappeler à Claude Roy que les cloches ont toujours joué un rôle sur le plan sociétal; que les beffrois des villes libres en ont été équipés, pour permettre de battre le rappel de la population en cas de danger, ou pour un événement majeur de la vie de la cité?
Le tout crée une impression de malaise. Celle qu’a évoquée un auditeur, dans "Questions publiques", en évoquant une forme de "laïcisme offensif", dont l’intégrisme, paradoxalement, peut s’assimiler à un intégrisme religieux.
Elle est décidément bien ardue, la route du dialogue!